Les nuits froides d'Olivier Vigna – Chronique n°2

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Les nuits froides d’Olivier Vigna, aux éditions Alphées

Mon avis en deux lignes pour internaute pressé :

On ne peint pas des exigences, on peint l’humain, des instants de vie, des bonheurs éphémères pour une œuvre unique et éternelle, tel est écrit ce livre, tel se lit ce livre.

Mon avis en X lignes pour les autres :

Un roman de belle composition, d’une architecture originale qui s’élève pierre après pierre vers une finalité inattendue.

L’histoire est menée de façon époustouflante, l’auteur nous tient en haleine, joue avec notre impatience, et d’un coup nous surprend en infiltrant de but en blanc un couperet en fin de certains chapitres, des chutes vertigineuses. Pour le coup, bercé par cette belle plume, le lecteur transi, revient en arrière se demandant s’il n’aurait pas oublié un indice en chemin !

La plume est fluide, concise et tout à fait agréable, saupoudrée de poésie, elle a un petit quelque chose qui surprend, une patte particulière qui séduit. Hormis les quelques chutes, un mouvement souple et doux à la fois, nous emporte avec volupté d’une constance irréprochable.

Les personnages sont parfaitement bien travaillés, définis, représentant à chacun l’image d’une certaine moralité dans cette histoire, comme des pôles opposés mais qui convergeraient inéluctablement attirés par la force des choses vers un point central et final dont on est loin de deviner.

Le personnage principal, Paul artiste peintre, est sur le point d’achever sa carrière, quand il se voit sélectionné parmi 9 autres illustres peintres, pour exposer leur œuvre durant 26 ans au « New York Art Museum » et chacun devant respecter les mêmes contraintes : techniques et temporelles.

Déjà, on peut facilement deviner le cheminement du roman, qu’on soit artiste ou pas. Quand le compte à rebours est lancé, le temps prenant d’assaut vos craintes, vos doutes, vos capacités, il vous assaille et vous torture, chaque jour devenant un pas vers la limite de l’extrême. Deux solutions possibles : la gloire ou la déchéance. Comment la créativité peut-elle se frayer un chemin dans ce dédale obsessionnel et oppressant ?

Quand une course aussi effrénée est lancée, quand des intérêts personnels sont en jeu, on recule devant rien même l’impensable. Sans doute, notre peintre aurait dû foncer, travailler sans autre optique de se surpasser pour atteindre sa dernière marche pour la gloriole.

Seulement, Paul avec son âme d’artiste, a gardé sa part d’humanité comme paramètre ce qui le poussera à revisiter cet objectif dans une autre dimension. L’auteur a parfaitement traduit, ce monde si particulier des artistes face à leur création en gestation, ce besoin de fuir pour mieux se retrouver, cet univers de solitude et d’extrême pour mieux frôler les limites de l’imaginaire.

Comment Paul va pourvoir concilier tout ce petit cocktail bouillonnant de contradiction, d’opposition, d’absurdité et non-sens pour répondre à ce défi ?

C’est dans ce climat de pression que Paul doit plonger ses pinceaux, au seuil d’une remise en question, « serais-je à la hauteur » et bien même le « serais-je » pour qui et pourquoi et dans quel but « devrais-je » me plier aux ambitions d’une population qui croit connaître l’art mais ne sont que des pantins articulés qui se meuvent au gré des critiques et autres affables personnages qui manient les ficelles.

Après une certaine confusion, de doute, Paul se résout à partir. Le cheminement se fait pas à pas, tantôt revisiter les souvenirs, revenir sur ses débuts, tantôt dompter le temps, puiser sa raison première de peintre. Explorer chaque parcelle de l’être humain, s’éloigner de New York pour retrouver le berceau de ses débuts, quand une rencontre inattendue va bousculer l’objectif de Paul.

Alors s’ouvre un nouvel horizon, une nouvelle perceptive de création, une source à remonter au tréfonds de lui-même par le biais de cet homme : Urbano qui a passé une grande partie de sa vie à l’ombre et dont sa seule préoccupation du jour était sa survie. Des passages sur le monde carcéral nous remémore l’absurdité et la bestialité de ce système, sans approfondir cette réflexion, elle reste sensée et facilement imaginable malheureusement.

C’est en la compagnie d’Urbano, de son histoire et son vécu en prison, que Paul remontera le filon de sa création, qu’il composera jour après jour dans sa bulle sans toucher ses pinceaux. Urbano a semé les graines, sa présence et son histoire ont permis la croissance de cette plante.

Paul a cultivé cette terre, laissant croître cette fleur unique qui devra être la dernière de sa carrière. Le jour de l’éclosion arriva enfin, in extremis, le temps ne pouvant s’arrêter, la tension monte crescendo, mais Paul a contrario devient de plus en plus serein, son tableau s’élève en lui, il ne reste plus qu’à le retranscrire sur la toile blanche. Telle une mesure à quatre temps : Un temps pour appréhender, un second pour sonder la source, un temps pour puiser pleinement sa créativité, un dernier pour composer, chaque étape étant primordiale pour mener à bien une œuvre, pourrait définir les quatre moments forts de ce roman.

Paul nous surprend, nous emmène vers des réflexions réalistes sur ce monde de l’art mais aussi sur la vie actuelle, sur la reconnaissance d’un artiste pour ce qu’il est réellement et non ce que les critiques ont fait de lui ou pense faire de lui. Quelle place doit-on donner à l’art ? Comment l’artiste doit se positionner lui-même entre son œuvre et son public ?

De New York à Paris, de son passé à son avenir, il a su tisser la genèse de sa toile qui couronnera sa carrière, une chance inouïe qu’il ne veut surtout pas gâcher pour mettre à profit cette force de médiatisation pour imposer son opinion. Sa moralité tout simplement, exposer sa vérité et sa volonté, un beau coup de maître il faut bien l’avouer de la part de Paul et surtout de l’auteur.

Un roman qui gonfle de page en page, grossit comme l’océan en colère pourtant avec un ciel serein en toile de fond, porté par des vents revenus du passé, des blessures remontant à la surface, la vague qui va s’abattre sur la fin, se devine sans jamais se révéler, alors le rideau final se lève et c’est un raz de marée qui s’abat sur la scène.

L’auteur nous a peint ici une belle toile de vie : l’art en couleur de fond, une fresque sur notre société, la vie de couple en ombre portée, des touches aux pigments vifs, un nuancé d’idées sur notre devenir, une œuvre colorée et harmonieuse, équilibrée et agréable aux riches portrait avec une ligne de fuite vers un questionnement existentiel et autres tracés philosophiques à effleurer selon le lecteur … Une composition parfaite que l’auteur nous suggère à nous de l’admirer avec notre œil avide de curiosité.

Eblouissant !

Je ne vous dévoile pas la fin du livre, vous laissant la joie de la découvrir comme la toile de Paul … Gardons le suspense à fleur de pinceau, comme l’auteur a su si bien le faire tout le long du livre, les couleurs de ce tableau se trouvent là où personne ne s’y attend, et si ce livre serait aussi pour vous une grande surprise, comme une grande vague qui vous emporterez loin ailleurs vers des contrées jamais explorées, vous voilà échoués sur une plage, une île sans nom.

Pour une petite mise en bouche voici quelques passages :

Page 52 : « Comme jadis il chantait, jouait forte cette œuvre, Paul peignait maintenant et gratuitement, sans feindre, sans imaginer ce qu’attendait autrui, le public et la presse, capable sans remords de tourner son fusil plus vite qu’un pinceau. Pas de pitié, dit Paul, très libre et détaché de l’injonction de plaire. Il fallait avancer pour s’assurer combien cet amour du public existait, et sincère, et durable, pas tronqué par la plume de quelque esprit malsain, tournicoteur adroit, endormeur d’opinion, homme affable au dîner, capable du pis surtout quand les vagues s’affolent et que les goûts vacillent en cherchant quelques maîtres, comme si l’art était pour service un beau diable. »
 
Page 90 : « Paul voulait ce matin marcher loin et tout seul. Marcher pour respirer, progresser, avancer plus vite qu’en peignant. Voir le monde le temps d’une grosse heure debout. Audrey avait compris : Paul téléphonerait s’il devait prolonger.
Croiser d’autres humains, sentir l’air près du sol, compléter sa palette et se remplir de bruits. S’arrêter quelquefois pour retrouver le calme, puis replonger sans bruit dans le fleuve des heures, des rues et du ciel haut, accueillant sans la voir la pluie de chaque instant qui tombe, lourde et fraîche, sur tout le corps de Paul. Dans ces moments d’écoute, rein ne semble exister. Rien que des sens ouverts, prêts aux meilleures surprises comme aux plus lâches coups.
Marcher sur le bitume et laisser son parti prendre un trottoir, cet autre, tourner, se laisser vivre. Nul autre choix pour maître que celui sans ancrage du peintre vague en vogue, buvant sans les compter les flots qui le foudroient et d’abord le saisissent, le soustrayant aux dents de la circulation pour le hisser d’emblée dans un monde où les mots ne sont pas arrimés, où tout peut arriver, où rien n’est interdit. »
 
Page 251 : « Personne ne savait qui devait s’émouvoir et s’il fallait pleurer. C’était un ouragan qui s’emparait des lieux. Cérémonie conclue par un coup imprévu. Ronald en était blanc, sa voix était partie, son micro, inutile.
Paul attendait qu’un signe l’incitât à répondre au séisme sans bruit qui balayait les rangs. »

Lu sous format tapuscrit, c’était une première pour moi, et je dois avouer que c’est étrange de pénétrer dans un livre qui n’en est pas un réellement en tant qu’objet.

Chronique réalisée par Pascale.

Présentation de l’éditeur

« Il est question de « nuits » : humain face au destin questionnant sans sommeil le silence des heures, peintre devant sa toile voyant l’inanité du projet qu’il se donne, corps blessés endurcis tenus entre les murs, villes-monde grouillantes et fredonnant l’écho de vies inanimées. Froides ces nuits d’abord : on se sent frêle, nu, quand un plus grand que soi donne un ordre impossible ; abandonné aussi, quand l’espoir est parti sur l’autre continent. Plus que quiconque un peintre au grand soir de sa vie se pose ces questions au moment de tout donner pour sa dernière toile. Il faut que le feu naisse, reprenne des couleurs et retrouve un objet.

Ce peintre, c’est chacun d’entre nous, dans notre vie de chaque jour. Des gens riches et des pauvres, connus et inconnus confrontent leur angoisse, leurs joies et leurs attentes à voir les jours qui tombent, décimés par l’oubli. Un musée mais deux villes, quatre figures centrales, dix peintres pour dix toiles, de l’amour, des menaces, des courses, le temps qui fuit, de l’argent, une éthique : une vraie promenade sur un coin de planète qui regarde en souriant l’homme, traçant sa route, faire des cailloux des fleurs. »

Une façon d’aborder la condition humaine à travers le parcours extraordinaire d’un peintre ordinaire, dans un style enlevé qui sait nous rendre proche de ces personnages si réalistes. Un miroir finement ciselé.

Lisez la chronique n°1.



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