Interview d'Olivier Adam pour Le coeur régulier

Olivier AdamInterview d’Olivier Adam pour Le cœur régulier aux éditions de L’Olivier

Pour ce roman, vous vous êtes inspiré de faits réels se déroulant aux falaises de Tojinbo au Japon et d’un homme nommé Yukio Shige. Comment avez-vous eu connaissance de cette histoire ? N’est-il pas difficile de s’emparer de faits réels pour en faire un roman ? Avez-vous rencontré Yukio Shige ou vous êtes-vous rendu près de ces falaises ?

C’est un article de Libération qui a attiré mon attention sur Yukio Shige. Ayant déjà passé plusieurs mois au Japon, j’étais sur le point de m’atteler à ce que j’appelais alors mon « roman japonais ».  A ce moment précis je n’avais que l’image qui ouvre le livre : Sarah, ayant trouvé refuge dans un petit village japonais, passant ses journées à errer dans les rues, les sanctuaires, les temples, la forêt. J’ignorais encore ce qu’elle cherchait. Et puis je suis tombé sur cet article. Et j’ai su. Il y avait tout, là-dedans : les falaises, le Japon, non pas le suicide mais son contraire, le refus du suicide, la reconstruction des gens qu’il empêche de sauter, et, ce qui m’intéresse particulièrement depuis trois livres : le soin que l’on porte aux autres, une forme de fraternité, dans le sens le plus humble et le plus concret du terme. Qui s’occupe de qui ? Qu’est ce qui reste du collectif, de la solidarité, dans des sociétés aussi fondées sur l’individualisme, l’égoïsme, le rendement, la compétitivité (donc la compétition entre les êtres) que les nôtres (qu’il s’agisse de la France ou du Japon. Je me suis d’ailleurs amusé à mettre en scène la violence du monde de l’entreprise du côté français, histoire de battre en brèche ces clichés à la con sur la société japonaise, qui me font bien marrer dans un pays gouverné par ceux qui nous gouvernent aujourd’hui, et où on se suicide à tour de bras chez France télécom et ailleurs. C’est une maladie bien française de regarder la paille dans l’œil du voisin avant de s’intéresse à la poutre qu’on a dans le notre) ? Je n’ai pas eu besoin de le rencontrer, j’avais déjà mon personnage. Quant aux lieux, je les connaissais. Aux deux tiers du livre, je suis reparti au Japon, mais pas pour me documenter. Plutôt pour nourrir le livre d’images, de sons, d’odeurs, de sensations. Pour le reste, s’emparer du réel pour faire un roman, je n’ai jamais fait que ça (à commencer par « A l’abri de rien », puis par le scénario de Welcome, qui traitaient tous deux des migrants dans la région de Calais). La vie est là, sous nos yeux. Comment on s’en sort, comment on compose, tous autant qu’on est, avec l’époque, le collectif, le social, la violence, le travail, l’amour, la filiation, notre héritage, la famille, les classes sociales, au fond je ne connais pas d’autre sujet qui vaille. Nos vies, ici et maintenant. Rien de plus réel.

Dans « Des vents contraires » votre personnage s’appelait Sarah, comme aujourd’hui dans « Le cœur régulier », de plus, vous privilégiez encore une fois la thématique de la disparition : avez-vous le sentiment que le lieu commun d’un écrivain écrivant toujours le même roman se vérifie chez vous ? et ce choix récurrent de thématiques le vivez vous comme une évidence qui s’impose ou l’objet d’un travail sur vous-même pour vous en extraire ?

J’ai cessé de me demander pourquoi je tournais comme ça autour des mêmes thèmes depuis dix ans. Pour répondre à ça, il faudrait que je passe un peu de temps à me sonder le nombril, que je m’allonge sur un divan, mais ça ne m’intéresse pas. Je ne m’intéresse pas : je ne m’aime pas assez pour ça. Ce qui m’intéresse, c’est ce que ces obsessions produisent : des romans, des films, de la vie, du mouvement, du combat. Évidemment, il y a toujours cette sensation d’écrire chaque fois le même livre, mais en espérant le faire mieux que la fois précédente. Et puis à chaque fois je me dis : ça y est, j’ai fait le tour. J’y crois vraiment. Mais un an plus tard, c’est la même matière que je travaille, sans toujours m’en rendre compte, d’ailleurs, du moins au début de l’écriture. Je me rassure en pensant aux auteurs que j’aime, et qui eux aussi travaillent inlassablement les mêmes territoires, creusent sans fin leur sillon : Modiano, évidemment, mais pas seulement. Là, tout de suite, je peux juste vous dire que je me suis juré que dans le prochain, il n’y aurait pas de disparition, pas de fuite, ni de deuil. Mais je suis à peu près certain d’être incapable d’honorer cette promesse. Au fond, on écrit ce qu’on peut, et ce qu’on doit. Et c’est tant mieux. On a pas le choix. Je ne me réveille pas le matin en me disant : tiens, sur quoi vais-je écrire aujourd’hui. Ce n’est pas ainsi que les choses se passent. On est esclave de son paysage mental, de ses obsessions. On écrit parce qu’on ne peut pas faire autrement. Ca peut lasser les lecteurs mais c’est ainsi. C’est une question de survie. Et c’est à prendre ou à laisser…

Pour narrer le désarroi d’une femme face à une disparition qu’on pourrait penser volontaire, vous choisissez d’utiliser un « comportementalisme sensible » (Pialat). Trouvez-vous que l’écriture résonne mieux avec du vide ? Est-ce là la place du lecteur à vos yeux ? Écrivez-vous toujours à l’oreille ?

Pour que ça résonne, il faut du vide, de l’espace. Je n’y peux rien. C’est une loi physique. Il suffit de regarder une guitare, un piano, une cloche… D’autre part, l’absence de longues explicitations psychologiques, le fait de s’en tenir aux sensations, au physique, de rester à hauteur d’homme, tient autant de l’esthétique (donc d’une forme d’étique littéraire) que d’une recherche d’une forme de vérité humaine : on est ce qu’on fait, on navigue à vue, on demeure très opaques à soi-même. L’omniscience, ça n’existe pas. J’en reste donc à cette démarche fondée sur le subjectif, la sensation, le doute, les silences, les creux, les béances, les vides, les tentatives de reconstruction, de recomposition. Les puzzle aux pièces manquantes. Parce que c’est de ça que sont faites nos vies (la vie est faite de morceau qui ne se joignent pas, faisait dire Truffaut à un personnage des deux anglaises…) Par ailleurs, en tant que lecteur, cinéphile, amateur de musique, je déteste que tout me soit donné, expliqué, annoncé, commenté, mâché, prémâché. j’ai besoin d’espace, j’ai besoin de vagabonder à l’intérieur des œuvres, j’ai besoin qu’elles me résistent, qu’elles conservent un part de mystère de non dit. C’est ce que j’aime tant dans le cinéma asiatique, et japonais en particulier.

Sarah, votre personnage, pour gérer cette disparition, s’enfonce dans un double système de fuite : celle de son pays, celle de l’acceptation de la mort de son frère. Mais finalement, elle revient peu ou prou à son point de départ. Est-ce à dire que vous pensez que toute fuite est impossible ? (à l’inverse par exemple du personnage de Villa Amalia de Pascal Quignard)

Sarah ne revient pas, loin de là, à son point de départ : elle a compris, et accepté beaucoup de choses. Elle a rompu avec son mari. Avec sa vie professionnelle. Elle a quitté le domicile familial. Et elle est à l’aube de plonger dans une vie nouvelle. Elle a retrouvé sa liberté. Elle s’est retrouvée. Elle a retrouvé ce et ceux qui comptaient pour elle. Ça n’est pas rien. Dans la « vraie » vie, dans notre vie commune, notre « combat ordinaire », ce n’est pas rien. Les grands élans abstraits, je n’y crois pas. Ce ne sont jamais que des motifs, très beaux mais totalement désincarnés, déconnectés du réel. Sarah n’est pas une image, une silhouette, c’est un personnage qui a les deux pieds dans le monde réel. Des enfants, une famille, des problèmes d’argent. Dans ce livre, je prends le contrepied du précédent, qui s’ouvrait sur cette phrase de Philippe Djian : « on ne refait pas sa vie, on continue seulement ». Sarah, elle, refait sa vie. Et je ne connais personne qui ait le dixième de son courage et de sa force.

Vous insistez beaucoup, donnant une touche péjorative, sur Alain le « si gentil mari » de Sarah, est-ce pour signifier un mépris de la banalité du quotidien ? ou doit-on y voir un appel vers une forme d’amour moins raisonnable ?

Sarah est en colère. Elle se trompe de colère, comme chacun d’entre nous quand nous sommes plongés à ce point dans la détresse. Elle en veut à tout le monde. D’abord à elle même. Ensuite à son mari. Et même à ses enfants, d’une certaine manière. C’est la première étape du deuil. Puis vient la culpabilité. Puis enfin la compréhension, seul rempart possible contre le chagrin. Ceci dit, Alain et la vie que Sarah menait auprès de lui, confis dans le confort bourgeois, le conformisme le plus absolu, la tiédeur, la suffisance, la certitude d’avoir mérité cette vie là, la mollesse et la résignation, ne me sont pas très sympathiques. J’imagine qu’on le ressent à la lecture. Disons que la Famille Ricoré, ce n’est pas mon idéal de vie… Derrière ces façades lisses se cachent souvent une médiocrité, une frilosité, une froideur, un renoncement, des secrets, des mensonges qui ressemblent déjà à la mort. Des gens qui vivent ensemble par habitude, confort, peur de l’inconnu. Sans tomber dans les grandes phrases, je crois vraiment que l’amour, l’amitié, ne supportent aucune tiédeur, aucune mollesse. La vie non plus.

Encore une fois, vous remplissez de mots « ce temps de latence, celui du déni » qui suit une disparition. Est-ce pour cela que votre écriture est minimaliste, pour pouvoir mettre en apesanteur un épisode lourd de la vie des personnages ?

Minimaliste, minimaliste… C’était vrai pour mes trois ou quatre premiers livres. Ce n’est plus vraiment le cas. Si on y regarde de plus près, mes phrases sont longues, remplies de détails, de paysages, de sensations. A contrario, il est vrai que je reste très abrupt, lapidaire, voire laconique sur la psychologie, les états d’âmes. Je déteste les explications, les commentaires, le bavardage. C’est une question de musique avant tout. J’ai ce goût de l’épure, des choses décharnées, à l’os. Une guitare, une voix, un texte. Les violonades, les cuivres, ça m’emmerde. Sauf quand il s’agit de donner à entendre des textures. Rien de plus horripilant qu’un solo de guitare ou de saxophone.  Et puis j’ai retenu de Pialat, de Carver cette manière d’être à la fois lyrique et sec, d’aborder des sujets douloureux, mélodramatiques, tous en les asséchant par la forme.

Vous avez dit qu’il était souhaitable de « ne pas rencontrer les écrivains avant qu’ils soient apaisés, qu’ils aient réglé leur problème d’égo ». Et vous, pensez-vous qu’il est temps de vous rencontrer ?

Non. Je ne le conseille à personne. Je suis un ours. Un solitaire qui aime les gens. Mais un ours quand même. De toute manière, ça ne sert à rien de rencontrer les écrivains. Ce qu’ils ont de meilleur à donner, ce sont leurs textes. Ce qui se cache derrière est forcément décevant, et d’une banalité confondante, même quand ça se cache sous les oripeaux de l’excentricité. Et croyez moi, j’en ai rencontré un paquet (bien sûr il y a quelques exceptions, mais elles sont rares)… Comme disait le grand poète Jean-Jacques Goldman : les chansons sont toujours plus intéressantes que ceux qui les chantent.

Retrouvez la chronique de son livre ici



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