Le coeur régulier d'Olivier Adam

le coeur régulierLe coeur régulier d’Olivier Adam aux éditions de l’Olivier

Il y a un mystère propre à ce livre. Faîtes le test : ouvrez le hasard, lisez une ou deux phrases à voix haute et vous serez attristé par l’impression de lire un auteur qui se caricature : il pleut, on pleure, tout est gris ou flou.. Et puis, pris d’un accès de conscience « amateurielle » (puiqu’il n’existe par d’adjectif pour caractériser la conscience professionnelle quand elle s’exerce dans le cadre d’une activité bénévole),
vous l’ouvrez à la première page, découvrez la citation de Leonard Cohen, forcément Léonard Cohen, commencez la lecture et vous êtes pris, emporté par la force du récit d’Olivier Adam, vous oubliez les réserves que vous aviez dix minutes avant, même si elles réapparaitront de-ci de-là et qu’arrivé à la fin du livre, les deux sentiments continueront de cohabiter.
Pendant que nous laissons les universitaires décider si la littérature est cette capacité à emporter le lecteur, à tout faire passer, ou si elle consiste à écrire des phrases parfaites, revenons à nos moutons, en l’occurrence le coeur régulier d’Olivier Adam, enfin pas son coeur, car nous n’allons pas disséquer l’auteur, n’étant pas boucher, mais tenter de décrypter son roman dont le titre est cet énigmatique coeur régulier, qui évoque le coeur simple de Flaubert.
La trame est ultra banale pour un roman d’Olivier Adam : Sarah, une femme entre deux âges, comme on disait quand j’étais jeune, une quadra, dirait-on maintenant que j’ai atteint cet âge, a une vie parfaite : un mari gentil, deux beaux enfants, une belle maison et un bon job. Elle ressent bien un peu de vague à l’âme parfois, quand elle se retrouve avec ses collègues dans un séminaire de motivation. Il y a bien ce grand frère Nathan qui est comme un reproche vivant de tout ce à quoi elle a renoncé pour accéder à cette vie apparemment parfaite, mais il faut bien devenir adulte. Nathan n’a rien lâché, il veut être écrivain, il est un écorché vif et comme il veut être écrivain et qu’il est écorché vif, il est auto-destructeur et boit du whisky, beaucoup de whisky, ce qui n’arrange rien entre Sarah et son frère, d’autant qu’Alain, le mari de Sarah aimerait bien avoir un beau frère plus conforme.
Le roman commence au Japon où s’est réfugié Sarah après la mort de Nathan dans un accident de voiture qu’elle soupçonne être un suicide, dans une ville côtière, où les nippons et les touristes viennent pour se jeter du haut des falaises à moins que le bon Monsieur Natsume, policier à la retraite qui a passé sa vie à arriver une fois le suicide commis, ne vienne les sauver et les héberger. Avec le beau personnage ce Natsume, on voit tout le talent d’Olivier Adam, qui en dit juste ce qu’il faut, laissant ce qu’il faut de mystère..
Le récit alterne donc la vie de Sarah sur l’archipel entouré de personnages dont on comprend bientôt que… (nous ne révèlerons rien) et l’histoire de Nathan et de Sarah depuis leur enfance dans un pavillon de banlieue. N’ayons pas peur de nous répéter, Olivier Adam a du talent pour nous tenir en haleine, même si son livre n’est pas un thriller, la construction du récit est maîtrisée. Les personnages sont parfois des caricatures : Nathan est le prototype de l’artiste raté comme on ne pensait plus jamais en lire. Idem pour le personnage du mari, cadre supérieur (mais passons, la littérature est aussi un jeu sur les clichés, et ceux-là en valent d’autres).
En revanche, le problème du livre, qu’on repère quand on en extrait des phrases, c’est quand Adam essaie de produire de la sensation à tout prix. Depuis que trois critiques et deux éditeurs ont décidé qu’un granTécrivain devait décrire la nature, les livres sont encombrés de scories semi-poétiques (et je suis gentil en disant semi). Dans ce roman, c’est particulièrement pénible quand Olivier Adam parle du Japon ou de la mer sensée refléter les états d’âme Sarah: ça donne de grands moments comme : « les camélias luisaient comme les plumes de corbeaux endormis et par endroits, pareils à des punaises dorés, pulsaient des vers luisants ». La couleur de la plume du corbeau endormi, voilà une image stylistique ébouriffante. Un peu plus loin, on trouve aussi une image qui réconcilie Orient et Occident de façon radicale : « ses arbres à kakis éparpillés, aux branches nues desquelles s’accrochent des fruits orange comme autant de boules de Noël ».
Mais soyons juste, Olivier Adam n’est pas un fabricant d’images prétentieuses et approximatives. Souvent, très souvent, il touche juste, pour peu qu’il n’essaie pas de faire poète : « je ne m’expliquais pas que cet âge [l'adolescence] puisse être à la fois si difficile et si flamboyant, si juste et si incertain, si ridicule et si rayonnant ». Six adjectifs et tous les manuels de psychologie de l’adolescence deviennent vains. Respect comme dirait un ado justement. C’est peut être parce qu’il a ce talent là, que ces tics de poète (le titre, cet étonnant coeur régulier, n’étant pas le moindre) agacent autant.
Reste que le coeur régulier raconte la difficulté de ce que les sociologues appellent l’ascension sociale, un sujet peu traité dans la littérature. Issue de la petite classe moyenne, Sarah n’arrive pas à trouver sa place dans ces banlieues de l’ouest parisien, qui lui ont toujours été présentées comme enviables. Il y a des pages très émouvantes dans le roman quand l’héroïne s’aperçoit que ses enfants sont en passe de devenir des enfants de ce milieu-là, qu’ils ne connaissent rien de ce qu’elle et son frère ont été, de la vie qu’ils ont eue. Olivier Adam excelle à raconter la vie de la classe moyenne, son ennui, son horizon borné, ses contraintes et sa sécheresse affective.
Car à l’issue du séjour nippon de Sarah, une évidence s’impose : comme son frère, elle a fui. Dans la normalité et la banalité d’une vie conforme pour empêcher d’être submergé par son mal être, quand Nathan l’exacerbait et l’excitait à coups d’alcools et de « comportements à risque ». Vivre normalement, comme tout le monde, est peut-être la pire des violences que l’on peut s’imposer à soi même, nous dit finalement Olivier Adam, au sujet duquel je risquerai une ultime hypothèse : il est l’écrivain de ce monde-là, comme Claude Sautet était le cinéaste de la classe moyenne des années 70.

Christophe Bys

Pour le concours de la pire quatrième de couverture, les éditions de l’Olivier nous offrent sur un plateau la sublime phrase suivante : « Olivier Adam décrit les plus infimes mouvements du coeur et pose les grandes questions qui dérangent. » S’il vous plaît les éditions de l’Olivier, c’est quoi une grande question qui ne dérange pas ?

Quatrième de couverture :

« Vu de loin on ne voit rien », disait souvent Nathan. Depuis la mort de ce frère tant aimé, Sarah se sent de plus en plus étrangère à sa vie, jusque-là « si parfaite ». Le coeur en cavale, elle s’enfuit au Japon et se réfugie dans un petit village au pied des falaises.

Nathan prétendait avoir trouvé la paix là-bas, auprès d’un certain Natsume. En revisitant les lieux d’élection de ce frère disparu, Sarah a l’espoir de se rapprocher, une dernière fois, de lui. Mais c’est sa propre histoire qu’elle va redécouvrir, à ses risques et périls.

Grâce à une écriture qui fait toute la place à la sensation, à l’impression, au paysage aussi bien intérieur qu’extérieur, Olivier Adam décrit les plus infimes mouvements du coeur et pose les grandes questions qui dérangent.

Retrouvez son interview ici



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