Fruits et légumes d'Anthony Palou – Chronique n°1

fruits et légumesFruits et légumes d’Anthony Palou aux éditions Albin Michel

Le ventre de Paris, mais à Quimper, et avec la truculence des sculptures de Mason, notamment Le départ des fruits et légumes du cœur de Paris, le 28 février 1969. De la couleur et des trognes, la grandeur du petit commerce, et ses bassesses. Avec la nostalgie des choses de l’enfance, ici un grand-père espagnol, mais de légende, et mâtiné d’esprit boutiquier, Au bon beurre n’est pas loin.

Pour être plus explicite, ce court roman se lit comme une chronique de l’ascension sociale d’un républicain qui, fuyant le franquisme, vient se réfugier en Bretagne, tout simplement parce qu’il ne peut pas aller plus loin, pour des raisons de géographie. La saga familiale racontera en boucle la réussite fondée sur le légume, et je suis grée à Anthony Palou de nous donner la recette in extenso de la sope mallorquine, que je compte bien faire mienne, prouvant une fois encore qu’un roman qui livre un secret de cuisine ne saurait être mauvais. Ça fleure les années de Gaulle et le pompidolisme triomphant – et déjà on sent poindre la chute annoncée de la maison Fruits A. Col, Primeurs, échoppe n° 12, Tel. N° 1359. Le petit commerce méritant est mis à bas par l’incendie des halles de Quimper et la naissance des grandes surfaces. Mélancolie, rêve brisée, apprentissage de la nostalgie : « Les souvenirs, écrit Palou, ont toujours quelque chose de complaisant et de répugnant : comme si on léchait de la poussière. »

De cette poussière je garderai le plaisir du parc automobile que les moins de cinquante ans ne sauraient goûter : on retrouve ici la 2CV camionnette, le fourgon Renault, le panier à salades Citroën, la 504 à plateau, et, preuve de l’omniprésence de la Régie nationale sur les esprit qui en tenaient alors pour l’économie mixte, la R16 TS (pour tourisme sport), la R18, la R5, en Espagne la Seat 500 et 600, et du côté des deux-roues, signe de liberté pour la jeunesse des petites villes, le Peugeot 103 et la Motobécane, et la Mobylette. Du côté de la réussite sociale, ce sera la Mercedes-Benz, blanche, intérieur cuir rouge, et un grand volant. Rien à dire (mais on y reviendra pour un point de discorde), Palou en tient pour la chose automobile – il chante des années Pompidou, la chute est pour Giscard.

On pourrait citer à l’envi ces marqueurs sociaux, les mots des choses du temps, le film super-8, et puis l’Algérie, plus tard Dallas et son univers impitoyable. Palou sait y faire, à montrer. Mais le bonheur tranquille ne durera pas, bientôt la vie est rythmée par la visite des huissiers, et le délitement se fait sous les yeux de notre héros petit-fils de républicain, petit-fils aussi d’une Espagne de la fin du franquisme qui, comme le dit joliment Palou « attendait mollement la mort du Caudillo », et en France la famille avance dans la tension de la vie de chaque jour, comme si on avait aussi perdu la recette d’une naturelle propension au bonheur, malgré (ou à cause) le mariage avec la fille du charcutier, qui se révèlera frigide, « c’est-à-dire assez reposante, il faut bien l’avouer ». L’aventure s’arrête là, et notre héros (qui cite Bacon), après quelques velléités de chevalet, s’adonne à la peinture en bâtiment.

Goût de poussière donc, pour cette éducation sentimentale et sociale, malgré la drôlerie des légumes, ça n’est pas Zola mais ça y ressemble. Le lecteur sera touché – ça lui passera peut-être au-dessus de la tête. Moi, je l’ai lu d’une traite. Question d’âge – et croyez bien que je le regrette.

Pour finir, je ne cacherai pas une divergence profonde que j’ai avec l’auteur sur une question d’importance. Car il écrit (allez voir, c’est page 15), au sujet d’une 2CV grise qui appartient à notre mémoire collective : « … combien de fois (..) n’ai-je (…) désiré sentir cette curieuse odeur de gazole, de tabac brun et de fruits frais et parfois, selon les saisons, cet effluve épais de chou-fleur un peu pourri qui suintaient de la tôle gondolée ». Pour le tabac brun je ne sais pas, pas plus pour les fruits et le chou, mais pour le gazole je dis non, et halte au feu, la 2CV (même grise) ça roulait à l’ordinaire, et ça sentait juste l’essence. S’il venait à me lire, j’aimerai qu’Anthony Palou m’apporte quelques arguments, on irait partager un verre de diesel. La littérature est aussi faite de ces détails-là.

Vincent Wackenheim

Quatrième de couverture :

« Toute ma vie, il y a eu un décalage horaire entre papa et nous. Mon père était « primeurs ». » Entre dérision et nostalgie, cette chronique sociale et familiale est avant tout la radiographie d’une époque. Celle des années 70, période d’insouciance qu’Anthony Palou évoque à travers l’essor et le déclin d’une « dynastie fruitière », qui a fui l’Espagne franquiste pour faire fortune en France avec sa soupe catalane. Sur un ton à la fois drôle et lucide, l’auteur de Camille, prix Décembre, exprime avec tendresse la pudeur des déclassés, la fin des illusions et l’apprentissage de la mélancolie.

Lisez la chronique n°2.

Entretien vidéo :



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