Le pas de l'adieu de Giovanni Arpino

le pas de l'adieuLe pas de l’adieu de Giovanni Arpino aux éditions Belfond

C’est ce qu’on doit appeler la grâce. Imaginez un roman qui narre la fin de vie d’un vieillard qui se sait condamné et demande conséquemment à un jeune homme de ses amis – son partenaire d’échec – de l’aider à quitter ce monde, plutôt que d’assister passivement à sa déchéance. Et la grâce, diront les lecteurs attentifs ? Minute répondra l’apprenti chroniqueur : réussir un roman pareil en n’étant jamais glauque, mieux en écrivant une sorte d’ode à la vie et à ses plaisirs, tous ses plaisirs jusqu’à la dernière minute, ce n’est pas le signe que l’écrivain est touché par cette chose merveilleuse qu’on appelle le style et qui transforme un roman à thèse pour débat d’actualité en littérature. Chapeau bas monsieur Arpino, d’autant que si mes calculs sont exacts ce roman de la rentrée littéraire 2010 a été publié en 1985 alors que l’auteur avait lui même près de 60 ans, soit deux avant sa mort si je compte toujours bien.

Le personnage qui se sait un mal incurable est un vieux Professeur, G. Bertola, un savant touchant, en proie au doute le plus intense sur la vanité de la science. Un homme que le corps est sur le point de lâcher, alors que la réflexion est toujours aussi brillante. Un sujet finalement assez peu exploré par la littérature.

Bertola loge chez deux soeurs, des logeuses férue de musique et de respectabilité. Le jeune homme à qui la terrible mission a été confiée est un jeune professeur, une sorte de relève, qui n’arrive pas à accomplir ce que Bertola attend de lui. Tous les dimanches il vient jouer aux échecs, disserte avec le professeur de sciences et de femme, perd mais n’arrive pas à aider son compagnon à mourir.

Pour que le tableau soit complet, il faut une femme. Ce sera Ginetta, nièce des logeuses qui débarquera dans la vie de ce petit monde qui jusque là tournait à peu près rond (disons qu’il tournait ovale). La jeune femme, sensuelle, débordante de vie, d’une intelligence instinctive, apportera la sensualité à Carlo (le jeune professeur). A son vieux maître, elle apportera bien plus encore, mais…. Dans ce récit linéaire, le charme tient beaucoup aux personnages baroques, tous à leur façon sont des originaux, si être original signifie cultiver une singularité radicale. C’est d’ailleurs ces personnages qui font que le roman ne tombe jamais dans le pathétique façon tire-larmes. Pour être complet, il faut souligner quelques personnages secondaires très réussis, à commencer par un pizzaïolo qui voudrait se cultiver qui possède un précieux revolver.

L’intrigue est somme toute classique mais réserve de jolies surprises comme cette nuit de déambulation dans les rues de Turin, le professeur ayant disparu après qu’il a…. (mais n’en disons plus). Disons que cet épisode permet à l’auteur de laisser libre cours à sa fantaisie. Grâce à celle-ci, il écrit des phrases aussi définitives que « on ne peut pas toujours rêver d’amours éternelles et de leurs maux de tête » ou encore à propos de l’opéra : « c’est une musique qui vient des tripes, mais il y a tout dans la musique les tripes et la pureté, le froid et la consomption ». Car Arpino réussit à mélanger trivialité et finesse de façon remarquable.

Les cinéphiles ne seront pas étonnés : le romancier Arpino est l’auteur de Parfum de femme, adapté au cinéma par Dino Risi. Si toute son oeuvre est à la hauteur de ce pas de l’adieu, il est urgent de découvrir cet italien de très grand talent.

Chronique réalisée par Christophe Bys

Quatrième de couverture :

Comme tous les dimanches, le professeur de mathématiques Giovanni Bertola reçoit la visite de son ancien élève, Carlo Meroni. Les deux hommes se lancent dans une partie d’échecs et discutent de science, de philosophie, du sens de la vie…

En réalité, le professeur n’attend qu’une chose : que son jeune ami Carlo l’aide à hâter la venue de « Madame Requiem ». Le vieil homme a tout préparé : testament et seringue. Mais Meroni ne cesse de se dérober. Jusqu’au jour où l’arrivée d’une jeune femme, Ginetta, stupéfiante d’aisance, va bousculer leur jeu…

À travers la confrontation d’un professeur, de son ancien élève et d’une jeune femme effrontée, Giovanni Arpino dresse un tableau impitoyable du monde et de la nature humaine. Un roman crépusculaire servi par une prose nerveuse, tendue, ciselée.

« Lire Arpino, c’est traverser le miroir avec une jubilation parfaitement inquiétante. » Frédéric Vitoux, Le Nouvel Observateur (à propos d’Une âme perdue)

Né en 1927 à Pula et mort à Turin en 1987, Giovanni Arpino fut un écrivain prolifique. Romancier, poète, nouvelliste, dramaturge, il a aussi été journaliste pour La Stampa et a travaillé pour le cinéma. Lauréat du prix Strega (le Goncourt italien) et du prix Campiello, Arpino reste méconnu en France, où seulement cinq de ses livres ont été traduits : Serena (Le Seuil, 1961 ; Points, 1988), Un délit d’honneur (Le Seuil, 1963), L’Ombre des collines (Plon, 1967 ; Autrement, 1998), Parfum de femme (Philippe Rey, 2005 ; 10/18, 2007), adapté au cinéma par Dino Risi avec Vittorio Gassman, et Une âme perdue (Belfond, 2009), également adapté au cinéma par Dino Risi avec Vittorio Gassman et Catherine Deneuve.



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