Une forme de vie d'Amélie Nothomb – Chronique n°4

une forme de vie

Une forme de vie d’Amélie Nothomb aux éditions Albin Michel

Dévorer Nothomb.

Amélie Nothomb est la matière de ses livres. Depuis quelques années la personne de l’auteur doublée de sa personnalité publique a envahi ses romans. Ce dernier opus en est la preuve réjouissante et aboutie : Une forme de vie est un roman épistolaire sur la relation très controversée que la romancière entretient avec ses lecteurs.

Mais chez Nothomb, il n’y a que des exceptions pour confirmer la règle : le héros-lecteur retenu pour mener cette correspondance n’est pas tiré de la cosmogonie ordinaire de ses lecteurs. L’élu n’est ni un petit prof de province complexé, ni une gothique pré-pubère, ni un homo refoulé, ni un refoulé tout court, pas plus qu’un suicidaire démonstratif ou un camé de la dédicace, une anorexique grimacière, une fille dont la soeur s’appelle Juliette, un étudiant en sociologie du harcèlement, un haineux du chapeau, un amateur égaré en écriture, ou un amateur de spiritueux égaré. Ou bien tous ces lecteurs en un seul réuni, ce qui est tout à fait possible quand on connaît l’illustre idole. Rien de ceux là. L’élu est un soldat américain réquisitionné sur le front irakien. Cette catégorie de lecteur est pour le moins surprenante. On imagine mal un gros bras de l’armée Bush lire les fantaisies nothombiennes la nuit, sous la lampe fluette de son tank. Mais Marvin Mapple – c’est son nom – cumule la double incongruité d’être militaire et obèse. Nous voici en terrain familier. L’obésité, Nothomb connait. Le thème lui est cher, d’Hygiène de l’Assassin aux Catilinaires en passant par le patron japonais de Stupeur et Tremblements. En outre, une des lois du génie romanesque nothombien exige de l’auteur qu’elle devienne créature pour exister à la fois en tant que personnage et en tant que créateur. La voici donc en train de se ficher avec une fantasque gravité dans le rôle de marraine de guerre !

Comment être obèse dans la guerre. De missives en missives, Marvin Mapple, d’abord laconique puis sous la pression curieuse de l’auteur, révèle ses intentions : grossir, se goinfrer c’est la meilleure arme contre le traumatisme de guerre. On se goinfre pour supporter de tuer, pour se supporter vivant. Mais le gras américain compte double quand il sert de chair à canon. Un soldat mince, c’est le muscle de l’honneur, du Rambo dur, c’est du pectoraux à médailles. Un gros mou, c’est de la viande coupable qui rassasie l’ennemi en lui faisant croire qu’il dégomme deux têtes au lieu d’une !

Mais pour Marvin Mapple grossir aux frais de l’armée c’est surtout le sommet de la résistance pacifiste : Epuiser les greniers de l’armée en bâfrant, c’est indexer le cours des fusils sur celui de la saucisse. C’est édifier le corps en rempart contre la barbarie guerrière. Si vous voulez militer contre les guerres, ne désertez pas, la chanson de Vian a fait son temps. Entonnez plutôt l’hymne belge : Grossissez ! Plus besoin de se plastiquer la ceinture, le gras est un explosif naturel et écologique, une arme de pacification massive. Voilà comment, dans la fantasmagorie nothombienne, un obèse en Irak peut protéger doublement la planète ou comment le gras devient un combat d’utilité politique ! Une nouvelle forme du héros américain à la belge est né : l’heros adiptor.

Il existe une mystique de la minceur. En revanche quel savant peut citer le nom illustre d’un martyre gros ? La chair est faible pour celui qui croit savoir la dompter. Si les minces ont toujours des grâces d’indomptables, les gros sont des coupables par nature, des eunuques domptés placés aux premières lignes de l’offense. Or, si Amélie Nothomb promeut une mystique de la graisse c’est parce que la grâce ne peut surgir qu’au coeur de l’obscène et de l’abjecte. Ainsi, Marvin Marpple invente dans le surplus graisseux de son corps une amante lovée en lieu et place des kilos pris. De la côte du premier homme, il paraît que Dieu a fait naître une femme ; de la graisse d’un soldat obèse, Amélie Nothomb a fait naître une biche : Shéhérazade est cette amante secrète, façonnée à partir des hamburgers-sodas ingurgités pendant les mille et une nuit de guerre. C’est dire si Adam, nourri au cresson de l’Eden, devait avoir la côte maigre ! On doit à Amélie Nothomb d’avoir renforcé en nombre et en valeur la mythologie très sérieuse des gros : par cette trouvaille géniale, on imagine avec malice les gros de l’Histoire enflés de leur idéal par le dedans: les moines de Rabelais ont leur tonneau intérieur, Obélix son menhir intérieur, Pavaroti ses oeuvres intégrales. Les monstres de Nothomb eux, sont doublés en volume par la grâce de l’amour pur.

On l’aura compris, Marvin Mapple n’est pas le lecteur exemplaire d’Amélie Nothomb, il est son lecteur idéal. Sûrement le lecteur de sa vie. Une forme de vie n’est pas un roman plaidoyer contre l’obésité, encore moins contre les guerres. C’est un roman de l’entre-dévoration possible de l’auteur et de son lecteur. Plus qu’un roman épistolaire, Une forme de vie est un roman à tiroirs des plus inattendus où lecteur et auteur croisent leur plume jusqu’à inverser leur rôle. Il s’en faudrait de peu pour que Mapple devienne créature et finisse dévoré par son épistolière. Mais Mapple est doté d’une puissance équivalente à l’écrivain : il ment. Et comble du génie, il ment en toute sincérité. Ainsi Mapple écrivant à Nothomb invente le roman de sa vie, Nothomb répondant à Mapple écrit le roman du Lecteur de sa vie. Le roman qui lui manquait. Une forme de vie est une exquise mise en abîme de la fiction où le lecteur accompli est celui qui tend son miroir sur les plates-bandes du romancier, c’est à dire qui vit comme il ment, mystifie la réalité pour qu’ensemble ils construisent une oeuvre. Une réserve cependant : chez Nothomb il n’y a jamais de fusion idéale. Il faut qu’un vainqueur absorbe un perdant. Qui de Nothomb ou de Mapple vaincra ? Qui lira, saura…

Loin d’en faire sa pâture, Amélie Nothomb rend un hommage humaniste, drôle et bienveillant à ses lecteurs. Une forme de vie est paradoxalement la plus romanesque de ses autobiographies, et pour cette raison même l’une des plus réussies. Entre art poétique et art d’être aux autres, la romancière livre clé en main à son lecteur l’occasion de réaliser son rêve : dévorer Nothomb.

Chronique réalisée par Amélie Rouher.

Lisez les chroniques n°1, n°2 et n°3.

Entretien vidéo :



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