Du Plomb dans le cassetin de Jean Bernard-Maugiron

du plon dans le cassetinDu Plomb dans le cassetin de Jean Bernard-Maugiron aux éditions Buchet Chastel

Chaque rentrée littéraire apporte son lot de livres qui prennent comme arrière-fond (ou comme prétexte) le monde du livre et de l’édition, de la librairie ou des bibliothèques. J’en compte déjà deux à ce jour, Borinka de Pierre Drachline, et ce premier roman de Jean Bernard-Maugiron, Du Plomb dans le cassetin – il y en aura sûrement d’autres. Pour goûter celui-là, on se munira avec sagesse du dictionnaire que David Alliot consacra chez Horay aux termes de métier, délicatement intitulé Chier dans le cassetin aux apostrophes (entendez filer sa dem’), puisque Jean Bernard-Maugiron exerce la profession de correcteur, dans le cassetin du journal Sud-Ouest, « bureau a priori exigu des correcteur », si on en croit le sus-dénommé Alliot.

Le héros du roman sera tout naturellement correcteur de presse, et en passe d’être à la retraite dans un monde qui aura vu l’évolution de la technique, et la casse de la casse. Il y aura des accents arts-et-traditions-populaires, et quelques poussées nostalgiques, Victor (donc le héros) ayant débuté sa carrière comme ouvrier typographe (au plomb) pour la finir comme correcteur – et on lui confie les travaux les plus simples, ou absurdes, parfois risqués, telles les annonces mortuaires, sources de magnifiques erreurs. Dans ce monde aux rapports sociaux très codifiés, au passé syndical puissant, gravitent des individualités qui partagent l’existence ordinaire de Victor, qui vit avec sa mère, vieux garçon abonné à la Vie du Rail, et qui rêve depuis l’enfance d’être conducteur de locomotive. Une vie réglée comme des lignes de compo.

Premier basculement : de correcteur, Victor doit devenir auteur, poussé par une responsable syndical à écrire toute une page sur son monde et sa profession. « Je travaille de nuit comme correcteur dans un grand journal régional. », ainsi débutent les dix premiers chapitres de ce roman, témoin de cette volonté de rendre compte. Drôle, archéologique, émouvante, le récit de la vie de Victor se déroule dans la trivialité et la très grande pauvreté affective, sexuelle, sociale. Peut-on se remettre de la viduité ?
Deuxième basculement : saturnisme dû au plomb, dérèglement maximum, Victor, par atavisme, pète un plomb, et corrige sa vie. Le lecteur est pris de court, endormi qu’il a été par les arts-et-traditions-populaires, maintenant enveloppé dans une tournoyante folie, un coup de torchon au rythme des dialogues des Tontons Flingueurs, « J’dynamite, j’disperse, et j’ventile » – et en dix pages Victor va rattraper sa vie, mettre fin aux jours de sa mère, toucher enfin les seins de Chantal, et pas seulement, exploser la tête de Germaine d’une balle à sanglier, la chef de service, et prendre les commandes du train touristique qui traverse la ville, brandissant son fusil, pour le fracasser direct dans la nef de la cathédrale. Fin de l’aventure. Et dans son enfermement, ou sa libération, au lieu d’une page consacrée à sa profession, Victor produira – testament d’un correcteur redevenu typographe – quelques pages à la manière d’Un coup de Dé jamais n’abolira le Hasard.

Pied de nez : « Cet ouvrage, peut-on lire dans les dernières pages, a été transcodé et achevé d’imprimer par l’imprimerie Floch à Mayenne en avril 2010. » Bémol à la tradition typographique, ce transcodage participe à sa manière de cet hommage romanesque aux ouvriers du livre en voie de disparition. Rien n’est simple, mais ce court roman est réussi. Lisez-le.

Chronique réalisée par Vincent Wackenheim

Quatrième de couverture :

« Je travaille de nuit comme correcteur de presse dans un grand journal régional », écrit Victor. Timide, passionné par son métier, à moins de cinq ans de la retraite, il vit encore avec sa vieille mère. « En fait, quand j’étais petit, je voulais faire conducteur de locomotive quand je serai grand, » avoue-t-il. « Après réflexion, j’avais décidé de faire chef de gare. » Il se retrouve finalement « typo » : un métier moins dangereux… C’est ce qu’il croit ! Mais, à force de positionner des petites lettres, Victor ne finira-t-il pas par péter les plombs ?
Du plomb dans le cassetin témoigne de la vie dans un journal parmi les ouvriers du Livre. L’auteur parvient à exprimer et communiquer l’amour de ce métier, qui est au fond un véritable sacerdoce. C’est aussi l’histoire de la mort annoncée de l’imprimerie. « Les ouvriers du Livre disparaissent un à un, c’est comme le dernier poilu bientôt il y en aura plus. »
Du plomb dans le cassetin est un premier roman singulier et émouvant. Jean Bernard-Maugiron se glisse avec talent dans la peau de Victor, correcteur consciencieux, homme un peu simplet, solitaire et décalé, dont la vie va basculer à quelque mois de la retraite. L’écriture ménage de grands éclats de rire, croise tragique et comique, tout en faisant monter dans le récit une sourde inquiétude.

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5 total comments on this postSubmit yours
  1. Premier roman de la rentrée que j’ai il y a un mois, et je dois avouer que je n’ai pu le terminer… je me suis ennuyé comme rarement. Pourtant, je suis dans les métiers du livre…

  2. Moi j’ai beaucoup aimé! Inattendu. Pas comme tous les autres dont on parle trop (Adam, Nothomb etc.)

    Une apprentie libraire

  3. Le horla chez les ouvriers du Journal Sud Ouest : si vous n’avez pas d’humour , n’essayez pas ! Si oui , c’est un délice . 11 euros ? Pas assez !!!

    JCB

  4. Le ton est juste, l’histoire réelle, l’évolution du personnage est prévisible, c’est un chef d’oeuvre!

  5. Un petit bijou. Je ne l’ai reposé qu’arrivé à la dernière page.
    Bon d’accord, mon sentiment est totalement partial. Je travaille dans un journal régional. Plus vraiment de nuit, et pas du tout comme correcteur, mais comme corrigé (journaliste), bref! il y avait un bon brin de buée nostalgique sur les verres (avec 2″r’ et 1 « e’??) de mes lunettes de lecteur.
    Comme Victor j’ai vécu le « temps du plomb, de l’arrivée de l’informatique.
    Et maintenant, plus de Victor… Tous disparus.

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