Le livre de Dave de Will Self

Livre de Dave

Le livre de Dave de Will Self aux éditions de L’Olivier

« Le Livre de Dave » est le dernier roman paru en France de Will Self. Cet anglais, proche du mouvement de l’Anticipation sociale, est connu pour de nombreux romans dystopiques et déviants, parmi lesquels « Les Grands singes » ou « Mon idée du plaisir ».

Dave Rudman est un chauffeur de taxi londonien. Cet excellent homme n’aime ni les femmes, ni les étrangers (y compris les irlandais, écossais, et gallois), ni les riches, ni les pauvres, ni l’autorité, ni les politiques, etc… A l’issue d’un mariage improbable et raté (émaillé de nombreuses violences perpétrées à l’encontre de sa femme et de son fils Carl), il sombre dans la folie et écrit un Livre qu’il enterre dans le jardin de son ex. Ce Livre contient sa vision fantasmagorique de l’existence, centrée sur Londres et ses rues, assortie d’un ensemble de règles à respecter dans le monde social, tirées de sa grande expérience de la vie, notamment une séparation absolue entre les hommes (les papas) et les femmes (les mamans), ainsi que des lettres à son fils Carl qui sont autant d’épitres.
Un cataclysme survient, hors champ. Les survivants reconstruisent un monde dans lequel nous entrons en 509 après Dave. Ses écrits, retrouvés, ont servi de fondement à la nouvelle organisation sociale. Dans un royaume d’Angleterre en grande partie submergé et d’où la technologie a disparu, un nouveau Moyen Age est né, dur, stratifié, et inégalitaire. Dans les cieux de ce temps, Dave est l’incarnation du divin et ‘Chelle (Michelle, son ex) incarne le Mal. A côté du pouvoir royal, l’institution religieuse totalitaire du PCO régit la vie dans ses moindres aspects, contrôlant tout et tous, et punissant de mort les réfractaires. Car il y a quelques réfractaires, porteurs supposés d’un mythique second livre de Dave qui contredirait le premier.

« Le Livre de Dave » raconte donc deux histoire entremêlées : celle de la chute et de la rédemption de Dave Rudman ici et maintenant, et celle d’une tentative avortée de réforme religieuse dans le monde du VIème siècle après Dave. C’est un roman très riche dans lequel les idées et les références foisonnent. En le lisant on pense à Ballard, à Houellebecq, à Easton Ellis, à Palahniuk, tous auteurs qui savent faire de l’étrange et du fantastique dans de la littérature blanche. C’est un talent assez rare, car l’équilibre entre le réel et le fantastique est difficile à tenir sans trop verser dans l’un ou l’autre.
Le monde d’aujourd’hui est vu par les yeux d’un homme qui a une vie atroce. Dave est un sale type, mais la vie ne l’a pas aidé. Au bas de la société, il subit le mépris de tous, et ne peut survivre qu’en méprisant lui-même, plus intensément encore, ceux qui ont moins que le peu qu’il a. Il n’aime personne, mais à part ses vieux potes, personne ne l’aime non plus, et surtout pas sa femme Michelle qu’il dégoute et qui se saoule pour avoir des rapports sexuels avec lui. Il faudra qu’on s’intéresse un peu à lui pour qu’il s’humanise et montre que s’il est capable d’atrocités, au moins en pensée, il est aussi à même d’être un homme bon. Self montre aussi fort justement comment, dans nos sociétés démocratiques passionnément égalitaires, comme l’écrivait Tocqueville, la parentalité est vue comme la seule oeuvre créative qui soit à la portée de tous, même des moins talentueux, ce qui lui donne une place centrale dans notre Weltanschauung. Rien d’étonnant donc à ce que les hommes deviennent des « papas » et les femmes des « mamans ».

Le monde davien illustre à merveille la folie et l’obscurantisme religieux. A partir d’un texte écrit par un homme asocial et délirant est bâtie une société où les hommes et les femmes vivent séparés, où les hommes ont tous les droits sur les femmes, où les enfants partagent réglementairement leur vie entre leur père et leur mère. Les trajets en taxi de Dave deviennent des mantras à réciter par les croyants, et une ville « New London » est édifiée selon le « plan » indiqué par Dave dans son Livre. Le dogme a ses gardiens qui torture et tue pour le protéger, sans jamais l’interroger. L’intolérance est totale car comme tout monothéisme détenteur de Vérité, le Davinisme a des prétentions totalitaires. L’église est omnipotente, et nul, si grand soit-il, n’est à l’abri de son courroux. Sy, un paysan illuminé surnommé le Gus, tentera d’apporter une parole plus humaine. Son personnage, entre le Christ et Luther (à qui le roman est dédié) veut initier une communication directe entre les humains et Dave, sans l’entremise des prêtres. Il le paiera de la torture et de l’exil. Ses partisans auront aussi à souffrir d’avoir voulu la cohabitation des papas et des mamans, et une forme d’Inquisition détruira la seule chose belle de ce vilain monde.

Disons pour terminer que ce beau roman se mérite. La construction alterne époque moderne et époque davinienne, et les moments n’y sont pas présentés chronologiquement. Il faut reconstruire la narration en s’aidant des dates en tête de chapitres. Self invente un monde proche du notre mais assez différent pour nécessiter une appropriation qui n’est pas immédiate. Il utilise enfin le langage du davinisme, mélange de cockney déformé, de termes courants détournés de leur usage habituel, et de néologismes. « Le Livre de Dave » est un livre qu’il faut lire concentré. C’est un anti-roman de plage. Mais ceux qui feront l’effort, réel, de lire, découvriront un bien bel ouvrage, triste comme une défaite inéluctable.

Chronique réalisée par Quoi de neuf sur ma pile ?

Quatrième de couverture :

Dave Rudman, chauffeur de taxi londonien, passe son temps à fulminer contre les Noirs, les Juifs, les Arabes, les bourgeois ou les touristes. Il déverse son fiel dans des écrits qu’il enterre dans le jardin de son ex-femme, Michelle.

Cinq siècles plus tard, après un terrible déluge, ses élucubrations sont retrouvées. Le « Livre de Dave » devient la référence spirituelle du Nouveau Monde. Dans l’archipel d’Ingleterre, en l’an 500 après Dave, la vie s’organise selon les paroles du prophète. Les hommes et les femmes vivent séparément, et parlent le mokni, argot modelé sur le jargon du chauffeur de taxi.

Cet « Évangile selon Self » est une satire de la vie moderne. Les religions, le capitalisme, l’Histoire, le mariage, rien n’échappe à l’auteur de Mon idée du plaisir. Vrai-faux roman d’anticipation ou d’aventure, Le Livre de Dave est surtout un tour de force littéraire. Will Self invente une langue, un monde, mélange les genres et les influences avec une virtuosité impressionnante.

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4 total comments on this postSubmit yours
  1. J’avais déjà repéré ce roman (j’aime les univers barrés et les écritures assez exigeantes) et cette chronique donne sacrémment envie! Elle est complète, structurée et documentée.
    x

  2. J’ai lu le livre: beurk! Le livre est brillant mais lourd, prétentieux et désesperément. Il développe des idées vraiment intéressante. Le style littéraire est fatiguant, bavard et lent, très lent. Je ne le recommande pas.

  3. Je la refais en français.
    J’ai lu le livre: beurk! Le livre est intellectuellement brillant mais lourd, prétentieux et désesperément défaitiste. Il développe des idées vraiment intéressantes sur la paternité et la religion, mais à quel prix.
    Le style est fatiguant, bavard et lent, très lent. Je ne le recommande pas.

  4. Grand amateur de l’écrivain Will Self, je n’ai pas été déçu de cet énième opus, à mon avis l’un de ses meilleurs avec Ainsi vivent les morts et Mon idée du plaisir. C’est effectivement un anti-roman de plage qui demande un certaine concentration pour suivre le fil, mais c’est une habitude avec Will Self.
    Ce livre est effectivement à prendre au troisième degré, c’est un régal d’humour noir, ça tape sur tout le monde et avant tout sur la religion puisque c’est le thème de ce roman. Mais sous ses airs de farce burlesque, il pose la vrai question du fondement des religions monothéistes et de notre perception du passé face à l’érosions des siècles qui passent.
    Pour ma part, je le recommande, mais à un public averti, comme disais Coluche, on peut rire de tout mais pas avec tout le monde.

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