Incident de personne d'Eric Pessan

Incident de personne d'Eric PessanIncident de personne d’Eric Pessan aux éditions Albin Michel

La rentrée littéraire a encore frappé et je vous propose aujourd’hui ce livre qui m’a intriguée à cause de son titre. Un « incident de personne » dans le jargon de la SNCF désigne un suicide sur les voies, événement qui entraîne de multiples perturbations dans la circulation ferroviaire… Et lorsque cet incident de personne devient le prétexte à une rencontre, voilà notre lecteur plongé dans une situation peu banale!

L’histoire :

Dans un train qui le ramène chez lui après deux mois passés à Chypre, un homme songe avec désespoir à son avenir. Déjà ruiné avant son départ, il a dépensé ses dernières économies à Chypre, il voyage sans titre de transport et songe aux nombreuses factures qu’il découvrira dans sa boîte aux lettres dès son retour. Perdu dans ses pensées, il prie pour que la jeune femme assise à ses côtés ne cherche pas à engager la conversation. C’est sans compter sur cet incident de personne : le train freine brutalement, puis s’arrête, laissant les passagers hébétés, inquiets, dans l’attente d’une information qui tarde à venir. Incident de personne, l’information tombe enfin et plonge les passagers dans une étrange atmosphère : quelqu’un vient de se jeter sous le train dans lequel ils se trouvent. Cela risque de durer un moment et l’homme se met tout à coup à bavarder avec sa voisine. Il se confie à cette inconnue, lui livre ses blessures, mais aussi les blessures des autres, lui qui d’habitude tient le rôle de celui qui écoute. Comme si tout d’un coup, à cause de ce mort, là, dehors, il était devenu urgent de parler…

J’ai eu beaucoup de mal à entrer dans ce roman car dès les premières pages j’ai été gênée par les choix narratifs de l’auteur : l’homme s’adressant directement à l’inconnue assise à ses côtés par le biais d’un « vous ». Il ne la connaît pas, il n’a aucune envie de lier conversation, mais déjà il s’adresse à elle. Cela m’a paru assez maladroit et m’a carrément agacée lorsqu’un véritable dialogue s’est instauré entre les deux personnages. En effet, l’auteur a choisi, comme cela se fait beaucoup maintenant, de ne pas respecter les règles du dialogue. Pas de guillemets, pas de tirets, pas de retours à la ligne, rien. Aucun repère pour le lecteur qui doit jongler entre un « vous » qui appartient à la narration et un « vous » qui appartient au dialogue. La frontière est floue, les transitions abruptes, et je n’apprécie pas vraiment de devoir interroger les phrases, voire revenir en arrière pour comprendre… Tout ceci n’est qu’un ressenti personnel, et je sais que certains apprécient cette « modernité » dans l’écriture…

Et puis finalement, ce qui m’a agacée dans les premiers chapitres s’est peu à peu effacé. On finit presque par s’habituer… Ou plutôt, mon attention a été détournée de la forme pour se concentrer sur le fond. En effet, Eric Pessan soulève ici de nombreuses questions. Plusieurs thèmes sont abordés, à commencer par le suicide bien évidemment :

« Vous avez posé une question sur le suicide, une question si violente que je ne peux m’empêcher de m’interroger à mon tour : mourir, avez-vous déjà songé à mourir? Vous donner la mort volontairement. Vous allonger sur la voie et attendre sans bouger la venue du train, figer chaque muscle au moment où tremble le rail, au moment où le bruit devient assourdissant, fermer les yeux et dominer les instincts qui voudraient vous forcer à vous relever, à rouler sur le bas-côté, à préserver votre vie précieuse. »

J’ai trouvé ces mots très justes et j’ai aimé la manière dont il nous invite à réfléchir. Et pour le coup, l’emploi du « vous » crée ici l’illusion que l’auteur s’adresse directement à nous lecteur, qu’il nous interroge. Je me suis laissée porter par les propos de ce voyageur inconnu, par ses anecdotes souvent graves, liées à la guerre, à l’écriture… Et surtout j’ai aimé cette ironie du sort, cette rencontre éphémère entre deux personnes qui redeviendront des inconnus dès lors que le train redémarrera, une rencontre liée à un simple incident. A moins que cette rencontre elle-même ne soit un incident… de personnes.

Malgré cela, j’ai éprouvé un certain soulagement à la fin du livre car j’ai trouvé qu’il perdait peu à peu de sa crédibilité. Trop de bavardages sans doute, et je laisse la parole au « bavard » qui décrit très bien ce qu’on finit par ressentir :

« … vous vous installez dans le train et – pas de chance – vous tombez sur le passager bavard, dépressif, vaguement inquiétant, celui qui vous tiendra la jambe durant tout le trajet, qui vous racontera sa vie, ses malheurs, ses problèmes, vous montrera ses varices et vous détaillera ses flatulences. Et – comble du malheur – votre train est coincé pour des heures. »

Pour conclure, si certains passages m’ont vraiment enthousiasmée, dans l’ensemble, je n’ai pas été convaincue par ce roman qui me laisse une impression générale mitigée.

Chronique réalisée par Pimprenelle

Quatrième de couverture :

« J’ai prié pour que vous n’ayez aucune histoire à me confier. Je ne suis plus apte à entretenir une conversation, encore moins à écouter des confidences. Je déborde. » Une nuit, un train se retrouve bloqué en rase campagne. Un passager lie connaissance avec sa voisine. Il lui parle d’enfance, de solitude, de son existence ténébreuse à laquelle il n’oppose plus aucune révolte. Pendant cette interminable attente, un lien se tisse entre eux. Jusqu’à ce que le train reparte… Un texte exigeant, d’une simplicité épurée, où le romancier et dramaturge Éric Pessan interroge de son écriture fluide notre rapport au monde et à l’altérité.

Entretien vidéo :



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