Les grands gestes la nuit de Thibault de Montaigu

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Les grands gestes la nuit de Thibault de Montaigu, aux éditions Fayard

La dédicace de ce roman devrait être : à Françoise S., car Les grands gestes la nuit, c’est un « à la manière de », ni plus, ni moins.

J’accepte de reconnaître qu’il n’y a pas tromperie sur la marchandise de la part de l’auteur : le décor de son roman, l’époque, les personnages, les thèmes, sont bien ceux des romans de Sagan. Aucun doute n’est possible. Un petit peu de celui-ci, beaucoup de celui-là, un zeste d’un autre. Les ingrédients choisis sont de qualité, la recette ancienne est éprouvée, mais hélas l’exécution rate, ça ne prend pas, c’est mauvais.

Est-ce en voulant rendre un hommage à l’auteur des Bleus à l’âme que Thierry de Montaigu s’est imprudemment enlisé dans une histoire sans grand intérêt pour le lecteur d’aujourd’hui parce que déjà lue hier, et en mieux ?
Comment un jeune écrivain (trente ans, troisième roman) peut-il manquer à ce point d’originalité ? Un éditeur, de lucidité ?

Nous sommes dans les années 50 à Paris, à St Tropez, Amsterdam, Montreux, et pour finir, à la prison de la Santé.
TdM nous fait vivre l’ascension puis la dégringolade d’Antoine Braque, jeune tycoon de l’industrie pharmaceutique saisi à l’approche de la quarantaine par l’ennui, le conformisme ambiant, et la peur panique de vieillir sans avoir vécu. Attiré par le chant de sirènes d’un milieu qui n’est pas le sien, il va plonger pour les rejoindre. Elles sont jeunes, belles, insouciantes et savent s’amuser. Mais il ne saura finalement pas se les attacher autrement que par le pouvoir de son argent sur leurs addictions. Sirènes et cigales à la fois, les nouvelles amies d’Antoine danseront et chanteront pour lui pendant quelques étés mais l’histoire finira mal, très mal.

Au début des années 60, Sagan aurait pu écrire, beaucoup mieux, cette histoire datée. Puis Vadim en aurait fait un film, avec Delon dans le rôle d’Antoine, Deneuve dans celui de Fanny l’épouse froidasse, et Bernadette Lafont en Francine, la sirène-cigale déjantée…

Pour planter son décor et surtout l’époque, TdM fait appel à notre culture (!) en dressant à plusieurs reprises, des listes de noms. Exemple :
« Mylène Demongeot, Jacques Angelvin, Marina Vlady, Sylvia d’Harcourt, Michèle Morgan, Emmanuel Vronski… »Cela fait penser aux pages événements dans Jours de France, jadis.
Françoise Dorléac, Marie Laforêt, Sacha Distel sont cités plusieurs fois.
Sagan elle-même apparaît en silhouette à deux ou trois endroits.
Et tiens donc, Jacques Charrier (Monsieur Brigitte Bardot, pour les très jeunes) est, lui, remercié à la toute fin du livre avec quelques autres pour : « son aide précieuse » !

TdM n’abuse pas de cet artifice des listes de noms, c’est vrai, mais il en a d’autres, comme le détournement d’anecdotes connues.
L’amie Kiki (de Montparnasse, of course) dont le talent de plume a été incidemment découvert par Bernard Franck (ben voyons), revient d’une séance de dédicace à New-York :

« Alors ? Cette signature à New-York ? s’enthousiasma Jean.
– Une catastrophe, répond Kiki.
– Comment ça ?
– Eh bien, c’est simple, j’ai signé chaque ouvrage : With all my sympathies.
– C’est adorable.
– Pas du tout. Ca veut dire : avec toutes mes condoléances. Tu imagines leurs têtes ? »

Il est bien connu que c’est Sagan elle-même qui racontait cette anecdote lors de conférences de presse, au retour de son premier voyage à New-York.
Francine, l’héroïne (sans jeu de mots laid), conduit des voitures de sport pieds nus en fumant des Pall Mall. Cousu de fil blanc, je vous dis !

Plus tordu encore : l’évocation d’un événement sous forme d’énigme pour happy-few.
Mais franchement il n’y a vraiment pas de quoi être fière (moi) de reconnaître Chet Baker dans le trompettiste chargé qui déambule dans les rues d’Amsterdam en jouant My Funny Valentine, à la page 176.
 C’est dommage, une scène de club de jazz bien écrite et dramatiquement swing aurait été bienvenue pour rendre un vrai hommage à Chet (mort défenestré à Amsterdam en 1988).
Idem, les descentes de police et l’arrestation d’Antoine pour détention et trafic d’héroïne rappellent évidemment les gros soucis de Françoise Sagan à la fin de sa vie.

Sans vouloir m’acharner… j’ai relevé quelques perles stylistiques à vous faire partager :

page 172 (la scène se déroule à Amsterdam) : « Ils partirent dîner dans un restaurant près du fort » – Brel doit se retourner dans sa tombe sous les cocotiers ! Je sais c’est une typo, mais franchement chez Fayard, ils font « port » !

page 41 : « Elles éclatent de rire et vident leurs verres, une demi-lune de rouge à lèvres épinglée aux rebords. »– c’est l’image de l’épingle que je vois pas bien…

page 221 : « Partout, les rires fusaient pareils à de petits wagons blancs s’échappant vers le ciel fauve. »

page 276 : « Le Tallec sourit, son visage rayé comme un vieux vinyle. »

page 306 : « C’étaient des Brésiliens très chics, qui souriaient tout le temps et parlaient avec des accents d’oiseaux exotiques. »

Post Scriptum – Les romans de Françoise Sagan sont enfin en cours de réédition (chez Stock), grâce au dévouement et à l’acharnement de Denis Westhoff, son fils.

Chronique réalisée par Tilly.

Présentation de l’éditeur

La fête chaque jour. C’était le rêve de tous à l’époque, quand les caves de Saint-Germain vibraient au son du jazz. Francine n’échappait pas à la règle. Or ce rêve, Antoine était en mesure de le réaliser.

Richissime directeur d’un grand laboratoire pharmaceutique, en pleine déshérence conjugale, Antoine exauce le désir infantile de sa jeune maîtresse en fondant l’Eden-Plage à Saint-Tropez. L’ancien village de pêcheurs n’en est qu’à l’aube de son succès – et de ses excès. Filles faciles, cocktails au rhum, stars de la chanson ou du cinéma : rien ne fait défaut aux clichés que volent les photographes en embuscade. Ou plutôt si. Un manque subsiste. Une faille que vient bientôt combler la drogue.

Sagan et Bardot ont fréquenté son club, il finira par se shooter avec les filles de Madame Claude. Comment, en dix ans à peine, un grand bourgeois devient-il le premier trafiquant d’héroïne de France ? Comment le fantasme de la fête permanente engendre-t-il la déchéance ? Ces jeunes gens qui ont choisi l’insouciance, croyant que l’on pouvait vivre sans penser au lendemain, découvrent que les lendemains ont la gueule de bois. Qu’à tout négliger, on blesse ceux qu’on aime et on se détruit soi-même.

Si Thibault de Montaigu parvient à rendre aux années 50 et 60 leur épaisseur romanesque et dramatique, c’est qu’il s’attache à décrire Antoine avec une sensibilité presque filiale, conscient que la génération qu’il met en scène a mis la sienne au monde. Ainsi s’éloigne-t-il de l’autofiction qui caractérisait ses précédents romans tout en conservant ses thèmes de prédilection et ses obsessions d’écrivain.



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