Frères de sang de Richard Price

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Frères de sang de Richard Price, aux éditions Presses de la Cité

Cette chronique d’une famille unie mais dysfonctionnelle dans le Bronx des années 1970 pose une question universelle : peut-on échapper à son milieu ?

Véritable tragédie de l’ordinaire, ce roman noir magistral, écrit alors que Richard Price n’avait pas 30 ans, était inédit en France jusqu’à ce jour.

Rien d’étonnant à ce que l’auteur soit à la fois écrivain, scénariste, producteur et acteur, tant sa prose est cinématographique.

Frères de sang est un excellent et sombre roman, dépourvu de fioritures.

La langue est crue, l’amour cynique.

Le scénario d’Affreux, sales et méchants, aurait pu être écrit en collaboration avec Price.

L’auteur nous plonge au cœur de la famille De Coco.

Tommy De Coco, chef électricien et chef de famille infidèle, vit avec sa femme, l’hystérique Marie.

« Assis sur la cuvette, Tommy s’abîmait dans ses pensées. Il songeait à Marie, à la sale connasse qu’elle était devenue. Il avait envie de lui taper dessus, mais il se rappela ce qui était arrivé la dernière fois qu’il l’avait frappée, après qu’elle avait viré son frère Chubby de la maison à coups de latte parce qu’il avait brûlé le dessus de la table basse avec sa clope.

Ils sont tous deux parents de Stony, 17 ans, et d’Albert, 8 ans, petit garçon fragile dont l’anorexie pourrait s’expliquer par la façon dont sa mère le traite, mal.

« Il songea à Albert, si maigre qu’il faisait penser au Mahatma Gandhi enveloppé dans son drap et ses couches. (…) Et Stony. Ah, Stony. Le fils parfait. Super Thomas Junior. Il le voyait bien chez les électriciens, il n’aurait pas de mal à le faire entrer. (…) Il imagina qu’il l’amenait à la baraque des électriciens et qu’il le présentait aux gars. Stony les impressionnerait, il était fort comme un taureau. Ouais. Stony ».

Les scènes sont violentes, les répliques racistes, l’amour existe néanmoins, mais il ne peut s’exprimer que brutalement.

La vie est dure, l’avenir ne peut être que pessimiste.

Le livre s’ouvre sur une scène qui, d’emblée, donne le ton, un dimanche matin.

Pour Tommy, le dimanche, c’est :

« Jour de la famille. Quoiqu’il fasse les six autres jours de la semaine, Tommy De Coco se conduisait en père de famille le dimanche. Et ce dimanche, il avait une surprise pour sa famille. »

Pour Stony, le fils aîné, c’est aussi « Jour de la famille. »,

Mais c’est plutôt :

« Jour de merde en barres. Son vieux ferait monter tout le monde dans sa foutue caisse et traverserait tout le Bronx en cherchant un film tous publics. Et Stony ne pourrait même pas l’ouvrir parce que son vieux avait l’ongle du pouce gros comme une écale d’huître et que s’il emmerdait Tommy il se mangerait une mandale derrière l’oreille, quelque chose de bien. »

Ce dimanche-là, Tommy veut faire une surprise à la petite famille : un carré d’herbe qu’il a acheté pas cher dans un cimetière, « le syndicat a une commission enterrement ».

Voilà comment l’amour s’exprime chez les De Coco.

Le quotidien est sans surprise. Après ses journées au chantier, Tommy passe ses soirées à boire avec son frère, Chubby De Coco, dans un rad glauque.

Seul Stony, très beau personnage du roman, nous redonne une bouffée d’oxygène.

« Stony était un peu différent. Quand aucun de ses potes n’était dans le coin, il lui souriait d’une manière particulière, comme s’il savait qu’il y avait dans la vie autre chose que les copains ados et la famille minable. »

Stony, est en pleine réflexion sur son avenir. Il devrait intégrer l’université. Mais lorsqu’il apprend que l’université est remplie de « bougnoules et de négros », il refuse d’y aller.

Et puis, Stony, fils d’électricien, essaie, non sans mal, de faire ce qu’il aime.

Il rêve de travailler dans un hôpital, pour s’occuper d’enfants malades, il sent que c’est « son truc ».

Il goûte à son rêve du bout des lèvres grâce à l’intervention du Docteur Harris, un psychiatre rencontré par hasard.

Durant son stage à l’hôpital, Stony découvre qu’il ne s’est pas trompé. Le courant passe très bien entre lui et les mômes.

Enfin, l’humanité pointe enfin son nez dans le roman. C’est sans doute l’un des rares passages du livre où on croit un peu en la vie, où on pense qu’elle mérite, peut-être, d’être vécue.

Stony croit avoir enfin trouvé sa place, et on veut aussi y croire. Il est heureux durant son séjour à l’hôpital, car il vit sept jours sur sept, et pas seulement en attendant son « putain de week-end ».

Même s’il n’est pas très bien payé pour son stage à l’hôpital, il a bien compris qu’il n’y avait pas que l’oseille dans la vie.

Mais son père, Tommy De Coco, ne l’entend pas de la même façon. Selon lui, son fils doit prendre la relève, et devenir chef électricien à son tour.

Et puis Stony a fait une promesse à son père : il l’accompagnera pendant deux semaines sur un chantier, à l’issue de ses deux semaines de stage à l’hôpital.

Quitter l’hôpital au bout de deux semaines est déjà une déchirure pour Stony. Dès son arrivée sur le chantier, il est pris de nausée, il connaît une très grande fatigue physique.

Puis, petit à petit, il s’habitue, il rencontre les gars du chantier, il s’attache à certains.

Il commence alors à douter de ses choix de vie.

A force de :

« Ton père est un homme »
« Si tu quittes le chantier, tu tues ton père »
« On ne peut pas fuir l’amour »
« Rien de plus dur que quitter la maison »

Et puis :

« Qu’est-ce qu’il allait faire bordel ? Raconter des histoires toute sa vie à des gosses paralysés ? (…) Il essaya de penser à Albert. Sauver Albert. Il le fallait. Mais curieusement, cette idée ressemblait à un fantasme sexuel qu’il ne parvenait pas vraiment à saisir. Qui ne le faisait pas bander. Quelque chose sonnait faux. Il tenta de s’imaginer vivant seul. Sometimes, I feel like a mo-tha-less child. C’est dur de rompre. »

Le Docteur Harris, personnage secondaire mais personnage clé du roman, tente d’aider Stony, en l’encourageant à rester à l’hôpital.

Face au difficile dilemme de Stony, suivre sa voie à l’hôpital, ou assurer la relève en étant électricien comme son père, le roman n’apporte pas de réponse et nous laisse sans rien d’autre que cet embarras.

« Non, attends, tiens le coup, tiens le coup.
Il n’aurait pas sur dire s’il avait prononcé ces mots ou s’il les avait simplement pensés.
Il n’aurait pas sur dire s’il pleurait ou non.
Il pleurait. »

On se doute que suivre la voie du père dans « frères de sang », c’est ne pas échapper à sa condition et c’est à coup sur, trouver sa place au cimetière, c’est vivre en attendant que le temps passe.

On compte sur l’humanité de Stony, on espère qu’il sauvera aussi son petit frère, Albert, dont le corps rachitique exprime toute la douleur de cette famille.

Les difficultés de grandir, de vivre, mais aussi de s’affranchir de son milieu, sont magistralement orchestrées dans ce roman noir et brillant.

Chronique réalisée par Ava Cohen.

Présentation de l’éditeur

Ecrite alors que Richard Price n’avait même pas 30 ans, cette chronique d’une famille unie mais dysfonctionnelle dans le Bronx des années 1970 pose, à la manière d’une oeuvre naturaliste, une question universelle : peut-on échapper à son milieu ? Véritable tragédie de l’ordinaire, ce roman noir magistral était inédit en France jusqu’à ce jour.



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