Quand blanchit le monde de Kamila Shamsie – chronique n°2

quand-blanchit-le-mondeQuand blanchit le monde de Kamila Shamsie aux éditions Bûchet/Chastel

Il fait beau, ce 9 août 1945, à Nagazaki, tout est calme,presque serein: Hiroko a revêtu le kimono de sa mère aux motifs d’oiseaux car elle est fiancée à Konrad Weiss, cet allemand si tendre, si rêveur, qui a fui une Allemagne déchirée par la haine et la peur de l’autre, qui a vécu quelques temps à Dehli chez sa soeur avant de poser sa mélancolie et sa poésie sur des carnets roses, ces oiseaux de mots, au Japon, à Nagazaki. Oui, il fait doux d’aimer et d’être aimée, en ce beau matin d’août où la guerre est si proche de sa fin, où l’avenir peut à nouveau se conjuguer. Il faisait beau ce jour-là et le calme accentuait les battements de coeur d’Hiroko, émue par les baisers de Konrad; il faisait beau, puis ce fut un éclat blanc qui effaça le monde dans une blancheur sépulcrale, qui fit voler en une myriade de douleurs la vie d’Hiroko: son kimono s’imprime dans ses chairs, stigmates d’une barbarie venue du ciel, oiseaux noirs incrustés à jamais, dessins indélibiles d’une vie qui ne sera plus jamais la même, celle d’une survivante de l’horreur. La tragédie de Nagazaki fait d’Hiroko une étrangère parmi les siens, aussi, lorsque son père décède (ne se remettant pas de la bombe), part-elle en Inde chez la demi-soeur de Konrad, Elisabeth Burton. Elle arrive dans un pays dont l’atmosphère est celle d’une fin de règne: l’empire britannique est sur le point de tirer sa révérence et en train de plier les ultimes bagages; au Nord, la partition semble de plus en plus inéluctable.

Les Burton en envoyé leur fils en Angleterre, leur couple est au bord de l’implosion, Hiroko devient le dérivatif nécessaire à l’équilibre factice d’une famille en déroute. Elle trouve en Sajjad Ashraf, l’employé de James Burton, non seulement une oreille attentive et un professeur d’ourdou mais également un homme délicat, attentionné, qui lui redonnera goût à la vie et lui fera découvrir que l’amour peut renaître des cendres.

Il fait froid, ce soir-là, dans la cellule où Raza, le fils d’Hiroko et Sajjad, croupit depuis son arrestation par une police américaine sur les dents à force de courir après d’éventuels terroristes islamiques. L’horreur inimaginable du 11 septembre 2001 plane toujours et encore sur le quotidien des américains. Raza ne comprend pas comment sa vie a pu le mener jusqu’à l’antichambre de Guantanamo. Il se rappelle son enfance à Karachi, cette enfance sous la double appartenance, cette vie où apprendre une langue étrangère coule de source, où sa mère ne porte pas le voile, ne cache pas ses jambes, une adolescence perturbée par l’impossibilité d’obtenir de bonne note en religion, condition sine qua non pour accéder à l’université, une jeunesse écartelée entre la nostalgie paternelle de l’Inde d’avant la Partition et le voile maternel, translucide, de l’après Nagazaki. Une jeunesse ponctuée par l’admiration pour Harry Burton et l’attirance pour la soif d’absolu des moudjahiddins terrés au coeur des montagnes afghanes. Une vie de jeune adulte passée dans le mensonge, à servir dans l’ombre une CIA dépassée par l’ampleur des mouvements islamistes, une vie passionnante, terrifiante qui lui vaut de nombreuses inimitiés.

Il fait noir et froid, le soir où Hiroko comprend que Raza a sombré dans la nasse impitoyable du sens fou de l’Histoire, qu’un simple coup de fil peut briser une vie et un avenir.

« Quand blanchit le monde » est un roman d’une grande force romanesque dans lequel le lecteur se perd et se retrouve avec délectation, entre émotions intenses et larmes au bord des cils. On plonge dans l’univers de la fidélité envers une philosophie de vie et un regard sur le monde, dans l’univers des trahisons pour un idéal ou plus bassement pour une inamitié, on plonge dans l’Histoire d’une région qui n’en finit pas de sombrer dans la violence, l’incohérence et l’aveuglement, on plonge dans l’univers de l’égocentrisme d’une nation qui pense détenir la vérité et n’a de cesse d’imposer son modèle (qui est tout sauf transposable) à l’Autre, on plonge dans l’autisme d’une nation qui ne veut pas voir, et encore moins entendre, la diversité des peuples.

Kamila Shamsie, à l’aide de son merveilleux personnage de femme libre, n’ayant cure des traditions ou des convenances et décidant de toujours rester debout face aux outrages, qu’est Hiroko Tanaka, parvient, avec poésie et subtilité, à interpeller son lecteur sur la lente valse des violences qui rythment la vie des hommes: la Seconde Guerre mondiale ne s’arrête pas aux horreurs des camps de concentration ou de la dévastation provoquée par la bombe atomique; elle entraîne dans une spirale infernale les violences dues à l’intolérance religieuse, au fanatisme des uns et des autres pour atteindre son point d’orgue avec la réaction en chaîne du soutien américain aux Talibans pour bouter l’Armée Rouge d’Afghanistan qui provoque, en une réplique inattendue, le tsunami du 11 septembre 2001 et la chasse à l’homme interplanétaire.

« Ce soupir, comme le hochement de tête de Sajjad lorsqu’il dévissait le bouchon du récipient, était tout ce qui restait des disputes passionnées qui les opposaient autrefois. Aux yeux d’Hiroko, la méticulosité était synonyme de bonnes manières. Pour Sajjad, une tasse de thé fumant apportée à un homme au réveil par une femme de sa famille était un élément essentiel du système complexe d’échanges et de courtoisies qui gouvernait la vie d’une maisonnée.

Parfois, quand Hiroko réfléchissait aux premières années de leur mariage, elle ne voyait d’une longue suite de négociations afin de concilier deux conceptions du monde radicalement différentes. Pour lui le foyer était un espace social, pour elle une retraite privée; il ne doutait pas que leur entourage accueillerait son épouse à bras ouverts si elle adoptait leurs vêtements et célébrait leurs fêtes religieuses, mais elle considérait que ç’aurait été hypocrite de sa part et que l’on devait l’accepter telle qu’elle était; il pensait que l’homme devait subvenir aux besoins de sa famille, elle était déterminée à enseigner; il aspirait à un certain confort, elle était une rebelle née.

Maintenant, Hiroko estimait que leur mariage avait résisté au temps, parce qu’ils étaient tous deux capables de respecter sans amertume les accords passés au terme de négociations, quelq que fussent les points sur lesquels ils avaient dû céder. Ils avaient également la chance d’apprécier la compagnie de l’autre plus que celle de quiconque, avait ajouté Sajjad, un jour où Hiroko lui faisait part de ses pensées. Il y a des détails qui aident, avait murmuré Hiroko, plus tard dans la nuit. » (p 188 et 189)

Chronique réalisée par Chatperlipopette

Présentation de l’éditeur

Dans une prison américaine, le jeune Raza Ashraf, attend, nu et en tremblant, son transfert pour Guantánamo. Comment en est-il arrivé là ?… Plus d’un demi-siècle auparavant, à Nagasaki, le 9 août 1945, quand Hiroko Tanaka, une jeune enseignante de vingt et un ans, sort sur sa terrasse ce matinlà, le coeur lui bat dans sa poitrine et le ciel lui semble d’autant plus bleu qu’elle est follement amoureuse de son amant allemand, Konrad Weiss. Mais leur histoire s’arrêtera là, car le monde a soudainement blanchi… Contrairement à Konrad, Hiroko survit à l’apocalypse nucléaire mais les graves brûlures sur son dos prennent la forme de grands oiseaux noirs qui lui rappelleront, toute sa vie, ce qu’elle a perdu…

En quête de renaissance, elle se rend à Delhi deux ans plus tard chez la demi-sœur de Konrad, Elizabeth Burton, son mari James Burton et leur employé, le beau Sajjad Ashraf qui lui apprend l’ourdou et la trouble. Et alors qu’un conflit en chasse un autre et que la terrible Partition succède à la seconde guerre mondiale, l’Histoire, l’amour et la mort ne cesseront d’entrelacer les destins de Hiroko, des Burton et des Ashraf transportés de Karachi à New York, puis en Afghanistan dans le sillage immédiat du 11 septembre 2001… Envoûtant et beau, chargé d’émotion et de poésie par le destin exceptionnel d’une Japonaise et de sa famille sur deux générations et trois continents, Quand blanchit le monde est le roman des soixante dernières années d’est en ouest. Ces années qui n’en finissent pas de nous hanter comme elles habiteront longtemps les générations à venir…

Lisez la chronique n°1

Entretien vidéo :




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