Apprendre à prier à l’ère de la technique de Gonçalo M. Tavares

Apprendre à prier à l’ère de la technique de Gonçalo M. TavaresApprendre à prier à l’ère de la technique de Gonçalo M. Tavares aux éditions Viviane Hamy

Ce ne sera rien de dire que le dernier roman traduit de Gonçalo M. Tavares, publié chez Viviane Hamy, est construit avec la trompeuse rigueur d’un découpage cinématographique, une mise en séquences qui tient le lecteur attentif, éveillé, et actif : aucune complaisance dans cette écriture, je veux dire qu’elle est exigeante, et exige en retour dudit lecteur de demeurer l’esprit aux aguets.

Le Dr Lenz Buchmann est un homme froid. Est-il bon ? Est-il méchant ? Voilà bien une question qui ne se pose plus, seule émerge la volonté qu’il développe de construire méthodiquement sa vie, comme avant lui son père, militaire, l’aura fait, et d’éliminer les scories qui viendraient à déparer l’édifice, ou le dénaturer, ainsi s’attache-t-il à reconstituer la bibliothèque paternelle, partagée au décès du père, une brisure de l’ordre naturel. Buch Mann, l’homme des livres – sauf qu’on ne saura pas ce qu’il lit. Petit obsessionnel que le Dr Lenz Buchmann.

Une lecture hâtive viendrait à considérer ce roman comme un livre politique : on y trouverait tout ce qui participe d’un monde totalitaire, mais de deuxième génération, et conduit par des principes de gouvernement qu’on attend d’un traité de savoir-vivre ou de jeu de go, de chasse ou d’art militaire, bref un catalogue de valeurs, telles la filiation, l’expérimentation, la domination, l’ordre et le désordre, la mort et le suicide par le fer. La lecture serait alors de l’ordre du collectif : Lenz est un personnage haïssable, sorte de héros pervers d’un régime fasciste qui glorifie la force, la stratégie de combat, la conquête, la haine de la décadence et quelques vieilles ficelles, ce pour gouverner un peuple, ici symbolisé par la ville qu’on observe par une fenêtre avec des délices d’entomologiste. La ligne de partage est claire, celle de l’homme en blanc, un chirurgien qui brandit le scalpel comme un signe religieux, frère de Goebbels, savoir et pouvoir, savoir puis pouvoir, sa main aura prise sur les choses et les êtres, son frère Albert, le Parti, la ville – et même sa propre épouse qu’il fait disparaître d’un coup de fusil, car jugée non-nécessaire. Il s’agira alors de reprendre le nom du père, et donc ses livres, et d’effacer jusqu’au souvenir de son frère, pour devenir l’aîné. Roman de la volonté, Dieu est mort, le collectif est une matière malléable, et si l’homme est cynique c’est pour mieux imprimer sa marque. Position dans le monde de Lenz Buchmann, tel est le sous-titre de ce roman, et on se souviendra de Jérôme Paturot à la recherche d’une position sociale, de Louis Reybaud, dont la première édition, anonyme, date de 1842. Bildungsroman –  mais à rebours.

Sauf que ce n’est pas si simple, et ça ne serait rien que de déjà vu et lu, justement puisqu’ici le haïssable Dr Lenz Buchmann est aussi un médecin qui sauva des vies, et qui lutta contre l’envahissement des tissus, preuve de l’anarchie, qui cherche avant tout à trouver la place dominante de l’homme après qu’on aura fait l’économie du religieux comme non adapté au monde moderne, et suranné. Peut-être ne dédaignerait-il pas travailler au bonheur de ses contemporains, si l’occasion se présentait, et si cela aurait comme conséquence d’accroître le pouvoir qu’il en retirera. Homme de tradition, et curieux, le Dr Lenz Buchmann endosse le roman familial, et avec lui l’emblématique récit qui rappelle que son propre père, Frederich, aura tué Gustav Liegnitz, le père de Julia qui est maintenant sa secrétaire, on tient au tragique, le nœud est là, et la dette – Lenz est aussi un homme d’honneur.

Alors la lecture devient individuelle, et avec elle la morale, celle d’un seul homme. Car l’homme nouveau n’est pas sans vouloir soupeser son libre-arbitre, et sa puissance sur les hommes. Au seuil de la gloire (ne devient-il pas le n° 2 du Parti ?) Lenz bascule, frappé par un cancer lui aussi en quête de combat et d’invasion, atteint de maux de tête il perd la mémoire et le sens des mots, et l’usage de son corps, allant jusqu’à oublier le nom de son père, pour finir devant la lumière de la télévision qui semble l’appeler. Paradoxe de la maladie qui en croissant détruit celui qui la nourrit. Grandeur et décadence, attaque, défense, et il y aura aussi un dialogue entre un prêtre et le moribond.

En marge du roman, ou marginaux, d’autres personnages prennent du relief, comme les petits êtres de Balthus, et charpentent les séquences, le fou Rofa, ou le mendiant, et Joseph Walser, ou le frère de Julia Liegnitz, sourd-muet, détenteur, mais par effraction, de la bibliothèque comprise comme symbole de l’homme accompli, lui et sa sœur prennent possession des lieux, envahissent, autre cancer, de leur meubles vulgaires la maison du Dr Lenz Buchmann, signe d’un autre temps, reprise d’une filiation un instant interrompue, et suggérée. Les Liegnitz prennent le pouvoir au détriment des Buchmann, mais pour combien de temps ?

Le tout forme une construction mouvante, un récit instable mais implacable, un conte teinté de science fiction, une narration qui n’est d’aucune époque, donc aussi de la nôtre – avec ce que la lecture de Kafka aurait de plus drôle, de plus réjouissant, de plus tonique, savoir l’observation du monde tel qu’il est depuis qu’on aura décrété la mort de Dieu : apprendre à prier à l’ère de la technique ?

Chronique réalisée par Vincent Wackenheim

Quatrième de couverture :

« Ce qui le fascinait chez les gens étranges, c’était l’absolue liberté avec laquelle ils faisaient leurs choix individuels. Chez le fou ou le mendiant qui erraient dans les rues en demandant du pain, Buchmann voyait des hommes pouvant choisir, avec une liberté pure et sans conséquences, leur morale individuelle. Une morale à nulle autre pareille, sans équivalent aucun.

Un fou n’était pas immoral, un mendiant non plus. C’étaient des individus sans égal, de même qu’un roi n’a pas de pair, n’a personne à ses côtés.

Buchmann regardait avec admiration ces hommes qui avaient dans leur poche un système juridique unique, avec leur nom à la fin. D’une certaine manière, c’était cela que Buchmann dédirait : être le héraut d’un système légal dont les lois ne s’appliqueraient qu’à lui, d’une morale qui ne serait ni celle du monde civilisé ni celle du monde primitif, qui ne serait pas la morale de la cité ni même celle de sa famille, mais une morale qui porterait son nom, rien que son nom, inscrit à son fronton. »

Lenz Buchmann envoûte et révulse, obsédé qu’il est par la force et la puissance. Apprendre à prier … s’immisce dans ses fibres, ses terminaisons nerveuses, les cellules de son cerveau, celui d’un homme à l’intelligence terrifiante par son absence absolue d’affect.

Tavares affronte le XXIe siècle, qui expérimente l’affrontement des utopies et des idéologies. Et l’on s’incline devant son talent, comme l’ont fait Antonio Lobo Antunes, Enrique Vila-Matas, Alberto Manguel, ou José Saramago.

Retrouvez son entretien ici



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