Transports en commun de Jean Grégor

Transports en communTransports en commun de Jean Grégor aux éditions Fayard

Boris est un adolescent des années 70. Il tombe bientôt amoureux de Sylvie Caron, une fille dont le père conduit une luxueuse BMW, trois initiales qui marquent un fossé social. Auquel s’ajoutera bientôt une catastrophe mêlant intimement le destin de Sylvie et de Boris. Autour de ces deux protagonistes évolue une ribambelle de personnages, qui vont aimer, souffrir, ne plus aimer, divorcer, pour certains même mourir au fil des pages de ce roman, sans oublier celui qui restaurera une DS,car les voitures sont un personnage à part entière de ce livre : lieu d’émotions inoubliables (on pense au voyage d’un des personnage pour rejoindre sa caserne un lundi au petit matin) ou l’on meurt aussi. D’où ce titre si bien choisi : transports en commun, se référant aussi bien  aux déplacements physiques qu’aux sentiments (les transports amoureux d’autrefois). A ceux qui douteraient qu’une voiture peut être émouvante, je recommande d’embarquer dans la lecture de ce livre et de se laisser mener jusqu’à la fin. Et (troisième niveau de lecture) la voiture et les transports sont une métaphore de notre modernité technique et sa vitesse exubérante.

Pour être complet, ajoutons que le roman se passe dans deux époques : l’une contemporaine qui est le temps de la narration qui survient après les événements, et l’autre située dans le passé, un passé auquel est mêlée l’énigmatique narratrice, le personnage le plus discret du roman qui a bien connu le père de Boris, mais je n’en dirai pas plus. Si ce n’est que les deux intrigues finiront par se rejoindre, que le dénouement des événements contemporains se trouve dans le passé… et qu’une fois encore, Jean Grégor se fait le chantre de la fidélité envers et contre tout, comme si finalement les premiers élans étaient toujours les bons (pour quelqu’un qui ne voulait rien dire, j’espère ne pas avoir trop parlé).

« On se demandait Boris et moi ce que les gens retiendraient de nous quand on serait morts et la réponse hé bien c’était pas grand chose. On pensait à nos grands parents qui avaient connu la guerre des choses comme ça, mais pour nous, il n’y avait rien à raconter », explique un des personnages de Transports en commun, résumant presque le projet de ce livre. Que reste-t-il à raconter quand l’histoire oublie d’être tragique ? Les gens normaux n’ont rien d’exceptionnel, c’est bien connu, cela ne les empêche pas d’avoir une histoire. Et c’est cette histoire que durant 300 pages Jean Grégor raconte avec les qualités qu’apprécient tous ceux qui ont déjà lu un de ces livres (mon préféré étant jusqu’à ce jour Jeunes cadres sans tête, un livre prémonitoire sur la dureté du monde au travail).

Un style d’abord à hauteur d’homme, sans emphase. Un style discret et abordable, simple en apparence comme ses personnages – on pense aux gens de peu, ce si joli titre de Pierre Sansot – mais qui recèle une profondeur, comme les anti-héros de Jean Grégor, pour peu qu’on sache les écouter et les observer. Ce n’est pas le genre de livre où on souligne des phrases que l’on pourra déclamer le soir au creux des bois, comme le premier poète romantique venu, plutôt un travail d’orfèvre ou d’ébéniste, les mots s’emboitant les uns dans les autres d’une façon tellement évidente que cela requiert une vraie maîtrise.

Cela n’empêche pas l’auteur d’avoir un humour discret, toujours bienveillant. Jean Grégor n’est pas l’homme des sarcasmes. Son écriture tout en tendresse n’est jamais gnan gnan : elle n’ignore rien des malheurs de la vie, qu’ils soient grands ou petits. Page 204 (une voiture qui connut un grand succès chez Peugeot) on en trouve un exemple parfait : «Boris se souvenait de ce voyage en Espagne où il s’était arrêté au bord de la route pour leur donner une claque à chacun. Cette époque heureuse était bien révolue. » Page 205 (autre voiture star de la firme au lion) : « en somme, ils roulaient pour éviter de voir les choses en face ».

En un peu de moins de 320 pages, Jean Grégor réussit à faire vivre une petite dizaine de personnages, auxquels le lecteurs s’attache. Il réussit ce qui me semble le plus difficile à faire : un roman de qualité pour un vaste public. En voiture !

Chronique réalisée par Christophe Bys

Quatrième de couverture :

Franconville, années 80. Les banlieues pavillonnaires se transformaient inexorablement en cités-dortoirs. Comme pour compenser l’uniforme grisaille qui gagnait du terrain, la société de consommation offrait aux classes moyennes mille objets de convoitise, de fierté, de manies, de fantasmes.

Parmi eux, la voiture tenait une place de choix. Elle permettait de joindre l’utile à l’agréable, le fonctionnel au symbolique, de se rendre à son lieu de travail tout en affichant son statut social.

Boris Manzarek était très fier de la CX de son grand-père. En revanche, il avait honte de la 4L de son père, qui avait hérité de 68 un souverain mépris pour ces boîtes à savon affublées de roues. Et naturellement, cette honte redoublait lorsque Boris sortait de la 4L devant le collège au moment même où Sylvie Caron descendait, elle, d’une BMW.

Un deuil précoce frappe les deux adolescents au même moment. Le hasard fait se percuter à grande vitesse la voiture du père de Boris et celle de la mère de Sylvie, qui meurent tous les deux. Le drame marque à jamais les jeunes gens : bus, voitures, avions, tout ce qui bouge va devenir pour chacun d’eux une obsession. Désormais éloignés l’un de l’autre, ils grandissent hantés par un souvenir commun. Et dans le bruit des moteurs, le ronronnement de la circulation, le vacarme des avions qui décollent, la question subsiste : Boris et Sylvie parviendront-ils à se retrouver ?

Derrière son titre trompeur, Transports en commun est le roman d’une génération et de son objet totémique, ce produit manufacturé que, dans Mythologies, Roland Barthes n’hésitait pas à comparer aux cathédrales gothiques : l’automobile.

Jean Grégor est né en 1968. Il a été coursier, pompier, serveur dans les trains, vendeur de chemises, de pulls, agent consulaire, chauffeur de grande remise, et travaille aujourd’hui dans un aéroport. Il a publié deux recueils de nouvelles et six romans, parmi lesquels L’ami de Bono (Mercure de France, 2005) et Zénith (Mercure de France, 2009).



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