La Montagne de minuit de Jean-Marie Blas de Roblès – Chronique n°2

La Montagne de minuit

La Montagne de minuit de Jean-Marie Blas de Roblès aux éditions Zulma

Bastien est le gardien taciturne d’un collège de jésuites à Lyon. Logé par charité, il exerce sa fonction en toute discrétion depuis 30 (?) ans. C’est un homme solitaire et un peu secret que ses voisins semblent fuir. Rose est une mère célibataire. Elle vient d’emménager dans l’immeuble de Bastien, avec son fils Paul. Ne s’encombrant pas des médisances des voisins, elle lie peu à peu connaissance avec ce curieux vieil homme qui l’intrigue. Elle découvre un homme doux qui vit volontairement dans le dénuement et qui réussit à tisser une relation particulière avec son fils en apaisant ses peurs. Bastien est aussi un passionné du Tibet et du lamaïsme. Ardent visiteur de la bibliothèque, il a épluché de nombreux livres et a amassé une masse de connaissances incroyables sur le sujet. Il en a fait sa philosophie de vie et compose patiemment des mandalas éphémères. Un jour pourtant, l’équilibre de Bastien va être rompu : son protecteur au collège part à la retraite et on lui demande bientôt de faire de même et de quitter le logement qu’il occupe. Aussi quand Rose lui propose un voyage au Tibet ensemble, ils partent pour le voyage de leur vie.

La montagne de minuit est l’histoire d’une rencontre, celle de 2 personnes que les failles réunissent. Rose et Bastien ont tous deux un passé qui les tourmente, une culpabilité latente qui les ronge. Rose tait la mort de sa mère et Bastien occulte le passé de ses parents. Construite sur une certaine part de mensonge, leur relation n’en sera pas moins vraie et forte.

« Si vous vous intéressez un peu au Tibet, vous savez que les coïncidences n’existent pas, il n’y a que des rencontres nécessaires. »

Leur voyage au Tibet sera une expérience forte qui leur servira de rédemption. Une quête initiatique qui leur permettra de fouiller au fond d’eux-même et de trouver la paix avec leur propre moi. Plus que la solution, c’est le cheminement vers la solution qui est important.

« Un après-midi où elle était sortie faire des courses avec Gilles, mon frère ainé, je suis parti tout seul au musée Guimet. C’est là, au détour d’un couloir, que j’ai rencontré mon premier mandala. Aujourd’hui, je dirais que c’est lui, en quelque sorte qui m’a trouvé… mais je m’y suis perdu corps et âme jusqu’à l’heure de la fermeture, et il m’a fallu toute une vie pour comprendre que le centre d’un labyrinthe avait moins de valeur que nos errements pour y parvenir. »

La vie et le passé de ces deux êtres nous seront peu à peu dévoilés au cours du récit. Un récit à la construction étonnante avec 2 narrations qui s’alternent : la voix de Paul, qui raconte leur histoire à rebours, entrecoupée par celle de Rose qui commente et corrige avec un souci de vérité historique.

« Finis ton roman en laissant le moindre doute sur l’existence de ces brigades, et tu contribues au déclin de la rationalité qui assombrit notre début de siècle ; une vaste embrouille des cerveaux où se nourrit le plus lointain minuit des hommes. »

Car de l’Histoire, il sera aussi question dans ce riche roman qui ne se laisse pas appréhender si facilement. Le lecteur se verra projeté dans les sombres rets de l’armée nazi et de ses possibles liens avec les moines bouddhistes. Une petite étude sur la question, réalisée par Rose, sera même fournie en fin d’ouvrage. L’invasion du Tibet par les chinois sera aussi mis en exergue à petites touches. Jouant de la vérité et du mensonge, Blas de Roblès pousse à nous interroger sur la véracité des faits historiques, sur notre rapport à la vérité supposée.

« Depuis que les hommes ne croient plus en Dieu, ce n’est pas qu’ils ne croient plus en rien, c’est qu’ils sont prêts à croire en tout. »

La montagne de minuit est un très beau roman à la langue simple et limpide. Réussissant à faire naître sous sa plume, le portrait pudique mais néanmoins profond de 2 êtres torturés, Blas de Roblès excelle aussi à décrire son monde, que ce soit au Tibet ou à Lyon.

« Le jour se levait sur la colline de Fourvière, détachant peu à peu les reliefs de son apparence familière : Saint-Just, sur la gauche, lointaine mais reconnaissable à ses vitraux encore éclairés de l’intérieur, puis les massifs accoudoirs de l’ancien couvent des Minimes, le contrefort des théâtres romains, juste au-dessus de l’Antiquaille, et pour finir, la basilique Notre-Dame, flanquée de sa petite tour Eiffel. On commençait à distinguer les strates diverses de toits rouges étagées sur les pentes, les bosquets de platanes ou de cyprès, les pans de murs safran, toutes choses qui palpitaient dans la clarté naissante et conservaient à cette partie de la ville son allure d’acropole surannée. Bastien ne se lassait pas de cette vision, une sorte de mirage dont la beauté culminait avec l’apparition du soleil ; par les belles journées d’hiver, comme celle qui s’annonçait, lorsque son premier rai frappait la masse byzantine de Notre-Dame, blanchissant sa muraille et détachant ses tours crénelées sur le bleu profond du ciel, il transfigurait sa lourdeur de pachyderme renversé. Les ors de la vierge  flambaient, tout au sommet de l’édifice, et malgré la présence de l’émetteur télé qui gâchait quelque peu la perspective, l’ensemble prenait une dimension orientale : pour dire les choses comme elles sont, Bastien lui trouvait alors une tournure de temple tibétain, si bien qu’il n’assistait jamais à ce moment sans que se réveillât son désir d’apercevoir un jour les terrasses du Potala. »

« C’était une chose d’admirer le Potala de loin, perché comme un modèle réduit sur sa colline, une autre de se retrouver dominé par sa masse ; au pied du palais, il fallait cambrer les reins pour distinguer un bout de ciel au-dessus des toits. Bâti dans un mélange de pierres, de bois et de mortier, le Potala superposait, loin devant, ses treize étages étalés en terrasses. Avec ses rampes d’accès latérales bordées de murets, ses façades chaulées aveuglantes, ses galeries supérieures ornées de colonnes en bois rouge, ses alignements de petites fenêtres brunes, ses toitures dorées où pointaient, comme autant de cheminées, de hauts cylindres noirs, il ressemblait, dans son allure de paquebot, à une montagne en partance. »

S’il m’a manqué le petit plus indéfinissable pour en faire un coup de coeur, ce roman est définitivement des titres de la rentrée à lire absolument !

Chronique réalisée par Choco.

Quatrième de couverture :

Au cœur de ce roman, un personnage hors du commun : Bastien, gardien d’un lycée jésuite et secrètement passionné par tout ce qui concerne le Tibet et le lamaïsme. Tenu à l’écart de son voisinage pour d’obscurs motifs, le vieil homme vit plus solitaire qu’un moine bouddhiste. L’aventure commence à Lyon, par la rencontre entre le vieux sage et Rose, nouvellement emménagée avec son petit Paul. Séduite par l’étrangeté du personnage, cette dernière s’attache à lui au point de lui permettre d’accomplir le voyage de sa vie… Vérités et mensonges, fautes et rédemption s’enlacent et se provoquent dans ce roman qui interroge avec une désinvolture calculée les «machines à déraisonner» de l’Histoire contemporaine. Roman à thèse si l’on veut, sous les bonheurs du romanesque pur, la Montagne de minuit se lit comme une exploration intrépide des savoirs et des illusions.

Lisez la chronique n°1.

Retrouvez ici notre entretien avec Jean-Marie Blas de Roblès.



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