Suicide Girls d'Aymeric Patricot

Mise en page 1

Suicide Girls d’Aymeric Patricot, aux éditions Léo Scheer

Autant le dire tout de suite, Suicide Girls est un livre malsain.
Il est question de fascinations macabres, d’amours délicieuses parce que sans issue, de roman familial foireux, de beautés glauques à souhait. En soi, rien de dramatique sans doute, un zeste de moralisme compassionnel ou une louche de complaisance permettrait de rassurer le lecteur : ah un roman pédagogique / ah du voyeurisme cynique, tout va bien, j’ai bien affaire à de la littérature contemporaine.
Seulement voilà, Aymeric Patricot en a décidé autrement. Ni rentre-dedans obscène avec mini-succès de mini-scandale à la clé ni voix doucereuse pour arrondir les angles, mais une écriture au classicisme vénéneux, nette et cruellement sensible. L’entreprise est ambitieuse et sans pitié : descendre dans les bas-fonds de la conscience, scruter les entrailles des êtres les plus tangents, avec un souci d’exactitude peu commun, et, poussée jusqu’à un certain point – un point sans cesse reculé – l’envie de comprendre, voire de célébrer ce que tout individu dit équilibré fuit spontanément.

Au début on ne se méfie pas, on commence avec une voix familière, un trentenaire qui fait part d’un malaise raisonnable. Il ressasse la disparition suspecte d’un père rongé par ses contradictions, se dit parfois assailli par des images suicidaires, déplore sa relation compliquée avec la trop saine (?) Laurence, conscient de leur « parfaite inadéquation » – relation tortueuse évoquée non sans subtilité et mélancolie sobre, à la manière d’un Benjamin Constant dans Adolphe. La structure du roman, fondée sur le principe de la double voix narrative, est toute aussi rassurante : une jeune femme, Manon, s’exprime parallèlement, évoquant sa sinistre trajectoire de fille trop désirée, meurtrie, violée, en guerre et en fuite. Cette seconde voix, plus juvénile, plus crue et moins réfléchie, complète parfaitement la première. On sait bien que ces deux solitaires sont appelés à se rencontrer un jour, pour le meilleur et pour le pire, l’angoissé et la cabossée, quelle belle idylle. D’ailleurs la 4° de couverture se fait fort de l’expliciter au cas où on serait étourdi, et de fait à la mi-roman, paf la rencontre. Bref, nous voilà en route pour du romantisme ténébreux, à coup sûr Eros va encore se ruer sur Thanatos, et réciproquement.

Sauf que le malaise s’insinue très vite. La poésie se mêle sans vergogne au sordide, les explications les plus lumineuses côtoient les aberrations, la vérité des êtres s’achète au prix fort. On n’oubliera pas, notamment, les scènes où tout ce qui peut être dit sur les noirceurs de la préadolescence – instinct, prédation, grégarité – est dit avec une clarté et un calme terrifiants. Mélange de sauvagerie spontanée et de rituel muet, parfaitement réglé, les agressions collégiennes montrent qu’il n’est pas besoin de se retrouver seuls sur l’île de Sa Majesté des mouches pour être inhumains. De l’ambiguïté de toutes les fameuses suicide girls, rien ne nous sera caché non plus. En apparence ballotées ou en attente d’un bien improbable sauvetage, beaucoup se révèlent autant amazones que victimes, artistes de leur propre déchéance. Se détruire requiert de la grâce. Les traumatisées rejouent à l’envi le traumatisme originel. Les cicatrices des poignets s’affichent, il y a de la volupté à se sentir partir, de la fierté à évoquer ses voyages de presque-non-retour. Et plus grave encore, le lecteur se surprend à suivre sans frémir la longue dérive des personnages. Car si tout est d’une rare violence (parfois à la frontière du burlesque, comme le week-end où Manon découvre que tout mâle désire automatiquement la posséder, jusqu’au petit garçon de quatre ans qui la harcèle et la pelote avec application !), tout est évoqué avec une grande sérénité, et les comportements égoïstes, convulsifs, incohérents, baignent dans une sorte de halo tiède, une agréable torpeur. Le narrateur éprouve de la honte au terme d’une relation désastreuse ? Ce sentiment deviendra « aussi délicieusement amer qu’un chocolat très pur ». Une jeune inconnue défenestrée s’étale sur le trottoir ? Il remarque « de beaux cheveux blonds en auréole ». De pauvres filles perdues témoignent de leurs errances ? « C’était une atmosphère douce, un lent acheminement vers la clarté… » Il pourrait facilement devenir odieux, cet assoiffé de confidences lugubres, ou ridicule, comme lorsqu’il bénéficie des prestations d’une « performeuse » qui met en scène d’impeccables suicides féminins pour son plaisir, en esthète décadent vaguement cousin du Des Esseintes de Huysmans. Mais il restera un antihéros désarmant, dévoilant une tendresse non feinte, souriante, parfois admirative, pour ses « petites chéries de la déglingue ».

Car l’œuvre entière est animée par une quête qui dépasse le catalogue des pathologies. Les personnages se débattent au cœur de vies « froissées », où tout semble en perpétuel décalage : la pesanteur diffuse des exigences sociales, la perception de son propre corps, les zones d’ombre de toute psyché humaine, les mouvements d’empathie ou de terreur, le désir d’ »évaporation », autant de failles ou de distorsions que l’individu lambda ignore ou feint d’ignorer afin de mener la vie la plus normale possible, autant de failles ou de distorsions dont les familiers du grand vertige ont une conscience aigüe. Des crevasses s’ouvrirent sous leurs pieds, bien malgré eux, et désormais ils choisissent d’explorer le fond de ces crevasses, avec effroi et délectation. Tout cela implique « de petites hystéries localisées », la recherche d’un « dynamitage de la vie quotidienne », ou même le rêve amoureux de se côtoyer en « fantômes ». Personnages d’un roman d’apprentissage un tantinet pervers, les suicides girls et leur disciple (à moins qu’il ne soit leur Pygmalion) se voient volontiers comme « les sages écoliers de la mort ». L’apprentissage sera long, érotique et éprouvant, les zones d’ombre gagnant du terrain au fur et à mesure qu’on les découvre. La cartographie mentale ne cesse d’être mise à jour, d’autant que, pour accroître le trouble s’il en était besoin, Aymeric Patricot s’ingénie à faire glisser les réseaux d’images : dans son univers de « cauchemar merveilleux », la rédemption présente d’inquiétantes similarités avec la chute, toutes deux régulièrement représentées (classiquement, une fois encore) par des images de foudre, de feu ou d’eau. La belle Manon connaît ainsi une tendre extase, « grande marée chaude, dissolvant ce qu’elle touche », extase libératrice mais étrangement comparable à la première sensation de l’agression la plus violente, où elle fut « comme happée par la mer »…

Alors ? Alors on peut se détourner de ces frasques en se disant que non-vraiment-ce-n’est-pas-bien-du-tout-d’évoquer-de-tels-sujets-de-cette-façon-là, ou on peut comme le narrateur chercher l’éclair cathartique dans l’obscurité ; ou on peut encore considérer, comme la narratrice, « qu’il suffit de constater l’enchaînement des faits et de prendre les choses avec humour, ou fatalisme, ou poésie, ou même avec foi ». Mais dans tous les cas il sera bien difficile d’échapper au charme de ces phrases denses et honnêtes, délicates et douloureuses, qui donnent à penser loin au-delà des considérations commodes.
Et on conclura que décidément, Suicide Girls est un livre malsain.
Comme on aimerait en lire plus souvent.

Chronique réalisée par Marc Séfaris.

Présentation de l’éditeur

La vie paisible d’un jeune professeur se lézarde, se laisse envahir par l’obsession du suicide depuis que son père a disparu d’une façon qui laisse place au doute. Il éprouve un vertige grandissant à l’idée de rencontrer des jeunes femmes tourmentées, dont la détresse l’ensorcelle.

Manon, collégienne, subit le désir puis la violence des garçons. La mort lui paraît un refuge. Elle devient à l’âge adulte l’une de ces suicide girls qui traînent leur désespoir, leur séduction trouble jusqu’aux limites du passage à l’acte.

Un amour périlleux naîtra de la rencontre entre Manon et celui qu’elle appelle son « ange noir ». Peut-être découvriront-ils, au contact des zones les plus obscures de leur esprit, la possibilité d’un bonheur.



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