Journal Intime d'une Prédatrice de Philippe Vasset – Chronique n°1

Journal Intime D'une Prédatrice de Philippe VassetJournal Intime d’une Prédatrice de Philippe Vasset aux éditions Fayard

Dans un monde pragmatique, où les mots ont une définition, la Reine des Glaces est une salade. Une batavia frisée dite Iceberg, pour être exact. Un légume-plante qui s’adapte selon le condiment ou l’accompagnement. Dans le « Journal d’une prédatrice » de Philippe Vasset, la Reine des Glaces est une choucroute blonde qui s’adapte au goût des condiments-entreprises qu’elle dévore et qui s’assaisonne au storytelling du monde qui l’entoure. Elle a de l’iceberg en elle et c’est pour cela qu’elle en vend. Une bouffeuse de banquise à défaut de laitue.
Elle, puisque le personnage de cette enquête littéraire est nommé de façon durassienne par ce pronom, est en plein mélange des genres, cuisinant sa salade mythique en même temps qu’elle la vit. Elle est mue par le plus puissant des moteurs : l’écriture et la réécriture de son existence. Cette ancienne actrice de série B a écrit sa légende par sa conversion au capitalisme. Comme tous les nouveaux convertis, elle fait même preuve de beaucoup de zèle : présidente d’un fond d’investissement, elle parie sur le réchauffement climatique … en tant que chance pour l’économie mondiale. Avec son fonds ICECAP, elle répond à la demande des investisseurs : du profit à tout prix. Un bon ours polaire est un ours polaire mort ou dans un parc d’attraction en Sibérie. Une banquise qui s’effrite est la chance d’exploiter de nouvelles ressources, de nouveaux minerais. Pour vous convaincre, tous les arguments sont bons et soignés : recrutement de scientifiques, recherche de projets innovants dans ce sens et surtout, storytelling et séduction. Deux personnages principaux l’aident dans cette tâche : le narrateur, collaborateur transparent et transi, sous le regard duquel la Reine des Glaces brille et se réchauffe, et A. sa principale collaboratrice, son double en plus jeune, celle à qui elle a appris à scintiller jusqu’à envouter les mâles papillons du Conseil des Inuits.
Dans cet opus de la série d’enquête littéraire inaugurée par « Journal intime d’un marchand de canons », Philippe Vasset accélère les particules de réalité en les passant par un tube fictionnel. Tous les documents, notes et communiqués de presse ont été fourni par le réel que glane le rédacteur en chef d’Intelligence on line qu’est l’auteur. Tous les rouages des sociétés, leur prétention et argumentaire ont un jour été créé par des sociétés réelles : « dans mon activité littéraire, je publie ce que je peux étayer. C’est le seul régime qui gouverne mes choix » dit Philippe Vasset.
Avec un personnage tel qu’Elle, vivant dans un conditionnel permanent, le style dépouillé de Vasset donne une authenticité non seulement à la démarche, mais une crédibilité aux faits, qui semblent si improbables pour ne pas dire impossibles. Et pourtant … Ce réel qui est invisible aux yeux du commun est en fait fictionnalisé pour être intégré à la société, en faisant une sorte de « musique d’ambiance ». Là où le premier opus de cette série pêchait un peu par sa sécheresse, « Journal d’une prédatrice », en introduisant le pathos du personnage Elle et de sa rivalité avec A, réussit à nous embarquer jusqu’au Pôle. Philippe Vasset ne s’intéressant qu’aux secteurs qui ont une réalité économique, et la fiction étant devenue presqu’un secteur industriel, nous attendons avec impatience sa prochaine enquête littéraire que nous espérons sur cette dernière.

NB : j’ajoute une mention spéciale à la couverture que j’ai trouvé non seulement inventive mais drôle … Peut être est ce mon amour inconditionnel des pingouins

Chronique réalisée par Abeline

Quatrième de couverture :

Elle est la Reine des Glaces. Sous l’Arctique qui fond, elle va chercher du pétrole, des diamants, du gaz. Elle manipule les Inuits, elle se rit des États, bouscule les écologistes et élimine ses concurrentes. Saisie par la fièvre des pionniers du grand Nord, elle s’invente un personnage légendaire, vêtu de fourrure, dévorant du phoque et remontant le passage du Nord-Ouest. Elle a compris que le réchauffement climatique, loin d’être une malédiction, ouvre des perspectives commerciales inouïes. Mais sur la route de la fortune se dresse bientôt une jeune et redoutable rivale…

Deux femmes, chacune à la tête d’un fonds d’investissement, s’affrontent jusqu’à la mort. À l’instar des prédatrices de Philippe Vasset, ils sont nombreux aujourd’hui à convoiter avec voracité le Grand Nord, qui s’offre, comme l’Afrique des grands lacs il y a plus d’un siècle, aux capitalistes du monde entier. Reprenant le principe à l’oeuvre dans Journal intime d’un marchand de canons, mêlant étroitement fiction et enquête, Philippe Vasset révèle les manoeuvres en cours aujourd’hui autour du Pôle Nord, bien loin des voeux pieux énoncés à Copenhague.

Lisez la chronique n°2

Entretien vidéo :

Philippe Vasset
envoyé par Mediapart. – L’info video en direct.



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