Zimmer d'Olivier Benyahya

zimmerZimmer d’Olivier Benyahya aux éditions Allia

« Je suis rentré d’Auschwitz le onze avril 1945. Je fêterai demain mes quatre-vingt deux ans. D’un point de vue strictement juif, je n’ai jamais été plus détendu qu’après Auschwitz. S’appeler Zimmer et habiter Paris après avoir été déporté là-bas, c’était quelque chose dont on ne mesure pas la portée. Ça vous avait des parfums de sainteté. Je le dis tel que je le ressens, et n’en déplaise à certains, jamais je n’aurai été plus apaisé qu’à l’époque où je suis rentré des camps. Encore que le mot apaisé me semble mal choisi. Mes nuits étaient agitées. Il y avait tout de même des choses dont je peinais à me défaire. Mais ne pinaillons pas. Il fallait s’appeler Zimmer à la Libération et flâner aux abords du Vélodrome d’Hiver en arborant un numéro à l’avant-bras. C’était quelque chose ».

Bernard Zimmer est un vieux monsieur respectable qui vit à Paris depuis toujours. Né dans le quartier de l’Opéra, il s’est installé rue du Temple après la Libération et son retour de Pologne. C’est là qu’il a connu sa femme ; là que Claude – son frère -, se cachait pendant l’occupation grâce à l’aide apportée par un couple généreux ; là encore que Zimmer a appris son métier et crée son entreprise de textile. Toute une existence pleine de remembrances dans cette rue du Temple. Et puis, pour tente d’oublier l’impossible, l’inoubliable, Zimmer a déménagé dans le 7ème arrondissement. Ici au moins, on vit tranquille, en paix, sans la présence des Arabes. Le prix du m² et la réticence des voisins dissuadent cet entourage qu’il considère inconvenante, discourtoise. « Nous y avons toujours joui de cet oubli auquel je faisais allusion, cet oubli précautionneux que nous avons appris à élever au rang d’aspiration. D’un point de vue strictement juif, le prix du mètre carré dans certains quartiers de Paris est un signe de Dieu. Le Tout-Puissant veille sur nous. Il se repent. Voilà ce que je dis à Marianne. Le prix de l’immobilier dans les beaux quartiers c’est la repentance de Dieu après Auschwitz ».

Pour lui, tout individu se doit d’être fier de ce qu’il est, ou a été. Il doit marcher la tête haute, sûr de lui, sans craindre rien ni personne. C’est un peu la raison pour laquelle il en veut aux Juifs en général. Cette volonté qu’ils ont de se fondre dans la masse, de disparaître, de devenir expert dans l’art du camouflage, tel le caméléon, indispose Zimmer. S’il le pouvait, il réglerait son compte aux Juifs aussi. Mais Zimmer préfère s’occuper du sort des Arabes pour le moment. Il en a déjà éliminé trois et compte bien ne pas s’arrêter en si bon chemin. D’ailleurs, il approuve cet humoriste noir qui se déguise en juif avec fausse barbe et papillotes pour railler le sionisme. « Grâce aux Juifs, il peut désormais parler plus librement, ne plus ennuyer les gens avec les sempiternels championnats de génocide en Afrique, il peut faire comme si ces malheureux en avaient fini de sucer les pierres ». Si ce comique noir avait vécu à l’époque de ses vingt ans, Bernard Zimmer lui aurait appris comment on s’amusait de cet accoutrement, comment on criait, on hurlait, on vociférait « Mort aux Juifs ». Les temps changent. Maintenant, les Juifs se sentent partout chez eux. Parfois, Zimmer se demande si ce n’est pas une ruse pour tous les enfermer une nouvelle fois.

De même, les goys doivent se sentir un peu coupable de ce passé pour leur offrir autant de lieux de commémoration. C’est toujours la même chose avec les goys. Ils adorent l’humour juif, le trouvent drôle, burlesque tout autant que dramatique, caricatural, plein d’autodérision, divertissant, émouvant. Et puis, alors que chacun vivait en harmonie, cette dérision ne convient plus. Tout change. Le Juif est stigmatisé. Il est décrété coupable de tous les maux, de toutes les souffrances, de toutes les crises et des dégâts faits. Le Juif est pris à parti. « Que le fait de ne plus nous trouver aussi drôles les déstabilise, que la nostalgie de l’esprit juif – cet esprit juif qu’ils appréciaient sans comprendre qu’ils se faisaient baiser – les conduise à perdre le sens des réalités. Où sont passés nos Juifs si drôles ? Où sont passés nos Juifs si bons compagnons et si pleins d’esprit et comment ont-ils pu nous faire ça ? !!, ils sont là à tituber, sont pris de vertiges, et voilà comment on se retrouve un beau jour à sucer des glaçons dans un train ».

« Zimmer » ou le parcours, le cheminement, la progression psychologique d’un individu à jamais marqué dans sa conscience par son histoire personnelle et collective. « Zimmer », premier roman d’Olivier Benyahya, où les pensées, les réflexions d’un vieil homme qui ne distingue plus la réalité de son quotidien d’un passé qui a été et qui ne passe encore pas. Au cours de ses réminiscences, Bernard Zimmer revoit son adolescence à Paris, ce qui l’a construit – ses grands-parents juifs assimilés et français, la religion -, la tolérance et un regard empreint d’humanisme vis-à-vis de l’autre. Au travers de son personnage, Olivier Benyahya nous parle de la communauté juive, de ses relations équivoques avec Israël, du sionisme, des Palestiniens, des clivages moraux, sociaux entre Séfarades et Ashkénazes. Les premiers étant vus comme des Arabes nés juifs par les seconds perçus comme de vulgaires polacs, juifs religieux stricto sensu, purs, ne souhaitant que la construction antique et biblique du Grand Israël. Mais rassurez-vous, il n’élude pas les problèmes sociaux contemporains. Par le regard acéré, aiguisé, acerbe voire même cynique de Zimmer, Olivier Benyahya attire notre attention sur la situation dramatique et inextricable des banlieues, de l’immigration, de tous ceux que les différentes politiques ont cantonnés dans ces lieux – nouveau ghetto aux murs psychologiques souvent difficiles à faire tomber – pour les contingenter, les maintenir, les oublier. Bien sûr, il y a l’insécurité, la précarité, la peur de l’autre. Six millions de musulmans contre six cent mille juifs, comment lutter pour se préserver ? L’histoire est une roue infernale qui tourne inlassablement et broie quelque peu la mémoire de certains. Les craintes d’aujourd’hui sont-elles les terreurs d’hier ? Faut-il s’exiler, fuir de nouveau à New York ou Tel Aviv en raison d’un regain d’antisémitisme ? On use et abuse de ces poncifs pour faire revenir les plus dociles au bercail, en Israël. Mais Zimmer ne partira pas là-bas. De même qu’il n’est jamais revenu en Pologne. C’est un homme mentalement et intellectuellement mort qui persiste à vivre à travers ses souvenirs. Dans un texte court – soixante-dix pages – à l’écriture âpre, pertinente, percutante, l’auteur nous fait pénétrer l’âme et les considérations d’un individu à jamais détruit, terrorisé, mortifié par son expérience de la vie qui n’a été qu’un vain combat contre ses propres démons. Récit elliptique sur la résilience, sur cette difficulté de re-naître après un tel cataclysme humain, Olivier Benyahya nous fait prendre conscience que toute réparation, résurrection, guérison est un événement précaire, fragile, instable qui peut se déliter, basculer à tout instant. « Je vous donne mon holocauste. Je vous le donne de bon cœur. Et je vous souhaite la mort ». L’essence même de « Zimmer » est contenue dans ces quelques phrases. Édifiant !

Chronique réalisée par D’un livre l’autre

Quatrième de couverture :

Paris, hiver 2005. Les synagogues cessent de brûler. Les banlieues prennent feu à leur tour. Un survivant de la Shoah assassine des Arabes, règle ses comptes avec les Noirs, s’en prend aux Juifs qui fuient pour NewYork ou Tel Aviv. Relatés dans un style syncopé et précis, les propos du narrateur dessinent en filigrane une figure traumatique. Zimmer s’apparente au récit d’un suicide impossible. Celui d’un homme déjà mort. Un homme qui ne subsisterait que comme construction, équilibre précaire : produit de l’Histoire, de représentations, d’interroga- tions qu’il ne perçoit plus que comme contingences. Mais de l’éventualité à l’acte qui l’anticipe, tout bascule…



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