Passé sous silence d’Alice Ferney

passé sous silencePassé sous silence d’Alice Ferney aux éditions Actes Sud.

Je ne lirai pas les 700 romans de la rentrée littéraire – qui le pourra ? Toujours est-il que ce roman d’Alice Ferney est sûrement un des plus singuliers qui peuplera les tables des libraires dans les semaines à venir. Singulier par son projet : raconter un épisode méconnu, passé sous silence comme le dit le titre, de l’histoire de la Ve République, en le transposant dans un cadre romanesque.
Les noms des protagonistes ont été changés, même la France n’est jamais citée – le roman parle de vieux pays.. Les faits sont transparents et la quatrième de couverture prétend que l’auteur s’est appuyé sur une sérieuse documentation. Drôle de position qui consiste à faire savoir qu’on s’appuie sur des faits historiques pour publier une fiction qui s’en éloigne, puisqu’elle n’assume pas les noms des protagonistes. Il est vrai que le texte entend faire entendre les dialogues intérieurs des différents personnages. Pour la critique qui suit, nous nous efforcerons de traiter le texte comme une pure fiction, sans nous rattacher aux faits réels qu’il évoque.
Passé sous silence se déroule alors que la terre du sud s’émancipe et réclame son indépendance. Le général Jean de Grandberger, héros d’une guerre précédente, attend son heure : il veut retrouver le pouvoir, persuadé que l’indépendance est inéluctable, qu’ainsi va le sens de l’Histoire. Mais il sait aussi que pour redevenir président, il devra sinon jouer double jeu, du moins entretenir l’ambiguïté, une matière où il excelle. Paul Donadieu est un jeune idéaliste qui a crû dans la figure du grand homme. Il sera ravagé par ce qu’il considèrera comme un reniement, ira au bout de sa logique, au point d’attenter à la personne du chef de l’Etat.
En transformant en roman ce qui aurait pû (dû ?) être un récit historique, Alice Ferney donne à voir la complexité de la situation, rappelant la célèbre phrase du cinéaste Jean Renoir « la tragédie naît de ce que tout le monde a de bonnes raisons ». Si dans un premier temps le récit semble épouser le point de vue du général visionnaire qui a tout compris avant tout le monde, la fin du récit est un réquisitoire contre le même homme, rappelant qu’avoir une vision historique à longue vue des événements ne donne aucune supériorité morale.
Le décalage naît aussi du style d’Alice Ferney, de sa façon de faire le portrait des principaux personnages : elle tente et réussit parfois à donner aux événements et aux personnages une dimension quasi mythologique, renforcée par l’emploi de la deuxième personne du singulier, quand elle évoque Paul Donadieu. Comme si un choeur déclamait les affres du jeune homme qui a des allures d’Antigone moderne, face à un général qui rappelle Créon. Reste que la réflexion sur la politique reste très légère : un pouvoir forcement obligé de composer face à l’idéalisme d’un homme jeune. Sans parler des motivations plus que mesquines prêtées à un général plus soucieux de sa postérité que de la Justice… C’est là que le procédé utilisé est gênant, car soit le récit évoque une histoire fictive et il n’y a aucune raison de mobiliser notre connaissance historique de la période pour le critiquer. Soit il est historique (et la note de l’éditeur incite à le penser en rappelant le travail de documentation) et la thèse d’ Alice Ferney nous semble alors très contestable, notamment parce qu’elle entend mettre sur le même plan deux personnages en ignorant les idéologies qui les meuvent.
En ne nommant ni les personnages ni les lieux, elle crée une drôle d’impression, celle que l’on éprouve quand on entend une histoire qu’on croît déjà connaître. Elle évite ainsi toutes les phrases historiques ou réputées telles dont nos mémoires sont saturées. pour évoquer le grand discours du général venu sur les terres du sud peu de temps avant son retour au pouvoir, elle se contentera d’un « je… », qui résonne encore suffisamment pour ne pas avoir besoin d’être complété.
Enfin, Alice Ferney a écrit un livre qui est aux antipodes de ce qu’on appelle un roman féminin. Rien que pour avoir fait volé en éclat cette stupide catégorie, le livre mérite d’être lu, en plus de porter à la connaissance des faits passés et oubliés (les tribunaux d’exception notamment).

Christophe Bys

Un dernier point, depuis longtemps, les quatrièmes de couverture sont un sujet d’agacement. Je propose donc un concours des plus belles perles relevées par les chroniqueurs du site. Passé sous silence étant publié chez Actes Sud, la quatrième de couv’ se pare d’un pompeux « l’avis des éditeurs » où on peut lire « avec la volonté ardente d’exhumer une injustice et sans jamais juger, Alice Ferney essaie de… » Ah, c’est donc ça un avis d’éditeur….

 

Retrouvez l’interview d’ Alice Ferney par notre partenaire Interlignes ici 



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