Des étoiles dans la main d'Isabelle Chabanel

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Des étoiles dans la main d’Isabelle Chabanel, aux éditions Plaisir de Lire

Ce riche recueil de nouvelles ressemble à des tableaux poétiques représentant des scènes d’enfance, des souvenirs, des événements sensibles, des amitiés, des blessures profondes, des anecdotes un soupçon anodines mais tellement marquantes qu’elles deviennent une touche de lumière dans la sombre mémoire.

L’auteur semble vouloir nous léguer des souvenirs comme une amie d’enfance retrouvée à qui elle nous conterait toutes ces années passées. Feuilletant l’album photos, elle s’arrête ici et là sur tel ou tel cliché et en dévoile tout ce qui se cache derrière ce temps figé. Remettre à la lumière ces instants d’antan qui ont marqué une vie, un être, une amitié…

Un retour sur une vie teintée d’un soupçon de nostalgie, un écho de vécus, peut-être une part de récits autobiographiques ? Cette impression comme fil d’Ariane, nous mène d’histoire en histoire sans réellement changer d’atmosphère, des souvenirs qui reviennent comme la chatte Bel Gazou, des prénoms, des lieux.

Ces nouvelles forment une jolie farandole, touchante, poétique et d’une extrême douceur. Tout le long de cette lecture, on se sent bercé, emporté dans une bulle de tendresse, de candeur. Même si parfois des faits très forts nous pincent le cœur, le style est si harmonieux, si charmeur, qu’on se laisse transporter par le doux bruissement des mots murmurant une mélodie venue de loin, comme un profond désir de transmettre ces petites peintures de vie.

Une belle exposition contée avec délicatesse et justesse, reflet d’un certain vécu et d’une grande sensibilité.

L’enfance sillonne ce recueil, laissant parfois la place à l’adolescence tantôt les premiers pas vers une certaine maturité, tantôt les premiers émois, puis retour vers l’enfance.

La première nouvelle nous décrit le tableau de Babette, enfant joyeuse et pleine de vie, gambadant d’ici de là : page 7 « Babette volait au grand-père conteur d’histoires, des baisers et des bonbons, et cajolait les yeux bleus de ses yeux couleur d’ardoise. Les yeux de son père. »

Dans ce monde enfantin coloré de douceur et d’innocence, un drame vient chambouler tout cette bulle légère. Envolées l’insouciance et la joie tandis que le silence s’abat sur Babette, la terre dans des coins les plus froids et sombres, un terrible contraste : page 11 « Babette s’éclipsait dans la cave à réserves à l’heure où les femmes s’affairaient, le repas achevé. Elle se familiarisait avec les rats fuyants au premier bruit de la porte au loquet de fer, les rats courant dans tous les sens sur les caisses grillagées pleines de nourriture et qui la fixaient de leurs eux pointus, débarquant dès que le silence recouvrait l’espace éclairé par un soupirail. L’enfant restait longtemps immobile debout sur un petit tabouret, fascinée par leurs jeux autour d’elle, de plus en plus audacieux, leur corps dodu et noir, la queue glabre, leur museau fouineur dans l’éventail des moustaches. Babette domestiquait sa peur et la leur, sourde à l’appel de son nom, comme s’il ne suggérait plus rien pour elle. » « Mais qu’est-ce donc qui avait cassé l’enfant ? » Révéler la réponse à cette question n’est pas de mise.

Je poursuis avec la nouvelle suivante, « Une visite chez Madame B. », une belle invitation, aux effluves de biscuits, de bavardages tendres, complicité partagée.

Ce qui nous porte à la troisième nouvelle, « 16 ans ! Bel âge », et je vous laisse le plaisir d’en lire le début sans rien vous en dire de plus : « Cette histoire d’autrefois est dans ma mémoire une île bien défendue. Je cherche une faille, un chenal. Je ne veux négliger aucune piste, forer la nuit, humer la trace d’une enfance implacable, la peau comme un livre ouvert, l’âme bouillonnante de tant de peine à exister. »

Continuons notre promenade avec « La malle en osier ». Un petit séjour chez une tante et tous les trésors qu’on retrouve avec plaisir le temps des vacances : « J’appréciais, dans cette maison de mes vacances, la solitude habitée qui était la mienne et la liberté débonnaire que m’accordait tante Inès, totalement ignorante de mes errances nocturnes. »

Bel Gazou vous connaissez ? « C’était une petite chatte pointant son museau rose derrière la fenêtre de la cuisine. Elle avait surgi un soir d’automne » en hommage à Colette, vous l’aurez bien compris… « courageuse, sauvageonne, tendre Bel Gazou ». Et l’honneur à la gente féline se poursuit avec la nouvelle qui suit, « La chatte et la dame », où Bel Gazou réapparaît : « Ensuite nous parlons des rencontres pareilles à des cadeaux, fibre d’éternité, à recueillir au fond de soi pour les jours sombres. Je lui confie Bel Gazou, la vraie, celle qui aimait tant la douceur de ma main qu’elle combattait sa peur de chatte errante, celle qui mourut de trop de fidélité. »

Les nouvelles s’enchaînent avec tant de discrétion qu’on n’oserait troubler l’auteur dans son récit, on tourne les pages avec délicatesse, la douceur des mots nous enrobe de sérénité, et chaque histoire est une réelle étoile qu’on admire avec bonheur. L’amitié est aussi invitée avec « Les amis de mon frère », les blessures de l’enfance avec « La cuvette », pincement au cœur pour cette petite dont on ressent toute sa peine, seule face à cette injustice : « Sur l’enfant coule la colère de l’adulte semblable à l’eau déversée tout à l’heure, à grand jets bondissants. Elle a l’habitude. Sa seule présence éveille l’animosité de la mère qui s’affronte à cette enfant hostile et mystérieuse. Mais ce jour-là, la petite trépigne et nie. »

Cette nouvelle se referme que déjà, l’incompréhension douloureuse d’une autre enfant nous étreint avec « Le cri » des routes qui se séparent, mais comment une petite fille pourrait – elle aborder cette fatalité qui ne fait pas partie de son horizon : « D’une longue coulée il m’enveloppa puis, comme s’il m’était destiné, vint s’échouer au fond de mes entrailles, lieu de racines et de secret. »

Après le cri, c’est comme une complainte, un chant bouleversant. L’enfant intérieur : « Ensuite, nous apprendrons à aimer. Nous embrasserons tous les possibles et le timbre léger de ta voix suspendue aux voiles de l’enfance, indiscutablement se chargera, comme la fleur en bouton, d’une confiante promesse. »

Nous revenons avec les confidences et une histoire d’un premier amour marquant : « Jamais davantage, murmurait-elle, on n’a pas besoin de plus. Juste être ensemble. On échange beaucoup, on se parle. Il y a quelque chose entre nous qui nous suffit. »

L’amitié resurgit au cœur de l’adolescence avec « Les étoiles », une très belle histoire vraie de pure amitié sincère et véritable, nouvelle touchante : « A cet instant, coup sur coup, deux étoiles se décrochèrent du ciel, filèrent dans la combe où coulait la rivière. Alors j’ai glissé ma main dans la sienne et j’ai dit : Fais un vœu, Renaud ! »

Je pourrais poursuivre ainsi jusqu’au bout du recueil, mais je vous laisse le plaisir de la découverte, chaque nouvelle étant bien une étoile, c’est une très belle lecture. Et n’ayez pas peur du mot « nouvelle » genre boudé par bien des lecteurs ; laissez-vous surprendre par l’admirable plume d’Isabelle Chabanel qui nous offre avec générosité une belle panoplie de rencontres humaines qui tissent des liens, qui marquent la mémoire, chamboulent des vies, tracent des marques profondes, alors que surgit à chaque page la mélodie de la vie. Une ode poétique dans un royaume de tendresse.

Je suis totalement conquise et émerveillée par ce bouquet d’étoiles dans la main…

Chronique réalisée par Pascale.

Présentation de l’éditeur

Un recueil atypique dont les nouvelles et petits récits pourraient former le portrait d’une seule femme. Et si l’auteur nous plonge dans un monde connu, il est vu sous l’angle des rencontres qui jalonnent la vie et dont l’impact est souvent saisissant : ici une enfance perturbée par la disparition tragique d’un père, là le secret d’une adolescente, ou encore le passage à un âge que l’on appelle celui de raison. Une raison qui néanmoins ne trouve pas toujours sa place dans cet univers poétique et plein de tendresse. Tels de petits fragments lumineux, ces textes-étoiles sont offerts au public à travers la main ouverte et généreuse de l’auteur.



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