La Montagne de minuit de Jean-Marie Blas de Roblès – Chronique n°1

La Montagne de minuitLa Montagne de minuit de Jean-Marie Blas de Roblès aux éditions Zulma

Celui qui lirait La Montagne de minuit avec à la main un crayon, histoire de chercher quelques fils conducteurs, celui-là pourrait faire deux listes de vocabulaire. La première serait celle de l’illusion, on y a collationné les mots suivants : bobards, se perdre, errements, mirage, transfigurer, labyrinthe, erreur, inventer, secret, mentir, démystification, vérité. La deuxième liste en tiendrait pour la faute : juger, culpabilité, sincère, sentence, délivrance, rédemption, endosser. Voilà qui balisera ce court roman en miroir de l’auteur de Là où les tigres sont chez eux, Prix Médicis 2008.

Deux histoires de culpabilité. Celle de Rose Sévère, que taraude l’idée d’être à l’origine du suicide de sa mère, après qu’elle lui aura appris que son tortionnaire, milicien dans le Lyon de l’Occupation, est bien vivant, et qu’il s’honore de la gloire usurpée d’un résistant dont il a pris l’identité à la Libération. Celle de Bastien Lhermine, dont le père et le frère ont épousé les idéaux nazis, à charge pour Bastien de vivre avec ce poids-là, dans une société prompte à décider du bien et du mal.

Deux histoires de mensonge, Rose qui ment à Bastien sur le destin de sa mère, Bastien qui ment à Rose en lui faisant accroire qu’il a été SS, et qu’il a appartenu aux Brigades tibétaines dont on dit qu’elles auraient formé le dernier carré autour du bunker du Führer. Chacun jouant avec sa vérité et l’aveu pour permettre la rédemption de l’autre. Voilà qui donne du grain à moudre aux amateurs de romans.

Deux narrations qui s’enchevêtrent, celle menée par Paul, le fils de Rose, qui écrit le roman vingt-quatre ans après les faits, et celle de Rose, qui commente, comme une historienne, le récit que son fils fait de sa rencontre avec Bastien et de leur voyage au Tibet, autre divagation colorée entre l’éternité et l’occupation chinoise.

Ajoutez à cela le jeu des lieux et du temps, d’une aube à l’autre, de la colline de Fourvière au Potala, et le clin d’œil de ces deux tours métalliques, vous aurez un livre à facettes, intelligent et fin, sensible et diablement construit.

Le sujet de ce court roman ? Le rapport que nous entretenons avec la vérité historique considérée comme la vulgate de notre temps, mais devenue une machine à déraisonner : « Depuis que les hommes ne croient plus en Dieu, ce n’est pas qu’ils ne croient plus en rien, c’est qu’ils sont prêts à croire en tout », et ce conte sera pris dans les entrelacs de l’histoire contemporaine, le nazisme et ses supposés rapports avec le Tibet, l’Occupation et la Résistance, comme s’il était une fois encore réaffirmé que seule cette Histoire-là et par chez nous fait sens, et serait le catalyseur de l’écriture romanesque – simplement peut-être parce que les bouleversements induits par l’époque poussent au choix de conscience, ou de nécessité. Si Bastien meurt à Berlin, comme annoncé à la première page, ce sera à sa verticale, et dans un avion. Tout est vrai, donc, et rien ne l’est : « un vrai pour un faux, ça donne toujours du vraisemblable ». Le vrai milicien devient faux résistant, le vieil homme tout entier pris dans l’élaboration de son mandala de sable prétend avoir été membre des Brigades SS du Tibet, Tom a-t-il été amoureux de Rose, le Dalaï-Lama a-t-il pris fait et cause pour l’Allemagne ? Dans le jeu du texte romanesque et de son commentaire, Rose dit à son fils : « Finis ton roman en laissant le moindre doute sur l’existence de ces brigades, et tu contribues au déclin de la rationalité qui assombrit notre début de siècle ; une vaste embrouille des cerveaux où se nourrit le plus lointain minuit des hommes ». Ici le roman à thèse (pour reprendre une vieille terminologie) va poindre son nez. Et figurera en annexe de ce livre un petit vade mecum des idées toutes faites qui circulent sur le Tibet, le nazisme et les relations entre le Dalaï-Lama et Hitler, comme si les voies du roman étaient alors épuisées.

On pourrait à l’envi gloser sur les rapports entre l’Histoire et le roman, lorsque j’étais plus jeune on discourait sur le regard (ou le non-regard) porté par Fabrice sur la bataille de Waterloo, et que dire des réactions des historiens à la lecture des Bienveillantes ? Je suis allé comme Rose voir (je n’ose dire consulter) ce qu’on pouvait glaner sur internet au sujet des rapports entre le Tibet qui dans notre imaginaire se situe du côté du bien, et le nazisme, la moisson est édifiante. À la rescousse, le titre d’un essai de Jean Paulhan : Clef de la poésie, qui permet de distinguer le vrai du faux en toute observation. C’est là (sans oublier les positions résistantes, à tous points de vue, de l’auteur, en 1948, de De la paille et du grain et ses démêlés avec le CNL de l’après-guerre) une ligne de conduite que, ce me semble, suit ici Blas de Roblès, dans ce qui est un conte parfait de notre rapport mouvant à la vérité, et sûrement que cette petite lumière pourrait être tout aussi avantageusement promenée sous d’autres cieux. À lire donc – avec à la main le petit crayon.

Vincent Wackenheim

Quatrième de couverture :

Au cœur de ce roman, un personnage hors du commun: Bastien, gardien d’un lycée jésuite et secrètement passionné par tout ce qui concerne le Tibet et le lamaïsme. Tenu à l’écart de son voisinage pour d’obscurs motifs, le vieil homme vit plus solitaire qu’un moine bouddhiste. L’aventure commence à Lyon, par la rencontre entre le vieux sage et Rose, nouvellement emménagée avec son petit Paul. Séduite par l’étrangeté du personnage, cette dernière s’attache à lui au point de lui permettre d’accomplir le voyage de sa vie… Vérités et mensonges, fautes et rédemption s’enlacent et se provoquent dans ce roman qui interroge avec une désinvolture calculée les «machines à déraisonner» de l’Histoire contemporaine. Roman à thèse si l’on veut, sous les bonheurs du romanesque pur, la Montagne de minuit se lit comme une exploration intrépide des savoirs et des illusions.

Lisez la chronique n°2.

Retrouvez ici notre entretien avec Jean-Marie Blas de Roblès.



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