Le mariage de Dominique Hardenne de Vincent Engel – Chronique n°1

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Le mariage de Dominique Hardenne de Vincent Engel, aux éditions JC Lattès

Étrange roman que Le mariage de Dominique Hardenne, qui d’emblée nous plonge dans un monde aux allures de cauchemar, et qui pourtant ne nous semble pas tout à fait étranger. Dominique Hardenne marche, dans un paysage dévasté, brûlé, seul dans sa combinaison étanche qui lui garantit de ne pas être atteint par de mortelles radiations, et lui permet de survivre en se nourrissant de pilules et de l’eau recyclée de son propre corps. L’on croit un instant avoir ouvert un roman de pure science-fiction, avec sa guerre atomique d’un genre nouveau, l’idée qu’il faille tout reconstruire, redémarrer à zéro, mais survivre, enfin. Il n’en est rien. Cette guerre-là, ce monde-là, pourrait tout aussi bien être le nôtre, il l’est d’ailleurs, immédiatement, happé que l’on est par la singulière narration intérieure, cette oscillation constante entre le monologue du présent et l’échappée vers les souvenirs, plus ou moins lointains, plus ou moins nets, sans que jamais le dialogue ne vienne rompre la monotonie étrange de cette voix particulière, qui pourtant sait se faire vivante, sonore.

Aux côtés de ce personnage ordinaire, qui a vécu la guerre de loin, dans les cuisines, et de ce discours lancinant qui parvient à recréer des situations, des scènes, des dialogues à lui seul, le lecteur trace son chemin dans cet univers de solitude et de poussière, recompose l’histoire du personnage, son parcours, dans l’intimité de ses pensées, de sa conscience, qui devient le prisme unique à travers lequel le monde se donne à voir. Dans ce roman où il n’arrive rien, il n’y a pourtant pas de place pour l’ennui, la lassitude, les soupirs ; tout au contraire la tension ne cesse de se faire croissante, insidieuse, tandis que peu à peu l’on comprend, que tout se laisse deviner, sans jamais rien révéler de ce qu’il est possible d’advenir. Un personnage unique dans un monde nu, un monde mort : et pourtant s’élèvent autour de lui ceux qui ont peuplé sa vie, qui lui donnaient un sens, qui continuent à exister malgré le silence absolu, à travers ce qu’ils ont laissé d’eux dans la conscience de Dominique. Ainsi, se prépare-t-il une simple soupe que la scène lui devient soudain insupportable : « c’étaient des souvenirs qu’il allait manger et qui lui resteraient sur l’estomac ; et plus la température de la soupe grimpait, moins il avait envie de plonger sa cuiller dans un passé que tout raviverait…Cette soupe qui bouillait…lui parut subitement du poison, malgré sa faim, et il eut peur de ne jamais plus pouvoir manger sans tomber sur ces arêtes de la mémoire ». Et voici que leurs voix progressivement enflent, reviennent à la vie, deviennent un tumulte, irradient les pages, disputent et tentent de ravir à Dominique le privilège de se faire entendre…

Solitude d’un homme qui a survécu au pire – pense-t-il, et qui vit un enfer. Attaché à la terre, parce qu’il est paysan, et parce qu’elle signifie la vie, voici qu’il lui faut à nouveau tenter de la fertiliser, « pour redonner à la terre le goût de la vie, à sa vie le goût de la terre…pour se convaincre qu’il avait raison..de faire comme si la vie continuait… » Entretemps, il pousse des portes, celles des maisons abandonnées, figées comme une nouvelle Pompéi, celles de sa mémoire, qui reconstruit son passé, celles qui ouvrent peut-être sur la folie, mais qui lui donnent la force d’exister toujours au présent. Pas à pas, le récit tisse habilement, par l’entrelacement toujours simultané de deux moments qui se construisent et se répondent, une trame narrative singulière, qui laisse le lecteur au bord de l’angoisse et dans une posture toujours inconfortable. Parce qu’une histoire comme celle-là ne peut pas être confortable, ne peut pas se laisser tranquillement découvrir – et l’on songe parfois, comme de loin, à la voix célinienne qui harangue son lecteur et l’empêche de dormir.

Chronique réalisée par Melmelie.

Présentation de l’éditeur

Maillard, Bizot, Hardenne : trois soldats chargés de nourrir les troupes. Malheureux rescapés d’une armée en déroute, sur une terre dévastée qui a perdu le goût de vivre, ce trio improbable va éclater en morceaux lorsque Maillard et Bizot seront tués à leur tour.

Dominique Hardenne est peut-être le seul survivant du désastre, alors en bon fermier, il veut rentrer chez lui. Mais la guerre est passée ici aussi, et au village il ne trouve que des corps, parfaitement conservés dans leur dernière posture et qui lui en disent beaucoup sur la vie qui s’est écoulée en son absence.

Ses parents sont à la messe, comme toujours ; Madame Amédée, l’ancienne bigote, est devenue tenancière d’un bordel ; Nathalie, la belle Nathalie, est là aussi… Dominique Hardenne veut comprendre mais doit lutter contre la folie qui le guette à force de solitude et de doutes.

Au milieu des corps figés des habitants du village et des fantômes de Maillard et Bizot, les deux frères d’armes dont il porte les reliques, Dominique Hardenne entre dans une course contre la montre : contre la pourriture des corps, contre la prolifération des insectes, contre la folie distillée par la solitude. Dans son refus de céder la terre aux cloportes, Hardenne ramène l’humanité à ses peurs et ses rêves fondamentaux.

Lisez la chronique n°2.



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