Le mariage de Dominique Hardenne de Vincent Engel – Chronique n°2

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Le mariage de Dominique Hardenne de Vincent Engel, aux éditions JC Lattès

« Depuis des jours, et pour combien de jours encore, Dominique Hardenne marchait. Il détestait le paysage autour de lui, un paysan ne pouvait pas aimer la terre brûlée, couverte de cendres sales et de bêtes appliquées à pourrir, tout ce gâchis qui ne servirait même pas à engraisser les champs pour une récolte prochaine. Quand elle s’y remettrait, la terre, Dominique n’en savait rien, les bombes se contentaient plus d’exterminer les gens, elles tuaient l’avenir aussi, et il ne fallait rien espérer avant … Dominique n’osait pas compter le nombre d’années qu’il fallait mettre dans cet avant. » Dominique Hardenne, soldat rescapé d’une armée partie en capilotade et ayant perdu ses repères depuis bien longtemps se demande encore comment cette situation a pu dégénérer ainsi ? Pourtant à l’origine, la guerre semblait si lointaine aux informations. Elle se situait là-bas, dans un endroit perdu, reculé. Si loin du quotidien que personne ne pensait un jour être mobilisé pour se battre. A commencer par Dominique Hardenne.

Où ? Pour quoi ? Pour combien de temps ? Alors, tout le monde avait repris les anciens réflexes. De nouveau, on avait écouté les actualités, les échos, les rumeurs. Ceux qui étaient restés à l’arrière avaient recommencé à attendre le facteur, pour avoir des nouvelles du front, des indices de ce qu’il s’y passait. Toujours plus sûres que la propagande officielle ! Comme avant, ils avaient stocké de la nourriture, biens de premières nécessités pour survivre, au cas où. Dans son malheur d’avoir été enrôlé, Dominique avait eu de la chance. Il faisait partie des privilégiés, affecté aux cuisines et faisait équipe avec deux bons gars comme lui, Jean Maillard – paysan comme Dominique -, et André Bizot, caporal et l’intellectuel du groupe. « Maillard était un énorme gaillard au poil sombre et dru. Taiseux, comme Hardenne, raison de leur entente. Bizot, lui, était un citadin qui semblait toujours chercher des yeux un lieu où poser ses idées et ses valises. Petit, avec des lunettes sur le nez et des rides sur le front bien qu’il ne soit pas très vieux. Il avait des yeux gris clair, Hardenne n’en avait jamais vu de pareils. Il avait fait des études et pouvait se lancer brutalement dans des discours compliqués. Mais il s’en voulait de jouer au professeur et s’interrompait, sûr que Maillard et Hardenne avaient davantage à lui apprendre. Dans ces moments-là, les deux paysans rougissaient. »

Comme dans toutes les guerres, certains s’en sortaient mieux que les autres, avec les trafics en tous genres et les filles des bordels ambulants qui vendaient un semblant de plaisir à de la chair à canon. Maillard appartenait à cette catégorie de soldat prêt à tout pour obtenir les bonnes grâces de celles-ci. Pour lui, la vie se résumait à la bonne chair, qu’elle soit féminine ou gastronomique. « Maillard commençait à souffrir, il était en manque – un drogué, diagnostiquait le caporal avec compassion. Hardenne aurait voulu l’aider à trouver une fille tous les soirs, ou du moins régulièrement. Quand on en dégottait une, il fallait payer de plus en plus cher et se battre avec d’autres soldats qui étaient dans le même état que Maillard. »

Pauvre Maillard, victime de ses fantasmes et de ses obsessions ! Hardenne et Bizot avaient décidé de poursuivre leur chemin. Ils s’étaient résignés à laisser Maillard sur le bord de la route, mort non pas au combat – comme les courageux, les héros ou les exaltés -, mais de sa quête du plaisir. Ils avaient finalement trouvé leur havre de paix, endroit presque idyllique en comparaison avec la dévastation du paysage. Tous deux s’y étaient posés. Hardenne avait enfin retrouvé sa chère terre, lui qui ne voulait rien d’autre que de faire pousser ses légumes, redonner vie à ce tout petit bout de nature et espérer en des jours meilleurs.

Mais la guerre, cette Camarde éternelle, les avait retrouvés dans leur coin de paradis. Elle avait réussi à embarquer Bizot au passage. Elle avait bien tenté de récupérer Hardenne. Mais il était rusé, madré comme les paysans. Il savait l’âpreté, la rudesse de l’existence. Dominique Hardenne était endurant, tenace, solide. Lorsqu’il avait entendu le grondement de LA bombe au loin, il avait immédiatement compris et s’était protégé. Car Hardenne ne désirait qu’une seule chose, rentrer chez lui, cultiver ses arpents. Il voulait revoir son village, ses parents, ses amis. Et Nathalie, surtout. Mais dans son bourg comme partout ailleurs où il était passé, plus rien ne subsistait de la vie d’antan, de sa douceur, de cette paix propre aux existences retirées, isolées presque secrètes. « Le paysan avait souffert de découvrir la nature calcinée, son jardin réduit en poussières toxiques ; mais cette peine, plus vive que celle éprouvé à la mort de Bizot, c’était déjà un retour à la vie, un adieu définitif à la guerre. Il était allé saluer Bizot et lui confirmer qu’il avait eu raison pour LA bombe, mais tort pour le reste, et que lui, Dominique Hardenne, s’en retournait chez lui pour vivre enfin, coûte que coûte. »

Le mariage de Dominique Hardenne de Vincent Engel est le roman du cataclysme, du nihilisme, de la déraison, de la dévastation, du vide crée par un conflit dont on ne saura que peu de choses au cours de la lecture. Dans cet ouvrage de l’auteur connu et récipiendaire de plusieurs prix littéraires, don celui du « Choix des libraires 2003 » et du « Prix des lecteurs du Livre de poche » pour son Retour à Montechiarro, et du « Prix des lycéens » pour Oubliez Adam Weinberger, nous offre un livre antithétique par rapport à l’ensemble de son œuvre riche et variée. Ici, pas de visions esthétiques, artistiques, romantiques ou nostalgiques d’existences, de lieux. Plutôt une perception crue, violente, dépouillée d’espoir, d’avenir, de beauté. Ici, LA bombe est passée, détruisant intérieurement les hommes, les figeant pour l’éternité, asséchant la terre au point de la rendre stérile, froide, sans âme.

En lisant Le mariage de Dominique Hardenne, le lecteur pénètre dans les pensées et les méditations de Dominique Hardenne, homme silencieux, originel et pragmatique revenant sur son passé, ses expériences avec une lucidité accrue. Dominique Hardenne, fantôme vivant parmi les ombres du passé, des morts, traîne dans son village à la recherche d’un embryon de vie, d’hypothétiques rescapés, d’espoirs vains. Régulièrement, il revient chez Amédée, ancienne amie de sa mère – veuve et bigote -, qui avait vénalement transformé son café en lupanar pour soldats désœuvrés en quête de tendresse tarifée. C’est dans ce lieu que Dominique retrouvera le corps de Nathalie, son seul et unique amour. Que pouvait-elle faire dans un tel endroit ? L’avait-elle fait pour lui signifier de ne rien attendre d’elle, que le passé n’existait plus ?

Pour dépasser ses propres peurs, ses angoisses, ses doutes, pour se donner le sentiment d’exister et se dire que tout pouvait encore recommencer, que tout pouvait se reconstruire, Dominique Hardenne reprendra la culture de la terre. Ce désir de rétablir l’ordre des choses, de redonner une once de vie végétale à un néant, un vide absolu, sera essentiel dans la solitude du personnage pour envisager un autre monde.

Le mariage de Dominique Hardenne est un livre visionnaire, un peu comme l’a été Le meilleur des mondes de H.G. Wells en son temps ou au Rapport de Brodeck de Philippe Claudel pour son ambiance singulière. Allégorie du 20ème Siècle et de ses horreurs, le lecteur ne peut s’empêcher de percevoir des analogies avec les conditions des Poilus de la 1ère Guerre mondiale ou de l’armée française de 1940 en pleine débandade politique et militaire, ayant perdu ses marques. Monde contemporain confronté aux craintes des guerres nucléaires et bactériologiques, Le mariage de Dominique Hardenne est aussi un roman de l’aventure intérieure, d’un homme qui sombre peu à peu dans la folie, qui discute avec les morts pour fuir cette incommensurable solitude, qui se demande comment rebâtir après une telle secousse, comment vivre cet après, unique survivant d’un Big Bang nucléaire. A découvrir absolument !

Chronique réalisée par Nanne.

Présentation de l’éditeur

Maillard, Bizot, Hardenne : trois soldats chargés de nourrir les troupes. Malheureux rescapés d’une armée en déroute, sur une terre dévastée qui a perdu le goût de vivre, ce trio improbable va éclater en morceaux lorsque Maillard et Bizot seront tués à leur tour.

Dominique Hardenne est peut-être le seul survivant du désastre, alors en bon fermier, il veut rentrer chez lui. Mais la guerre est passée ici aussi, et au village il ne trouve que des corps, parfaitement conservés dans leur dernière posture et qui lui en disent beaucoup sur la vie qui s’est écoulée en son absence.

Ses parents sont à la messe, comme toujours ; Madame Amédée, l’ancienne bigote, est devenue tenancière d’un bordel ; Nathalie, la belle Nathalie, est là aussi… Dominique Hardenne veut comprendre mais doit lutter contre la folie qui le guette à force de solitude et de doutes.

Au milieu des corps figés des habitants du village et des fantômes de Maillard et Bizot, les deux frères d’armes dont il porte les reliques, Dominique Hardenne entre dans une course contre la montre : contre la pourriture des corps, contre la prolifération des insectes, contre la folie distillée par la solitude. Dans son refus de céder la terre aux cloportes, Hardenne ramène l’humanité à ses peurs et ses rêves fondamentaux.

Lisez la chronique n°1.



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