Interview de Yann Kerlau

Interview de Yann Kerlau pour L’échiquier de la Reine chez Plon

Dans « l’échiquier de la reine », son premier roman, Yann Kerlau, nous décrit une reine éclairée et rayonnante sur l’Europe de son siècle. Une joueuse férue de Lumières et de liberté qui défie autorité et frontières, en laissant son goût du secret et de la tactique guider son jeu politique en Europe. Une amoureuse des Arts et une passionnée dans ses relations. Yann Kerlau nous parle de Christine de Suède et de lui au travers d’elle.

L’échiquier de la reine est votre premier roman mais n’est pas votre premier ouvrage n’est ce pas ?

Non, j’ai déjà écrit deux ouvrages d’histoire, une biographie de Cromwell et une histoire des Aga Khans, liés l’une comme l’autre à mon goût pour ce qui se passe au-delà de nos frontières.

Vous avez choisi de faire une biographie imaginaire de la reine Christine de Suède.  Peut-on dire que le quasi-biographe que vous êtes par ce choix est l’auto biographe de lui-même et dans quelle mesure ?

Pas du tout. Même si le personnage a quelques traits communs avec ma propre personnalité, je n’ai pas du tout eu en tête de faire ma propre autobiographie. Il y a déjà trop de gens qui cèdent à la tentation de se pencher sur leurs nombrils, leurs ego, leurs familles. Ce n’était pas du tout dans cette direction que je souhaitais aller en écrivant ce premier roman.

Quels sont vos rapports avec ce personnage complexe qu’est Christine de Suède ?

Christine de Suède était quelqu’un de fascinant, de dangereux, d’imprévisible. J’ai adoré m’emparer de ce personnage pour lui donner toutes les vies possibles. Il y a en elle une femme et, en même temps, elle incarne toutes les femmes. Tour à tour séduisante et haïssable, passionnée et indéfendable et on pourrait ainsi continuer la liste des paradoxes. De fait, comment ne l’aimerait-on pas ? Elle est le contraire de l’ennui.

Finalement sur les fonts baptismaux elle fut Christine de Suède lui donnant un désignateur rigide qu’elle a conservé toute sa vie : altière, sûre de régner sur son monde, ayant droit de vie et de mort, elle reste relativement féodale dans sa conception des relations humaines.

Née pour régner, elle a toujours voulu conserver son rang, ses privilèges. L’erreur serait de la juger d’après nos idées actuelles des rapports sociaux. Si vous nommez « féodal » le sens de l’honneur, la non compromission, le refus de mettre un genou en terre, alors oui, elle l’était. Je pense qu’il serait plus juste de dire que jamais elle n’a voulu autre chose que la première place, celle que la naissance lui avait dévolue mais … sans les contraintes !

Joueuse, Christine de Suède a cultivé un certain goût du secret, ne laissant filtrer que ce qui accroissait sa légende. Que croyez vous qu’elle aurait pensé de cette sorte d’officialisation de représentation de sa vie privée ?

J’espère qu’elle aurait été séduite par ses propres aventures. Cette fiction lui ressemble et, à dire vrai, lui va comme un gant.

Si l’on devait se poser la question de la fidélité de Christine tout au long de sa vie,  l’on peut dire que celle de Christine est allée à l’Art, l’esthétique, le monde abstrait des idées, même dans sa conversion ?   Si l’on poussait jusqu’à la conception sartrienne on pourrait dire que son projet originel de vie est d’être le plus proche du beau possible ?et vous à quoi êtes vous fidèle ?

C. de Suède a aimé l’art par-dessus tout mais elle aimait, comme vous le soulignez, l’échange des idées, l’affrontement des esprits. Il serait réducteur d’en faire une sorte de femme savante. Ce pour quoi elle s’est battue, c’était la liberté et, en cela, elle est profondément moderne. Vous me demandez ce à quoi je suis fidèle : à une certaine idée de moi-même et aux gens que j’aime.

Comment avez-vous fait votre travail d’enquêteur sur Christine de Suède ? Mis à part bien sur les dialogues, quelle est la part de fiction ?

Le personnage de Christine de suède m’intéresse depuis plus de vingt ans. Je suis allé à plusieurs reprises en Suède et dans les différents endroits où elle a vécu, aimé, souffert. Je laisse au lecteur le soin de démêler ce qui relève de l’histoire et ce qui relève de la fiction. Mon but est de l’emmener loin de lui-même et très loin du quotidien.

Quels sont les enseignements actuels que l’on pourrait tirer de Christine de Suède ? Est-ce que la philosophie humaniste qui soustend les actions de Christine, cette boulimie de connaissance est encore possible aujourd’hui ?

Le premier enseignement que l’on pourrait tirer est que sans la liberté aucune vie ne vaut d’être vécue. Cette liberté a un prix pour chacun d’entre nous et, pour elle, le prix à payer a été son royaume et sa couronne. L’humanisme dans lequel elle a baigné est aujourd’hui à la portée de tous. Songez qu’à son époque, rien n’était aisé ni les voyages ni l’accès à la Connaissance. Aujourd’hui tout est à portée de main ou de click. Internet nous livre le monde à domicile. A nous de nous y jeter.

«  L’avènement du roman moderne est précisément lié à cette découverte : le réel est discontinu, formé d’éléments juxtaposés sans raison dont chacune est unique d’autant plus difficile à saisir qu’ils surgissent de façon sans cesse imprévue, hors de propos, aléatoire. » ( Robbe Grillet ) En cela, la biographie de Christine de Suède serait un vrai roman ? N’est ce pas difficile de créer un cursus, un récit de l’autre impliquant une continuité voulue, face à une vie ?

La vie de chacun d’entre nous est un roman, avec ses personnages, ses intrigues, ses aléas, ses drames. Le travail d’un romancier n’est pas de coller au réel ou de décalquer la vie. Il est d’ouvrir un horizon où ses personnages vont se mouvoir. En suivant Christine de Suède depuis sa naissance jusqu’à son dernier jour sur cette terre, j’avais toutes les libertés et je les ai prises. L’époque, le lieu ne sont que des toiles de fond.

Histoire et Fiction, le débat est actuel. Jusqu’où la fiction peut s’approprier l’Histoire à vos yeux ?

Je n’ai aucune théorie là-dessus. Chacun fait ce qu’il ressent avec les moyens qui lui sont propres. L’histoire aujourd’hui n’a de sens pour nos contemporains que s’ils y trouvent un écho à leurs propres destinées. Si ce n’est pas le cas, elle les assomme. On lit moins pour apprendre que pour s’évader. Quand on parvient aux deux en même temps, c’est simplement formidable. Que la fiction s’approprie l’histoire, tant mieux ! Au moins cela permet à des milliers de personnes de tourner leurs regards vers des siècles, des lieux, des êtres qui, soudain, renaissent à la vie.

Retrouvez la chronique de son livre ici



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