Tous ces jours sans toi de William Réjault

Tous ces jours sans toiTous ces jours sans toi de William Réjault chez Plon

Marion Musseaud n’a même pas encore 30 ans, elle est journaliste et surtout : elle nous « emmerde tous ».  Dès la deuxième page du roman, elle l’aura exprimé pour le moins trois fois, le double si l’on compte l’adhésion de son éditeur à ce propos.  Si Marion se permet cette indifférence royale envers l’opinion du commun, et ce avant que nous puissions confirmer le fait en atteignant la page 239, c’est parce que Marion Musseaud a décidé de nous raconter sa vie de journaliste parisienne trentenaire, son parcours depuis Pau, son œuvre si l’on peut dire dont le climax est sa relation avec Laurent Wanquiez avec un N comme dans Wauquiez, un « secrétaire d’état » avec «  la pression, le cabinet, les médias, le Président, les boulettes et les grèves. ». Une biographie de Marion Musseaud et de son entourage, vous en rêviez William Réjault l’a faite. Vous ne saviez pas que vous attendiez le récit de la vie privée de Marion Musseaud mais «  ce roman d’amour contemporain qui s’achète au Carrefour de Choisy-le-Roi » c’est du « crousti-sexe  vécu, c’est du love-show narré avec talent »

Les 27 premiers épisodes du love-show de Marion Musseaud.

Marion Musseaud est une journaliste de talent. Donc, elle choisit de ne pas nous perdre dans sa longue biographie et commence son roman par la description de son enfance.  Il est évident que pour devenir Marion Musseaud il faut beaucoup de travail et des conditions favorables, un terreau dirait Bourdieu. Cela sera donc le chapitre d’exposition, le deuxième. Point trop n’en faut sur l’enfance, somme toute  beaucoup moins déterminante que la Fac, que nous atteignons dès le chapitre 5. Car, c’est alors que Marion Musseaud se révèle à elle-même et à ses joyeux compagnons que sont : Sylvia, la sympathique bécasse, Victoire, la belle bouchère future Michelle Obama des Pyrénées Atlantiques,  et Pierre l’éternel mari . Mais surtout, ce moment de sa vie marque sa rencontre avec Laurent Wanquiez avec un N comme dans Wauquiez.  Nous suivrons donc dans les 22 chapitres suivant les aventures de Marion et de sa bande à la Fac de Pau, là où la Province « s’ennuie mais où l’on ne s’ennuie pas ».  Par ordre d’importance, sans doute au cœur de Marion, nous lirons donc 2 chapitres sur Sylvie, 7 sur Victoire et 10 sur Pierre soit 19 chapitres sur 27, voyez comme Marion est humble, ne s’en consacrant que 7 pour elle-même.  N’essayez pas de trouver un fil chronologique aux multiples pérégrinations des protagonistes. Il n’y en a pas. Le chapitrage est soumis à l’anecdote : un évènement , un chapitre, l’ordonnancement dépendant de chaque protagoniste. Nous noterons alors que pour  ce « live-show » il est fort dommage de séparer les protagonistes qui sont tellement mieux en interaction dans une seule et même pièce : la narration. Peut être que l’habitude de la chronique sur blog a rendu l’auteur plus capable de construction de nouvelles que de roman. D’ailleurs chaque billet de blog a un titre, comme les chapitres de ce livre, qui informe autant sur l’idée qui va être exposée dans le billet que sur la teneur langagière de celui-ci. Dans «  tous ces jours sans toi », vous trouverez  notamment les billets intitulés : « Pierre part s’acheter des cigarettes, comme on dit » et «  Marion fait dans l’empathie ». Mais, rassurez vous car le propos de l’auteur, le vrai William Réjault, était bien de bouleverser les codes du roman.

« C’est du comme ça que je voudrais tout le temps »

Cette sentence grammaticalement parfaite est en fait l’opinion de Frédéric Berthier, éditeur place Saint Sulpice du roman de Marion Musseaud, celui donc que nous sommes en train de lire, et qu’il commente dans le prologue. Il « kiffe » les phrases de Marion Musseaud.  Frédéric Berthier « kiffe » le faux langage jeun’s, l’introduction de l’oralité sans résonnance et sans raison, la syntaxe pauvre, les inclusions d’expression en « patois du pays » pour faire plus rural, plus vrai, moins éloigné de Pau que de Paris, les figures de styles approximatives et les néologismes d’expression voisins du ratage dyslexique et étrangers à Frédéric Dard. Mais Frédéric Berthier n’est peut être pas comme nous, puisqu’il a les yeux qui peuvent passer du « noir au noir foncé Soulages », couleur récemment homologuée à part égale avec le Bleu Klein apparemment.  Lui, il peut résister à des dialogues qui atteignent des hauteurs en platitude et bêtise que même un Harlequin par souci de crédibilité n’aurait jamais imprimés. Preuve en est ce qui suit, l’action se passe dans la grotte de Lourdes entre Marion Musseaud et Laurent Wanquiez avec un N comme dans Wauquiez :

-Marion,je …Je sais que tu vas me prendre pour un fou mais je sens que nous allons faire un bout de chemin ensemble.

-Vraiment ?

-Oui .Je l’ai lu dans tes yeux en me penchant vers toi

-Tu dois être pilote de chasse alors parce qu’à la lueur des bougies, chapeau

Pour la première fois, le grand rire de Laurent résonne alors dans ma vie. Il se recule légèrement et m’observe avec attention :

-Si tu as de l’humour, en plus, c’est extraordinaire

-Ca dépend des moments. Hier, par exemple, j’ai crevé un pneu sous la pluie et je me suis rendue compte que je n’avais pas de cric. J’avais du mal à trouver cela drôle.

Nous passerons sur les patates chaudes qui ne tiennent pas dans la main (« mais l’histoire me semblait trop importante et la patate si chaude qu’une seule main ne pouvait la contenir ») ou sur les répétitions truffant les paragraphes. Nous garderons l’expression « elle m’a fait jurer d’aller prier un coup dès que je pourrai conduire seul » qui nous fait nous interroger sur les capacités auditives du protagoniste qui a du confondre avec une autre expression plus grivoise.

« Ce sera un livre comme un Seinfeld, un livre sur rien »

Pari gagné pour William Réjault, qui résume ainsi son ouvrage.  Une fois l’excuse du propos societo-politique qu’introduit la présence de Laurent Wanquiez avec un N comme dans Wauquiez passée, l’intérêt pour les années de construction de Marion, Sylvie, Victoire et Pierre va décroissant à mesure que le fou rire, lui, est proportionnellement inverse.  Deux chapitres sur les farces stupides d’adulescents  envers Sylvie et son attachement à son auto-radio, auxquels font suite les histoires de Victoire, amoureuse d’un boucher, qui finalement s’en va comme jeune fille au pair à New York où elle rencontrera un psychorigide maniaque du contrôle futur sénateur des Etats-Unis, avant d’arriver aux 10 chapitres sur Pierre, ce cocu magnifique, qui passera de Quitterie la prude à Nicole qui est bonne, coiffeuse et fait de la magie noire, jusqu’à Elodie, femme normale donc qui le quitte à la veille d’emménager, pour finir par Lauren anorexique suicidaire défigurée et handicapée qui mourra dans son lit, pour cause de grossesse, sans avoir manqué avant de le tromper avec une femme, ce qui indubitablement est un appel pour Pierre à entamer une relation avec cette dernière. Et Marion dans tout cela me direz vous ? Marion accumule des perles comme un pêcheur tahitien :  les poncifs sur la vie à la campagne ( « la vie est bien faite chez nous car il suffit de sortir au bal le samedi soir à 8 kilomètres pour trouver la femme de sa vie ») ( j ajouterai que Marion vient d un village de 700 habitants où après lecture de sa description j’ai dénombré 7 bars et un Pmu et un restaurant … de là à penser que l’alcoolisme et la campagne font bon ménage ….)  les remarques philosophiques de niveau quatrième ( « on n’échappe pas à son destin dramatique : quand on a signé pour souffrir, on aligne les bilans jusqu’au bout »), les interrogations historico-métaphysiques de comptoir ( « Et puis elle voulait lui faire plaisir, aussi, voilà : il lui semblait que ça la rendrait heureuse, que rien n’était plus normal ( et vital ) dans un couple que de rendre heureux l’autre, avant soi. S’il est content par ricochet je serai contente. C’est l’histoire de l’humanité non ? En tout cas, c’est l histoire de la femme dans l’humanité »).  Marion Musseaud se fabrique donc un joli collier de perles double rang au moins, pour être parfaite lors du début de son histoire d’amour avec Laurent Wanquiez avec un N comme dans W          auquiez.  Elle sera romantique cette histoire, miraculeuse même puisqu’elle se scellera dans la grotte de Lourdes où Laurent est allé « prier un coup » et elle aussi après en avoir tirer un ensemble. Ce moment inoubliable donnera lieu à des dialogues qui le sont eux aussi :

« J ai passé deux jours dans le coma et deux de plus à émerger . Une semaine supplémentaire  pour comprendre qu’il manquait quelque chose dans ma vie et sept jours encore pour réaliser que c’était toi. »

Ou encore «  j aime mais peut être pas dans la grotte de Lourdes . C’est pas super romantique.

-         Au contraire. Le lieu est idoine : je viens d’avoir une apparition. »

« Mon éditeur me dit : je préfère que tu m’écrives un mauvais roman que de bonnes nouvelles »

Cette prescription d’éditeur à William Réjault, nègre de Marion Musseaud, n’aurait peut être jamais dû être faite. Les auteurs sont des gens obéissants apparemment.  Là où William Réjault avait une plume pour croquer les personnages et situations, de l’ironie même et de l’humour, lorsqu’il s’attaquait au réel qui était son quotidien, il semble que l’imagination en action l’ait dépassé pour ce roman.  La véritable question que pose cette publication de « tous ces jours sans toi » est d’un autre niveau. Certains auteurs utilisent avec brio les mécanismes de levier et de communauté qui permettent de bâtir une e-reputation et donc de trouver des lecteurs. Je ne doute pas que William Réjault fasse partie de ces derniers. N’est ce pas lui qui a écrit le premier roman entièrement sur iphone ? Dans ce cas, pourquoi vouloir être publié de façon traditionnelle et permettre ainsi aux éditeurs de continuer à légitimer un refus du numérique en absorbant au fur et à mesure ses meilleurs éléments , au détriment de la qualité littéraire ? Car la question se pose : sans e-reputation « tous ces jours sans toi » aurait il pu être publié ? William Réjault aurait il pu signer pour une trilogie d’un   roman « sur le rien » ? La réponse  aux lecteurs est dans le prologue de l’histoire de Marion Musseaud : « on les emmerde »…. Et c’est ce qu’ils font sur 239 pages, avec en plus la promesse de recommencer par deux fois !

Chronique réalisée par Abeline

Quatrième de couverture :

Je suis Marion. J’avais vingt ans en 1992 et j’écoutais sur mon vieux lecteur CD du Jeff Buckley, du Nirvana. Je traînais à la fac en Bensimon et jeans Cimarron. J’ai joué aux cartes jusqu’au petit matin, fait des photocopies à la BU et rêvé de grands voyages en attendant les partiels. J’avais un ami un peu boulet qui n’a cessé d’attirer les ennuis, qui a accumulé les rencontres catastrophiques et les amours malheureuses. Une bande de potes un peu atypiques dont j’ai perdu de vue la plupart des membres. Je voulais partir à New York mais ce ne fut pas pour moi. Je voulais réussir mes exams mais, ça non plus, ce ne fut pas pour moi. je voulais trouver le grand amour, ce fut dur. Et puis un jour…

William Réjault a déjà publié plusieurs ouvrages: La Chambre d’Albert Camus, Quel beau métier vous faites!, Maman, est-ce que ta chambre te plaît? Il est aussi le premier auteur français a avoir écrit un roman feuilleton sur iPhone.



une petite faim de culture ? inscrivez vous à la newsletter
Share This
WordPress Video Lightbox Plugin