L’échiquier de la reine de Yann Kerlau

L’échiquier de la reineL’échiquier de la reine de Yann Kerlauaux éditions Plon

Connaissez-vous la Reine Christine ? Pas Madame Ockrent, celle de Suède, du XVIIe siècle, Kristina Vasa, l’amie de Descartes, qu’elle convia à sa cour. Rien n’arrêtait cette femme. Reine de Suède à six ans (1632) elle consolide  avec l’aide de son chancelier Axel Oxenstierna, le très compétent Richelieu suédois, les conquêtes de son père et négocie avec habileté la paix de Westphalie (1648) qui fait de son pays la première puissance nordique. Elle se consacre alors aux Arts et aux Lettres, se met à correspondre avec l’Europe intellectuelle et artistique entière. Féministe avant l’heure, la Reine Christine choisit de rester célibataire et de poursuivre ses passions. Elle se convertit au catholicisme et renonce volontairement à son trône en 1654. Elle quitte alors la Suède pour s’installer à Rome où sa liberté de mœurs et son caractère difficile font jaser. On lui prête plusieurs amants et on soupçonne même quelques expériences homosexuelles.

Christine n’en a cure et restera jusqu’à sa mort en 1689, une participante active de la vie politique et religieuse de son époque. Parallèlement, elle constituera une des plus importantes collections artistiques de son temps, et soutiendra artistes et savants. Spinoza, Leibnitz, Gassendi et Pascal correspondront avec elle. Humaniste et tolérante, elle s’inquiétera beaucoup, par exemple, du sort des protestants français persécutés après la révocation de l’Edit de Nantes. On admettra que le matériau romanesque est immense et enthousiasmant et le personnage historique impressionnant. On comprend mieux le pavé de 612 pages que l’on a en main et c’est avec respect que l’on imagine l’imposant travail de recherche et d’écriture de Yann Kerlau.

L’auteur, dont c’est le premier roman, ne cherche pas la stricte vérité biographique et préfère créer l’univers intérieur de la souveraine que de narrer directement ses aventures. Par l’intermédiaire de ses mémoires, plus proches du journal intime que de l’édification historique, Christine raconte la dureté de son enfance, la folie de sa mère, l’absence de son père, disparu bien trop tôt. Elle poursuit par le récit de ses foucades, de ses folies, de ses amours. Ce monologue est interrompu épisodiquement par les lettres ou les souvenirs de quelques uns de ses proches, fussent-ils son écuyer, l’une de ses suivantes, l’un de ses banquiers ou un homme de main. Bien mené, bien écrit, c’est un plaisir pour l’amateur du genre à courir l’Europe en cette compagnie et il est réjouissant de constater à quel point Kerlau maîtrise son sujet.

C’est peut-être à cause de ce talent qu’on ne peut s’empêcher d’être déçu, car on finit par être en désaccord avec l’interprétation que l’auteur a de son personnage.  On voudrait la Reine Margot, Elizabeth 1ère, le destin d’une femme libre et forte qui a marqué son siècle et l’Histoire et on se retrouve avec une sorte de Lady Diana, une Paris Hilton qui aurait lu, car Kerlau ne met en exergue que les sentiments confus et orageux de Christine. L’échiquier politique disparaît et ne reste que la vie privée.

Petite fille laide et traumatisée, la reine veut oublier ses malheurs dans une farandole d’achats constants et déraisonnables et n’agit, semble-t-il, que pour trouver enfin quelqu’un qui puisse l’aimer. Cette volonté, cette nécessité d’amour sera, d’après Kerlau, le moteur de sa vie et de ses décisions. La reine Christine au fil des pages devient une sotte dirigée par ses passions. C’est possible, mais par trop réducteur. On voudrait Dumas, on se retrouve plutôt avec une sorte de Voici historique. Et un Voici de plus de 600 pages, c’est un peu long. Certains passages sont croustillants, d’autres drôles, d’autres émouvants, voire un peu intrusifs mais tous, somme toute, assez superficiels. Et malgré la vie palpitante de l’héroïne, le choix de cette structure, celle des mémoires, affaiblit et parfois éteint toute tension romanesque pour lui préférer le sentimentalisme.

Yann Kerlau réussit sans convaincre et laisse à l’amateur d’Histoire des sentiments contrastés : la déception de n’avoir pas retrouvé une Christine aussi brillante que dans les livres d’Histoire, mais aussi de très belles pages sur une femme et une époque passionnantes. Reste à savoir si cette Christine « secrète » séduira. L’officielle rappelait que « la lecture est une partie des devoirs d’un honnête homme », on ne regrettera donc pas d’avoir déplacé quelques pièces sur son échiquier.

Chronique réalisée par David Vauclair

Quatrième de couverture :

Au milieu du XVIIe siècle, Christine de Suède règne quelques années, puis décide d’échapper à ses obligations et abdique. L’enfant chérie du roi Gustave Adolphe, qui, élevée comme un garçon, a fait preuve très tôt d’une grande curiosité, se convertit au catholicisme et s’installe à Rome où elle vit entourée de savants et d’artistes. Sa vie extravagante ne l’empêche pas d’avoir un rôle politique considérable à l’échelle européenne. A cette reine sans royaume, la France de Mazarin va ainsi proposer le trône de Naples pour le ravir aux Espagnols. Mais, à deux mois de l’insurrection qu’elle est censée mener, Christine apprend que son homme de confiance, et amant, l’a trahie ; elle commande son assassinat et le fait émasculer. Le meurtre fait scandale et l’éloigne pour un temps des affaires politiques. Désormais, elle se consacrera à ses trois passions : l’art et la science, la défense des minorités religieuses et son amour malheureux pour le cardinal Azzolino.

Retrouvez son entretien avec nous ici

Yann Kerlau présente L’échiquier de la Reine




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