La malédiction des colombes de Louise Erdrich – Chronique n°2

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La malédiction des colombes de Louise Erdrich, aux éditions Albin Michel

« Mais quelle est la différence entre l’influence de l’instinct sur un loup et de l’histoire sur un homme ? Dans les deux cas, la justice est la proie de rêves inconnus. Et à côté de ça, il y avait une femme. »

Ces trois phrases clôturant un des nombreux chapitres de La malédiction des colombes, le nouveau et vaste roman de Louise Erdrich, pourraient en être le concentré. Sentences tragiques, visions mêlant la destinée humaine et celle de l’animal, et ricochet d’humour, d’amour.

Car, dans ce roman polyphonique qui raconte les destins entrelacés d’une communauté du Dakota du Nord, celle de la petite ville de Pluto, ce sont bien les histoires d’amour (tragiques et/ou tendres –mais toujours intenses) qui irriguent l’Histoire, la grande et la petite, précisément jamais distinguées. Les séquences se succèdent, balayant plus d’un demi-siècle, dans le style clair, lyrique et puissant qui a fait la marque de l’auteure ; mais au lieu d’un découpage chronologique étanche, les narrateurs se passent la main dans ce qui apparaît plus que fluide : liquide. Liquide comme le sang augural qui signe la scène de meurtre originelle. Liquide comme le sang qui coule dans les veines des protagonistes. Sangs indien, ojiwabé, allemand, français, norvégien, métis, en somme… Sangs qui se mêlent au gré des histoires d’amour (et des naissances subséquentes) et qui rendent impossible la mission chrétienne de séparer le grain de l’ivraie. Il suffit de consulter la généalogie des personnages en fin de roman pour constater que tous se sont jetés dans les bras les uns des autres, comme les affluents multiples d’un fleuve tortueux.

Impossible de laver plus blanc, comme la colombe. Et la justice, et la paix, alors ? Car des meurtres ont bel et bien été commis, un massacre puis un lynchage en représailles trompeuses. La malédiction peut-elle se lever ? Entre ce bouillonnement de fluides humains et le flot de paroles mouvantes, changeantes au gré de l’imagination des anciens –pourtant seuls témoins, donc détenteurs de la vérité-, la lessive est difficile, puis finalement vaine ; c’est Evelina, l’héroïne héritière malgré elle de tout ce passé trouble qui en fera clairement le constat, au sortir de l’enfance : « Maintenant que certains d’entre nous ont mélangé dans la source de leur existence culpabilité et victime, on ne peut démêler la corde. » L’idée de purification, d’innocence, au cœur palpitant du roman, est finalement contestable et contestée si l’on en croit l’entreprise monstrueuse de Billy Pierce. La culpabilité est portée par tous car chacun a ses propres péchés, ses propres secrets, petits ou grands. Et c’est aussi ce qui fonde la communauté. La vérité apparaîtra, certes, presque par hasard, sans grande conséquence et plutôt lors du déclin de la ville.

Que faire alors ? Rester modeste, comme se le souhaite le juge tribal Coutts : « Je fais mon travail. Je fais de mon mieux pour prendre les petites décisions, et j’essaie de ne pas avoir faim des grandes choses, des explications plus vastes. Car je suis condamné à veiller sur ce petit bout de terre, à juger ses misères et à raconter ses histoires. Voilà qui je suis. Mii’sago iw. » Écouter ses rêves, aller au lac attendre qu’un violon se donne à vous, enseigner la musique à un jeune délinquant, soigner, faire ce que l’on sait faire, raconter des histoires, aimer follement la poésie, aimer follement tout court, comme la musique vous y engage, lorsque « quelque chose se brise comme de la glace et [que] nous sommes dans la rivière de notre existence ».

Pour le reste je ne sais pas (bien que j’aie mon idée), mais pour ce qu’il s’agit de raconter des histoires, Louise Erdrich connaît son affaire.

Chronique réalisée par Mme Pastel.

Présentation de l’éditeur

« L’homme répara le fusil et la balle glissa en douceur dans la chambre. Il l’essaya plusieurs fois, puis se leva et se tint au-dessus du berceau… L’homme épaula le fusil. Autour de lui, dans la pièce close, l’odeur du sang frais montait de toute part. »

Considérée comme l’une des grandes voix de la littérature américaine contemporaine, Louise Erdrich bâtit, livre après livre, une œuvre polyphonique à nulle autre pareille. Dans ce roman riche et dense, elle remonte le fil de l’histoire collective et individuelle, explore le poids de la culpabilité et le prix de l’innocence.

Depuis toujours, la petite ville de Pluto, Dakota du Nord, vit sous « la malédiction des colombes » : les oiseaux dévorent ses maigres récoltes comme le passé dévore le présent. Nous sommes en 1966 et le souvenir de quatre innocents lynchés cinquante ans auparavant hante toujours les esprits. En écoutant les récits de son grand-père indien qui fut témoin du drame, Evelina, une adolescente pleine d’insouciance, prend conscience de la réalité et de l’injustice…

Lisez la chronique n°1.



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