Une bien étrange attraction de Tim Robbins

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Une bien étrange attraction de Tim Robbins, aux éditions Gallmeister

Lâchez toutes vos idées préconçues sur la littérature et plongez dans cet OLNI qu’est Une bien étrange attraction !

Nous avons Amanda, une belle gitane (sans l’être réellement), spécialiste de la voyance, végétarienne mystique et adepte du yoga fascinée par les papillons.
Nous avons son mari, John-Paul Ziller, né en Afrique (« ou était-ce en Inde ? »), musicien accompli pour qui le style passe avant tout et préfère se balader en pagne, avec un os dans le nez. On oubliera pas Mon Cul, son inséparable babouin, son « fidèle ami, [son] frère par tous les temps, à travers toutes les frictions et les moments sublimes. »
Et enfin Baby Thor, le fils d’Amanda qui, par une nuit d’orage, en a gardé des « yeux électriques ».
Un couple peu orthodoxe donc, dont la rencontre fut une évidence.
Ils se marièrent et quittèrent le Cirque Indo-tibétain & le Gypsy Blues Band du Panda Géant pour ouvrir un zoo en bord de route.
Rien de plus normal me direz-vous… (enfin presque…) Eh bien, non.

Le zoo se compose d’un cirque de puces que seule Amanda arrive à diriger, de 2 couleuvres et d’une mouche tsé-tsé quelque peu morte. Le tout est accolé à un restaurant de hot-dog, décoré d’une enseigne géante du dit met de choix, visible à des kilomètres à la ronde et agrémenté de centaines de mini hot-dogs sur la façade.

« Une saucisse, c’est une image de repos, de paix et de tranquillité qui forme un contraste frappant avec le chaos et la destruction dont est faite la vie quotidienne. Songez un peu à la nonchalance paisible de la saucisse, comparée à l’agressivité et à la violence du bacon. »

Bienvenue à la réserve naturelle et stand de hot-dogs du mémorial du capitaine Kendrick !
Le quotidien se déroule entre transes d’Amanda, conversations philosophiques et lectures des lettres de Plucky Purcell. Leur ami, à la virilité dynamique et dealer à ses heures, s’est retrouvé dans une communauté religieuse, sous l’identité d’un autre par le plus grand des hasards et par désir de se lancer dans une nouvelle aventure. Il finira par intégrer une armée secrète du Vatican où il fera une étrange découverte…
Aussi, quand ce dernier fuit et débarque avec un mystérieux corps momifié, toute la question est de savoir qu’en faire…

Vous l’aurez compris ce roman ne ressemble à aucun autre. Complètement déjantée et foutraque, l’histoire nous est raconté par un certain Max Marvelous qui, débarquant au zoo, vient postuler pour un emploi qu’il s’improvise. Affligé d’hémorroïdes, bandant sec pour la belle Amanda et rêvant de la culbuter, il enrobe son récit de multiples digressions. Le lecteur y perdra son latin, le fil et le bébé avec l’eau du bain avant de retomber sur ses pattes et plonger dans la fantaisie de ce joyeux roman qui vous emmènera aux frontières de l’incompréhensible !

La langue est savoureuse et les bons mots constants. On pourra relever des dizaines de métaphores plus mémorables les unes que les autres.

« John Paul s’était débarrassé de son pagne. Il était au dessus d’elle. Son membre rigide reposait contre le ventre d’Amanda comme le manche d’une binette contre une citrouille. En le regardant, tout ce qu’elle trouva à dire fut :
– Le Petit Blanc du Chou possède une trompe enroulée en spirales des plus remarquables. Oh ! »

« Max Marvelous fronça les sourcils comme la gargouille qui haïssait Notre-Dame. »

« Octobre s’étend sur le pays Skagit comme une serpillière sur une salade. »

« Son sourire ressemblait à une tâche de sauce au jambon sur une cravate représentant la Statue de la Liberté. »

Vous assisterez à une scène d’anthologie entre Jésus et Tarzan, à de philosophiques réflexions comme sur la blennorragie :

« Maintenant, supposons que le cafard, le seigneur de la planète, attrape la blennorragie. Est-ce qu’il y survivrait ? Est-ce que la blennorragie échouerait avec cet insecte là où elle a réussi avec l’homme ? Qui triompherait de qui ? Ou est-ce que ça serait simplement le cas de l’objet que rien ne peut déplacer rencontrant la force à laquelle rien ne peut résister ? Ils pourraient s’affronter et se neutraliser éternellement, chacun étant incapable de faire plier l’autre et ce, à tout jamais. Des années après que l’homme se sera lui-même exterminé, transformant la Terre verte en une boule de cendres pour un quelconque malentendu politico-économique puéril, commencera alors le vrai combat. La blennorragie et le cafard aux prises pour la domination de l’univers. Le voilà, votre Armageddon. »

Bref, on pourrait citer la moitié du livre sans arriver à rendre un quart de la folie de l’auteur.
Pourtant, malgré l’excentricité de ce roman qui semble en apparence ne mener nulle part, pointe une certaine éloge de la liberté et du je-m’en-foutisme, propre aux sixties. La religion, la norme en prennent plein la tête !

« – […] Ma petite dame, j’ai risqué ma vie pour que vous puissiez avoir la liberté, l’éducation et tous ces avantages qu’offrent notre société. […]
– […] Le vrai courage, c’est risquer une chose avec laquelle il faut continuer à vivre, le vrai courage, c’est risquer quelque chose qui pourrait vous obliger à revoir vos idées, à supporter le changement et à élargir votre conscience. Le vrai courage, c’est risquer ses lieux communs. »

Si vous n’avez pas peur du bizarre,
si vous ne craignez pas de ne rien y comprendre,
si vous n’avez pas peur de rire,
lisez ce formidable roman !!

Dans tous les cas, vous êtes prévenus :

« Envers les lecteurs qui éprouvent peut-être quelque irritation face à un récit qui fait preuve d’une certaine négligence en matière de progression linéaire et qui ne court pas à un rythme soutenu de point culminant secondaire en point culminant secondaire jusqu’au point culminant principal, comme cela se fait habituellement dans nos meilleurs livres, l’écrivain est moins enclin à s’excuser. »

Chronique réalisée par Choco.

Présentation de l’éditeur

« L’homme était de type caucasien, mais avait la couleur d’un bon cigare. Il était très grand, dans les 1 m 93 ou 1 m 95, et mince. Sa tête était surmontée d’un bon kilo de cheveux crépus, comme un nid en fil de fer barbelé pour oiseau mécanique. Il avait le visage allongé, décharné et farouche, les yeux perçants, la bouche féroce et la moustache d’une extravagance moqueuse. Il portait une cape de sorcier – de mystérieux signes célestes jaunes sur fond de bleu sidéral – par-dessus un gilet sans manches d’un cuir rougeâtre qu’Amanda ne pouvait identifier ; de pantalon il n’avait point mais, à la place, il était vêtu d’un pagne vert perroquet ; il avait des sandales aux pieds ; son front était ceint d’un étroit bandeau en peau de girafe ; dans une mais parée de bijoux, il tenait une flûte primitive en argile. »

Fantasque, déroutant, tout aussi désopilant qu’utopique, mais bien plus fou encore, peuplé d’incroyables freaks aux destins vagabonds, Une bien étrange attraction séduit tout autant par son incroyable vivacité que par l’exactitude de son évocation corrosive de l’Amérique des années 1970. Dans ce roman haut en couleurs où poésie, amour et politique font toujours bon ménage, l’écriture, tantôt classique, tantôt truculente, réussit à rendre vivant ce monde traversé de fantasmes et d’obsessions, avec de saisissants éclats de cruauté. Une bien étrange attraction est un de ces romans qui font d’abord sourire, puis rêver, réfléchir enfin, sur nos sociétés dites « civilisées ».



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