France 80 de Gaëlle Bantegnie

France-80France 80 de Gaëlle Bantegnie aux éditions Gallimard

Ce livre a un ton et une écriture bien particulière, un peu déroutante dans les débuts, mais au final, je ne l’ai quasiment pas lâché dès les premières pages englouties…

Dans ce livre, Gaëlle Bantegnie a choisi de nous montrer des instantanés de vie de deux personnages que tout oppose. Même s’ils habitent la même région, Patrick et Claire n’ont pas le même âge, pas la même vie, pas les mêmes ambitions et encore moins les mêmes préoccupations… D’ailleurs, il ne feront que se rencontrer brièvement dans un moment plus que banal…

Pourtant, ces deux-là ont en commun qu’ils vivent à une époque où beaucoup de choses vont changer… Non seulement dans leur vie, mais pour la société dans son ensemble aussi… L’accession à la propriété pour les parents de l’une, la recherche d’une stabilité entamée avec un nouvel avenir professionnel pour l’autre…

Dans ce livre, chaque chapitre est une date plus ou moins importante pour un des personnage… Ayant deux personnages sous la main, si je puis dire, on aurait pu penser à une alternance de ton, une alternance de point de vue d’un chapitre sur l’autre. Mais il n’en est rien : l’auteur s’est bien plus focalisée sur Claire que sur Patrick…

On voit Patrick changer : du mec crâneur, voire menteur, sautant sur tout ce qui porte jupon, on le voit devenir quasi raisonnable et tomber amoureux de Nadine avec laquelle il aspire à une vie rangée…Un peu beauf, un brin dragueur, sans trop de scrupules, il avance cependant vers son propre équilibre…

On voit Claire grandir et faire ses apprentissages : de la collégienne gêné, effacée, maniaque du rangement, on assiste à un long déroulement d’une vie qu’elle ne semble pas vraiment avoir choisi…
Du début du roman où elle a 13ans, jusqu’à la fin où elle en a 18, on va la voir faire des efforts pour s’intégrer au monde qui l’entoure sans quasiment jamais y parvenir… Elle est une élève très moyenne qui se contente de ne pas trop se faire remarquer, les garçons l’attirent, mais elle ne s’avance pas trop : au-delà des mots qu’ils lui disent pour la séduire elle s’en désintéresse.

Il n’y a, somme toute, dans ce livre rien que de très banal. Il n’y a pas de tension, pas de suspens, pas de fou rire non plus, rien que le déroulement naturel et banal de la vie d’une adolescente timide et d’un bringueur coureur…
On pourrait donc légitimement penser que c’est un bouquin où l’on s’ennuie, où, ne voyant pas bien où l’auteur veut nous amener, on tourne les pages en se demandant quand est-ce qu’il va bien pouvoir se passer quelque chose de palpitant…

Et bien non!… Pour une toute nouvelle quadra comme moi, ce livre m’a plus que « parlé » justement!… Claire, à quelques années près, cela pourrait être moi! Dans une autre région, avec d’autres parents mais, dans la même maison!… Exactement la même à quelques détails près… Cette fameuse maison de lotissement symbolisant l’accès à la propriété pour les ouvriers et les bas salaires de cette époque… Tu vois la maison sur la couverture du livre?… J’ai vécu 12 ans dans une maison comme celle-là… Quand je lisais les déplacements de Claire dans sa maison, je pouvais presque les visualiser en fonction de mes souvenirs, de mon propre vécu…

Sans parler de la maison, tout ce que découvre Claire, que ce soit les fringues de l’époque (les jean’s Elastiss, les jupes à volants superposés, les Sweat-shirts Poivre-Blanc, les ballerines plates, les maillots de bains une pièce Athéna, etc…), les films, les voitures, les musiques ou même les marques de produits alimentaires : tout ça j’ai connu, j’ai pratiqué, j’en ai même rêvé parfois… La naissance de Canal +, les vidéos-clips et le Top 50, la montée du Front National, la petite guéguerre entre Mitterand et Chirac, la mise en place d’un accès plus ouvert à la culture, les femmes qui se libèrent de leurs carcans du foyer… Toutes ces choses-là, je les ai vécues, attendues, espérées, rêvées parfois…

Avec Gaëlle Bantegnie, j’ai de nouveau eu mes 15ans pendant les deux jours que j’ai passé à lire son roman… Elle dépeint la vie de Claire et de Patrick avec une plume aiguisée au cynisme, trempée dans la tendresse… C’est vrai que l’on ne peut pas faire autrement que de visualiser expressément ce qu’elle écrit, ce qu’elle nous raconte : chaque geste, chaque action est décrite dans les moindres détails, jusqu’à la listes des courses avec les produits de l’époque… En intégrant fort à propos les marques des produits ou les paroles des chansons, l’auteur évoque aussi bien la société de consommation que la culture ou la politique… Tout cela par petites touches, ou pas… Les dialogues sont quasi inexistants, parfois même seulement écrits sans ponctuation, mais sans jamais manquer d’à propos et de l’expression aigüe du mal-être de Claire par exemple, ou de la déception de Patrick aussi…

Il est très difficile d’expliquer exactement pourquoi j’ai aimé ce roman, pourquoi il m’a touché… Si l’on excepte le fait qu’il se passe à une époque que j’ai vécue, avec quasiment le même âge que Claire, si l’on excepte le fait que la litanie de toutes ces marques de produits est parfois too much, ce livre m’a complètement embarqué dans une ambiance de joyeuse nostalgie, à une époque où tout semblait encore possible… L’informatique était un métier d’avenir, être fonctionnaire était encore une place rêvée… Les femmes étaient de plus en plus libres et déjà mieux considérées. Elles pouvaient envisager des études longues, des métiers encore inexploités pour elles… C’était une époque ouverte sur d’innombrables possibles et ça, ça faisait vraiment avancer les gens, ça les faisait se battre, avoir des convictions et les défendre…

J’ai également beaucoup aimé les projections dans le futur que fait la romancière sur certains personnages que croisent Claire et Patrick :

Extrait : « Claire attend Claudie Hervouët dans le couloir du troisième étage du collège Salvador-Allende devant la porte grande ouverte de la salle 302. [...] Claudie, en 1989, aura un bac C avec mention bien, elle s’inscrira à la faculté de droit et deviendra clerc de notaire. Elle ne fera plus jamais de sciences physiques sauf pour aider sa fille Marine à faire ses devoirs et à remplir ses cahiers de vacances de l’été sur la plage de Pornichet, où elle se rendra tous les ans parce que ça la reposera de la vie à Levallois-Perret. »

Sur ce que certains gestes de cette époque là auront de répercussion dans l’avenir :
Extrait : « Mercredi 13 Août 1986, 15h. Claire est allongée sur le ventre, bien à plat sur sa serviette de bain ; elle a baissé les bretelles de son maillot pour dégager son dos. Tous les ans, elle prends des coups de soleil sur les épaules et les omoplates puis elle pèle un bon coup et finit par bronzer. Elle sera beaucoup plus attentive dans les années 90, période de sensibilisation des Français aux risques de cancers et ne s’exposera plus. »

En refermant ce livre, j’ai eu l’image du film de Diane Kurys, « Diabolo Menthe », qui s’est imposée à moi…
« France 80″ est le strict reflet d’une époque où tous les possibles étaient permis.

Ma Note ? 8/10 : Ce court roman est une plongée vivifiante dans le quotidien des années 80. Les personnages, qui sont loin d’être aussi banals que l’on pourrait le croire, nous embarquent dans leur vie, dans leurs attentes et leurs espoirs tout en nous faisant faire un vrai flash-back dans cette époque où tous les espoirs étaient permis.

Chronique réalisée par Evilysangel

Quatrième de couverture :

Samedi 26 mai 1984, Rezé-lès-Nantes. Calire Berthelot, treize ans, se lève, enfile ses chaussons, retape le canapé-lit en velours marron, ramasse les emballages des Raider laissés çà et là, ramène à la cuisine un cendrier marocain à demi plein, en revient une lavette rose à la main, essuie un par un les carreaux de la table du salon, y dépose délicatement le Télé 7 jours avec Jacques Martin en couverture. À Palma de Majorque, Patrick Cheneau, vingt-sept ans, est nu dans le lit de 140 de sa chambre d’hôtel, le drap et la fine couverture de laine verte roulés à ses pieds. Dans ses moments de lucidité, il fait basculer son grand corps fébrile vers la droite et glisser son bras poilu à gourmette le long du lit à la recherche de la bouteille de Contrex.

Patrick Cheneau n’emmènera jamais Claire danser au Louxor dans sa Fuego bleue ; Claire Berthelot n’invitera jamais Patrick à la boum du collège salle 125. Claire et Patrick ne se connaissent pas. Ça ne les empêchera pas de tomber amoureux de Nadine, de passer en seconde G, de devenir VRP, de se décolorer en blonde, de coucher avec ses clientes, de passer l’aspirateur, d’être bourré au gin-fizz, de se faire tripoter par John, de jouer au Trivial Pursuit, d’écouter Like a virgin dans un walkman flambant neuf.



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