Où j’ai laissé mon âme de Jérôme Ferrari – Chronique n°2

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Où j’ai laissé mon âme de Jérôme Ferrari, aux éditions Actes Sud

Depuis qu’il est publié par Actes Sud, Jérôme Ferrari nous offre un livre par an – Dans le secret (2007), Balco Atlantico (2008), Un dieu un animal (2009) – et réussit toujours à en maintenir la qualité à un niveau élevé.

Son dernier roman, Où j’ai laissé mon âme, ne déroge pas à la règle et me semble même le plus beau.

C’est un roman philosophique qui reprend bien des thèmes habituels de l’auteur mais se démarque nettement des précédents.

Il s’appuie en effet sur notre histoire récente, sur l’institutionnalisation de la torture et des exécutions sommaires pendant la guerre d’Algérie qui a fait couler beaucoup d’encre, notamment à l’occasion des aveux tardifs des principaux officiers qui s’étaient tristement illustrés pendant la bataille d’Alger. Et il prend comme héros principal un orgueilleux militaire chrétien soudain «mis à nu», pris de remords mais incapable de surmonter sa honte.

Un roman différent également car il se déroule essentiellement en Algérie et non en Corse – l’île y est peu évoquée -, un pays où l’auteur a enseigné pendant quatre ans il y a quelques années.

Sans doute est-ce en partie cette proximité qui donne autant de profondeur à ces interrogations universelles sur le bien et le mal et le sens de la morale, sur le courage et la lâcheté, la liberté , la responsabilité et la fraternité, ainsi que sur la foi en l’amour et la rédemption possible, et fait sourdre une telle émotion. Y contribue aussi certainement la nostalgie qui imprègne les pages algériennes de ce livre .

Jérôme Ferrari aborde ce sujet historique encore sensible et riche de questionnements philosophiques avec une grande habileté en recourant à la puissance poétique des grands mythes qui ont imprégné la culture européenne.

La combinaison des mythes fondateurs judéo-chrétiens ayant trait à la damnation et à la rédemption – problématique centrale du livre – avec celui de Faust, repris par Goethe et revisité par Boulgakov au XXème siècle, s’avère magistrale. L’assimilation de Faust à Ponce Pilate et son rapport à Yeshoua Ha-Nostri, empruntés au Maître et Marguerite, répondent en effet parfaitement à la réalité des personnes et des événements ayant inspiré à l’auteur les personnages du capitaine Degorce, chargé de conduire la bataille d’Alger, et de Tahar, son illustre prisonnier qu’il abandonnera à la mort . Et Jérôme Ferrari apporte à ces derniers, mais aussi à Satan, le lieutenant Andreani chef de la section spéciale chargée des basses besognes, et à Marguerite, Jeanne-Marie, l’ épouse maternante du capitaine , un traitement original tout à fait intéressant , modifiant et enrichissant le mythe à son tour, tout en prolongeant la fascinante mise en abyme du roman de Boulgakov.

La construction est, comme toujours, complexe mais nullement déroutante tant elle est en adéquation avec le propos.

Deux narrations décalées se recoupent et s’équilibrent, deux fils narratifs tissant entre un diable à la fonction révélatrice capitale et un Faust ayant perdu son âme un maillage étroit enserrant également le lecteur .

Dans le premier qui semble s’affranchir du temps et de l’espace , le lieutenant Andreani s’adresse avec une étrange douceur au capitaine Degorce, livrant ses souvenirs au travers d’un passé commun en Indochine et éclairant ce que ce dernier a toujours voulu ignorer . C’est une voix d’outre-tombe, expression d’une âme damnée, une voix perturbatrice qui semble s’imposer comme le murmure éternel de la conscience.

Dans le second, un narrateur extérieur à la troisième personne s’attache aux faits et investit les pensées d’un héros écartelé entre la réalisation et l’acceptation progressive de son ignominie, répondant aux incitations démoniaques, et son impossibilité à avouer ses fautes à sa femme malgré ses tendres sollicitations épistolaires.

Le récit adopte par ailleurs une construction hautement symbolique qui semble l’inscrire dans une courte et précise période de l’année 1957, mais dont la portée excède largement le cadre temporel annoncé – ce qu’indiquent à la fois sa durée de trois jours et sa date initiale qui n’ont rien d’anodin.

Et on retrouve avec plaisir le style si caractéristique de l’auteur , une mélodie continue dont la beauté atteint , dans le premier fil, une sorte d’apothéose finale apaisante qui résonne comme L’enchantement du Vendredi Saint *.

Où j’ai laissé mon âme , beau titre large d’interprétations par son imprécision géographique, l’ambivalence de ses termes et sa formulation à la première personne, résume bien la spécificité et la portée de ce roman. Le «où» fait en effet implicitement référence à l’Algérie mais s’étend également à tout autre lieu , «laisser son âme» signifie autant perdre sa dignité d’homme que donner une part de soi-même et le «je», polyvalent, émane à la fois d’un héros avili et d’un auteur exprimant sa tendresse pour un pays frère tout en pouvant être endossé par chacun d’entre nous.

Un grand livre, profondément humaniste , dont j’approfondirai l’analyse plus tard, après en avoir donné deux extraits incitant à sa lecture , car je ne voudrais priver quiconque du plaisir de sa découverte !

Chronique réalisée par L’or des livres

Présentation de l’éditeur

1957, Alger. Le capitaine André Degorce retrouve le lieutenant Horace Andreani avec lequel il a affronté l’horreur des combats puis de la détention en Indochine. Désormais, les prisonniers passent des mains de Degorce à celles d’Andreani, d’un tortionnaire à l’autre : les victimes sont devenues bourreaux. Autour de Tahar, figure étonnamment christique de la rébellion, les deux hommes devront trouver les armes pour affronter leurs trahisons intimes.

A travers trois personnages inoubliables, rassemblés dans la douleur par les injonctions de l’Histoire, Jérôme Ferrari, avec une magnifique intransigeance et dans une écriture somptueuse, invite le lecteur à affronter l’intimidante souveraineté de l’épreuve au prix de laquelle se conquiert toute liberté digne de ce nom.

Lisez la chronique n°1



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