Des gifles au vinaigre de Tony Cartano – Chronique n°2

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Des gifles au vinaigre de Tony Cartano, aux éditions Albin Michel

« Résister jusqu’au bout était le mot d’ordre, mais quand ils lançaient leur « Vive la République ! », cela sonnait un peu creux. Les messieurs du gouvernement qui avaient quitté Madrid pour Figueras savaient-ils vraiment ce qui se passait sur le front ? A. en doutait. Ce qui le révulsait plus encore, c’était que les directives contradictoires faisaient pencher la balance vers la fuite et la dispersion. Dans l’armée républicaine, la rumeur s’était répandue que nombre de leaders politiques avaient déjà pris la direction de la France. A. estimait que là où il se trouvait, la frontière n’était distante que d’une vingtaine de kilomètres à vol d’oiseau. Ralentir la marche forcée. Tenir. Ne laisser aucun espace entre les heures d’angoisse et la mort dans l’âme. »

Février 1939. A. commissaire délégué à la 5ème batterie de DCA a faim, froid et peur. Il ne croit plus ou si peu en la victoire de la Frente Popular sur les troupes franquistes. L’espoir s’est transformé en utopie, en désillusion, en épuisement, en marasme, en piège, puis en épouvante. Ancien tourneur chez Hispano Suiza où il gagnait bien sa vie, militant de la CNT, syndicat anarchiste, A. était occasionnellement danseur mondain pour compléter son salaire et améliorer son ordinaire.

Dès le début de la guerre civile, A. avait voulu jouer au héros, au matamore, au bravache, et montrer qu’il ne laisserait pas passer les troupes fascistes. D’abord dans la rue, puis sur les barricades, enfin engagé volontaire sur le front. A cette heure cruciale, où était Andréa, son ex-femme – hystérique et mélancolique – et sa petite fille de deux ans, Carmen, depuis la chute de Barcelone ? Maintenant que la fin approchait, tout le monde fuyait. Une vraie déroute, un désastre humain et matériel, le long des routes de l’exil – guirlande de malheureux sans début ni fin -, la peur aux trousses, le regard vide et hagard, l’épuisement sur les visages et la misère en bandoulière. « La file des réfugiés ressemblait à des embarcations à la dérive, chahutées par des lames de fond qui ne leur laissaient d’autre choix que de piquer du nez, en avant, un pied devant l’autre, hors d’haleine. Mais pour les soldats, c’était au contraire un temps mort, arrêté, où les secondes et les heures se confondaient, immobiles. »

Barcelone, la proclamation de la république, la fuite honteuse du roi Alphone XIII, comme cela semblait lointain, fictif, presque imaginé, face à ce quotidien fait de cadavres lâchant des relents méphitiques, répugnant, de corps démembrés ; face aux pertes humaines, au gaspillage de matériels, aux supérieurs incompétents ou dépassés par une situation sans issue ; aux civils bouchant les routes de l’exode pour échapper à la répression franquiste. « Des lignes tenues plus au nord par le 5ème corps d’armée auquel il appartenait. A. avait participé à la joie générale quand ils avaient appris la victoire des 40 000 hommes envoyés par le général Rojo pour reprendre Teruel aux fascistes. Rojo lui-même avait fait le déplacement en compagnie du ministre de la Défense de Prieto et d’une escouade de journalistes parmi lesquels on comptait Hemingway et Capa. Pourtant, A. pensait qu’il n’y avait rien à célébrer. Et pour tout dire, cet aréopage de gens fameux, il ne trouvait pas ça drôle du tout. Du pur exhibitionnisme. De la poudre aux yeux… »

En attendant, il lui faut se cacher, évacuer, tenter de sauver sa peau, passer la frontière, espérer que là-bas – en France – cela ne pourra pas être pire que ce qu’ils ont vécu ici, en Espagne. Rester digne, même dans la défaite. Montrer qu’ils ne sont pas des lâches, des pleutres, des déshonorés. Passer la frontière en ordre de marche alors que tous n’ont toujours eu que mépris et condescendance pour les troupes anarchistes. A la frontière, A. changera d’identité, par inadvertance, ou par hasard, ou par prédestination. Cartaña se métamorphosera, sous l’écriture hésitante et malhabile du fonctionnaire français en Cartano. «  »Car-ta-no… Bon… » Il a mal lu la dernière syllabe, confondant l’accent écrit sur le « a » avec la queue d’un « o » telle qu’il la calligraphiait péniblement à l’école primaire de son village natal. A. ne dit rien, se contente de regarder sa nouvelle identité sur la carte que l’autre lui tend. « Cartano ». Cela pourra toujours servir. Et à côté est inscrit « Ferre », constate-t-il, au lieu de « Ferrer », le nom de sa mère. Encore mieux. »

En France, A. reconstruira son existence, rayant, biffant d’un trait son passé de soldat anarchiste. Peu causant, peu disert, presque taiseux, se femme – réfugiée espagnole elle aussi – son fils Antonio ne sauront que le superficiel. Comme si pour A. cela n’avait pas eu lieu d’être, jamais eu de consistance ; comme s’il avait voulu enfouir certains événements, les empêchant ainsi de refaire surface. L’espagnol, c’est grâce à sa grand-mère maternelle – l’abuela – que le petit Antonio l’apprendra en cachette. Désormais, le français deviendra le seul idiome parlé et reconnu par la famille. Histoire de bien montrer que la nouvelle patrie était la République française. L’autre, l’Espagne franquiste n’existait plus. Le passé de A. était resté là-bas, de l’autre côté des Pyrénées. Ses secrets aussi. « Il me confia encore quelques détails sur son passage en France mais il s’abstenait à ne pas répondre franchement à certaines de mes questions comme s’il voulait me mettre à l’épreuve, me convaincre de sa théorie, à savoir que « chacun se démerde à sa façon » puisque, à la fin, on est toujours tout seul. »

Avec Des gifles au vinaigre, Tony Cartano nous offre un récit et une vision intimes de la guerre d’Espagne en abordant la participation de son père, A. pour Alphonso, anarchiste et membre de la CNT. Personnelle parce que l’auteur retrace, à partir de bribes de souvenirs – maillage d’histoires aux contours flous et aux chroniques aléatoires -, le parcours de son géniteur. Débutant par la fin de la guerre d’Espagne en 1939, Des gifles au vinaigre alterne, aux fils des chapitres, passé lointain, obscur, réminiscences d’enfance – évanescents, réels ou imaginaires – et réflexions personnelles sur une histoire majuscule et privée que l’auteur voudrait éclaircir, défricher.

Car dans l’antériorité de ce père, il y a des trous, des béances jamais refermées, pièces manquantes d’un puzzle dont le fils voudrait à tout prix combler, comme pour mettre un point final à une histoire en point d’interrogation. Revenir sur les pas de ce père alors qu’il manque l’essentiel, la matière même pour dire et raconter, c’est entrouvrir la porte du supposé, de l’hypothétique, c’est s’infiltrer dans les replis de la mémoire absente. Tony Cartano a fait de son père une sorte de demi-dieu, mélange subtil de vérité vraie et de fantasmes enfantins, dont les parents sont souvent les héros malgré eux.

Scindé en deux parties, « Guerre » et « Exil », Des gifles au vinaigre retrace le parcours d’un homme singulier, passionné, exalté, pris dans le tourbillon de l’histoire de son pays, de son engagement politique et moral. Si dans « Guerre », le témoignage est animé, passant de l’avant à l’après avec les souvenirs d’enfance de l’auteur. « Exil » est la partie la plus sobre, la plus profonde, la plus méditative. Tony Cartano revient sur les épreuves de ce père une fois la frontière franchie, et se pose beaucoup de questions. Plutôt que de tenter de les résoudre, auteur préfère – de loin – les suggérer, les reconstituer à sa façon avec sa perception personnelle, les rebâtir différemment pour créer une œuvre où se mêlent subtilement, habilement le vrai et l’envisagé.

Écriture d’une grande sensibilité, d’une immense douceur où pointe un soupçon de nostalgie, de regret presque, dans un style souple, aérien éthéré, ne tombant jamais dans le pathos, Des gifles au vinaigre nous offre une autre image de ces exilés espagnols, cherchant en France une patrie de substitution, l’espoir une autre existence et parfois une forme d’oubli de l’avant. Mais ce roman est avant tout un vibrant et pudique hommage à son père, son héros.

Chronique réalisée par Nanne.

Présentation de l’éditeur

Février 1939. Franco au pouvoir, l’armée républicaine vaincue se replie vers la frontière française. A. et ses troupes fuient villes et villages dévastés pour rejoindre le centre de triage de La Tour de Carol. Tourneur ajusteur chez Hispano Suiza à Barcelone, membre de la CNT, A. a fait partie de la colonne Durruti, participé à la bataille de Teruel puis à la traversée de l’Ebre, laissant derrière lui Andrea et Carmen, son épouse et sa fille.

Né en 1944 à Bayonne d’un deuxième mariage, son fils Antonio, tente de reconstituer l’itinéraire du héros mystérieux dont on ne dit rien du côté de la famille maternelle, dans ces années 50-60 où l’on préfère célébrer l’oncle boxeur primé aux J.O. de Londres. Car il y a beaucoup d’angles morts dans l’histoire de A. : Andrea, devenue la maîtresse d’un marquis phalangiste, Carmen, disparue dans la tourmente, mais aussi dans l’intervalle entre son emprisonnement au camp de Gurs et son installation à Bayonne.

« Mon père, ce héros » pourrait être le titre de ce roman autobiographique qui mêle l’histoire trouble de la guerre civile espagnole, la quête d’un fils qui cherche à reconstruire l’histoire du père et la réflexion du romancier Cartano sur cette notion de transmission et de vérité historique quand on s’est construit sur le silence, la tragédie et le mystère…

Lire la chronique n°1.

Entretien vidéo :



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