Nagasaki d'Éric Faye – chronique n°1

nagasaki Eric FayeNagasaki d’Éric Faye aux éditions Stock

Shimura-san vit seul à Nagasaki. C’est un homme très ordonné qui tient une maison propre où tout est à sa place. Tous les matins, il part travailler à la station météorologique de la ville et rentre chaque soir dans sa grande maison silencieuse désertée par son fils qui restreint ses visites à une par an.

Mais depuis quelque temps, Shimura-san a l’impression que des objets sont déplacés, que de la nourriture disparait. Peu à peu, il devient obsédé par cette idée et décide d’installer une webcam qu’il pourra surveiller de son travail. Quand il y découvre une silhouette qui se déplace chez lui, son quotidien bascule.

Difficile de ne pas tout vous dévoiler de ce très court roman…

Shimamura va découvrir qu’une femme vivait chez lui à son insu et sa vie va en être totalement perturbée. assimilant cette intrusion à un viol, le narrateur n’arrive plus à se sentir chez lui et se sent complètement dépossédé.

 » J’étais ébranlé. L’intérieur de mon frigo était en quelque sorte la matrice sans cesse recommencée de mon avenir : là m’attendaient les molécules qui me donneraient de l’énergie dans les jours suivants, sous la forme d’aubergines ou de jus de mangue, et que sais-je encore. Mes microbes, mes toxines et mes protéines de demain patientaient dans cette antichambre froide et l’idée qu’une main étrangère attentait à celui que je deviendrais, par des prélèvements aléatoires me troublait au plus profond. Pire : celà me révulsait. C’était ni plus ni moins une sorte de viol.  »

Plus loin, c’est la parole de l’intruse (qui ne sera jamais nommée) que nous aurons loisir d’écouter. Nous découvrirons pourquoi elle est là, comment elle a pénétré et vécu de nombreux mois en clandestine, cachée dans un placard. Elle aussi a connu une certaine dépossession de son chez-soi.

« Nagasaki » est le récit de 2 solitudes qui se sont croisées sans vraiment se reconnaitre. Shimura-San est ambivalent envers la squatteuse : rejetant sa présence qui le rend étranger à sa propre maison, il éprouve malgré tout une certaine culpabilité d’avoir conduit cette femme dans un procès pour quelques denrées volées. De son côté, la clandestine s’est coulé dans le quotidien du météorologue, découvrant quelle est sa vie, ses manies, ce qu’il aime, etc… Bref, telle une vraie compagne, elle connait tout de lui.

Eric Faye a su faire preuve ici de concision. Il est allé à l’essentiel et nous offre un texte sobre où pas un mot n’est de trop, où on ne trouve aucune fioriture stylistique. Le texte n’en est pas pour autant pauvre et fermé sur lui-même.

Inspirée d’une histoire vraie, voici une histoire singulière qui nous pousse à réfléchir sur ce qui fait notre identité et celle de l’Autre. Nous pensons nous connaitre ainsi que les lieux que nous habitons ou fréquentons. Un intrus vient le bouleverser et voilà tout notre rapport au monde transfiguré. Nous pensons être les propriétaires des choses mais notre possession n’est que passagère. D’autres viendront après nous.

Sera également évoquée la question de l’humain et de la société individualiste qui délaisse certains de ses membres, jusqu’à les oublier. Devenus invisibles aux yeux des autres, ces exclus finissent par se fondre avec les lieux qu’ils habitent.

 » Que signifie encore ce nous qui revient à tire-larigot dans les conversations ? Le nous meurt. Au lieu de se regrouper autour d’un feu, les je s’isolent, s’épient. Chacun croit s’en sortir mieux que le voisin et cela, aussi, c’est probablement la fin de l’homme. »

Mon seul bémol : un léger sentiment d’inabouti, parfaitement voulu par l’auteur, mais qui me laisse quelque peu sur ma faim. Le roman se termine par une lettre de l’intruse. J’aurais tant voulu lire une réaction ou une réponse à ce courrier…

 » Je n’apporte aucune résolution, comme peuvent le faire des auteurs de romans policiers. Je réhabilite le mystère.  » Eric Faye

Bref, une petite perle à ne pas rater dans la marée de la rentrée !

Chronique réalisée par Le grenier à livres

Quatrième de couverture :

« Clandestine depuis un an Il s’étonnait de voir des aliments disparaître de sa cuisine : un quinquagénaire célibataire des quartiers sud a installé une caméra et constaté qu’une inconnue déambulait chez lui en son absence. »

Un simple fait divers dans un quotidien du matin à Nagasaki. Tout commence par des disparitions, en effet, des déplacements d’objets. Shimura-san vit seul dans une maison silencieuse qui fait face aux chantiers navals de Nagasaki. C’est un homme ordinaire, qui rejoint chaque matin la station météorologique de la ville en maudissant le chant des cigales, déjeune seul et rentre tôt dans une retraite qui n’a pas d’odeur, sauf celle de l’ordre et de la mesure.

Depuis quelque temps déjà, il répertorie scrupuleusement les niveaux et les quantités de nourriture stockée dans chaque placard de sa cuisine. Dans ce monde contre lequel l’imprévu ne pouvait rien, un bouleversement s’est produit.

Devant l’écran de son ordinateur et grâce à sa caméra, Shimura-san finit par apercevoir l’intruse. Il y a bien quelqu’un chez lui. Il a vu son profil. Il l’observe. Il attend d’être sûr. Est-ce une hallucination, un fantôme de ses échecs sentimentaux passés, une amante amère et revancharde ? Il finit par appeler la police. L’invitée est embarquée et mise en cellule. On apprendra par les agents en charge de l’enquête et lors du jugement que cette femme à peine plus âgée que son hôte avait trouvé refuge chez lui au cours de son errance. Il partait sans fermer à clé, seule concession à sa maîtrise. On lira qu’elle aimait sentir sur sa peau le rai de lumière qui traversait la pièce l’après-midi et l’odeur des draps propres dans l’armoire qui lui servait de chambre. Tel un animal, cette femme sans passé sentait la menace, détectait le bruit des pas et bondissait se cacher, à l’abri du danger. Elle ne voulait rien de plus qu’être là, sans déranger. Elle aussi était seule.

On apprendra bien d’autres choses encore ; sur la mémoire des lieux et la mémoire tout court, dans une lettre finale que la « clandestine » adressera au maître des lieux, désertés.

Lisez la chronique n°2



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