L'homme mouillé d'Antoine Sénanque

lhomme mouilléL’homme mouillé d’Antoine Sénanque aux éditions Grasset

Attention les filles, beau gosse. Non, non, restez calme, je ne me prends pas pour un chroniqueur de magazine people ou pour adolescentes. C’est juste que l’éditeur a ceint le roman d’un bandeau avec une photo genre « tombeur » de l’auteur : un canapé en cuir, des manches de chemises retroussées mettant en évidence des bras puissants – le monsieur est neurologue, amies du docteur House, préparez vous – le regard droit, que ne faut-il pas faire pour vendre un roman ? Sur la table du libraire, il faut attirer l’oeil, choper le chaland, tous les moyens sont bons. Mon esprit s’amuse toujours de voir les parangons de l’exception culturelle utiliser les méthodes inventées par le premier marchand de lessive.

Comme Alice Ferney et Mathias Enard, Antoine Sénanque dont je n’ai jamais rien lu mais qui est précédé d’une réputation flatteuse, ne serait-ce qu’en raison de l’avis positif exprimé par un de mes libraires préférés, se frotte à l’Histoire, en publiant une sorte de conte qui se passe dans la Hongrie de 1938. Drôle d’écho, je venais de lire un article sur la situation politique actuelle dans ce pays, d’où il ressortait que le Traité de Versailles était encore constaté et que des rêves de reconstitution d’une grande Hongrie étaient manipulés par un leader politique d’extrême droite, à l’audience non négligeable.
Car l’histoire qui survient à Pal Vadas, le parfait anti-héros du livre, à la vie d’une régularité totale, se déroule entre l’Anschluss et l’invasion de la Pologne, autrement dit dans l’année qui précède la seconde guerre mondiale. Impossible de ne pas penser à Kafka (en moins bien, mais bon la barre est haute, Franz Kafka dont on se dispute actuellement l’héritage, encore une coïncidence) dans ce récit d’un homme ultra-moyen à qui il arrive une aventure extraordinaire, une sorte de métamorphose, les plus lettrés m’auront compris : en effet, quand Pal Vadas sue, ses humeurs sont composés d’eau de mer, et il sue tellement, que cela peut inonder un quartier de Pest. Pourtant, depuis la mort de son père, pendant la première guerre mondiale – un père enterré avec les honneurs sur le champ du même nom, de sorte que la famille enterre un cercueil vide – Pal mène la vie d’un employé modèle de la Poste centrale, le genre dont le bureau est tellement bien rangé qu’il est cité en exemple, le genre qui suit son directeur à une réunion des Croix fléchés, les nazis locaux, parce qu’il le lui demande. Un homme qui ne veut pas avoir d’histoires… sauf que quand l’Histoire se réveille, il est difficile de ne pas réagir.
Mais un homme ordinaire peut-il le rester quand il a des suées océaniques ? Évidemment non. Et le romancier médecin semble alors s’amuser de la vanité de l’art d’Hippocrate quand il se prend pour une science. Pal Vadas devient un enjeu scientifique et médical passant entre les mains d’un défilé de médecins plus ou moins loufoques. Il devient même un enjeu politique, trop singulier pour qu’on le puisse laisser aller à sa guise : l’homme qui ne voulait pas être remarqué devient captif.
Le récit, linéaire, réserve quelques surprises. La fin est particulièrement réussie. Le moteur de l’intrigue est constitué par les rencontres de l’anti héros. Cela donne lieu à des portraits de personnages singuliers, comme un scientifique sourd qui parle sans cesse pour qu’on ne se rende pas compte de son handicap (une métaphore de la science sans conscience ?) ou un diacre au désir envahissant.
Le récit ne verse jamais dans le fantastique mais s’attache au contraire à décrire presque cliniquement – toujours le médecin – les aventures de Pal. Il n’est pas non plus dénué d’humour : « On prétendait que son humeur était maussade. Il était plus exact de dire que le docteur Zeisler mesurait ses espérances. Il ne demandait qu’une seule chose à la vie : qu’elle ne s’éternise pas. » et file la métaphore aqueuse sans n’être jamais lourd.
Le mélange entre réalité et fiction conduit Sénanque à être trop explicite, comme si il craignait l’ambiguïté,pourtant constitutive du conte, qui est aussi un espace où le merveilleux est assumé. L’homme mouillé raconte aussi la rencontre des mythologies d’hier et de l’esprit scientifique. Désormais, même les sudations hors normes s’expliquent et deviennent le symbole de l’angoisse d’un homme face à un monde inhumain, trop inhumain.

Christophe Bys

Quatrième de couverture :

« Pal Vadas se réveilla couvert d’eau salée ».
Budapest, 1938. Fonctionnaire modèle à la poste centrale de Budapest, maniaque de l’ordre et de la propreté, Pal Vadas, dont le père soldat fut tué au combat en 1917, est un homme comme les autres. Sauf qu’il transpire de l’eau : pas un peu, beaucoup, par périodes, et que l’analyse de sa sueur noire révèle une composition proche de celle de l’eau de mer, riche en sel et contenant des algues. Le 12 mars 1938, l’Autriche est annexée par le Reich. Le martyr de Pal Vadas commence. S’engage-t-il pour ou contre le nazisme ? Non. Il ne participe pas, mais bientôt, cette transpiration devient suspecte, inquiétante, signe d’un dérèglement qu’il faut soigner, d’un corps malade, anormal. Alors, le citoyen modèle devient un fugitif, un hors-la-loi, comme les juifs ou les prêtres résistants à l’ordre, et il faut fuir, ou se cacher. Métaphore de la compromission et de l’angoisse, rythmé par les dates historiques de l’embrasement européen, L’homme mouillé est « un livre sur les sentinelles qui ressentent les catastrophes à venir, l’angoisse individuelle capte l’écho de l’angoisse collective ».



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