Les Assoiffées de Bernard Quiriny

Les AssoifféesLes Assoiffées de Bernard Quiriny aux éditions Seuil

Bernard Quiriny a été remarqué pour son talent de novelliste, il passe courageusement au roman en proposant avec « Les assoiffées » une caustique uchronie qui épingle sans pitié les travers des intellectuels et journalistes, si facilement aveuglés par les idéologies, en particuliers celles qui s’annoncent comme les plus progressistes. Ainsi en 1970, date officielle de la fondation du Mouvement de Libération des Femmes,  Quiriny imagine une révolution d’inspiration féministe qui emporte le Bénélux et instaure la dictature vaginocratique des Bergères. Ingrid, puis sa fille Judith (Butler ?) impose un cruel système totalitaire dans lequel les hommes sont exclus, asservis, poussés à la castration tandis que les femmes  doivent se résoudre au lesbianisme et à une vie sororale rappelant les années fastes du stalinisme. Ayant fermé ses frontières, ce modeste nouvel empire devient « un mystère au milieu de l’Europe ».

Mais le reste du monde, la France en particulier, perçoit ce système comme un modèle d’égalité. Un petit groupe issu de l’intelligentsia germanopratine réussit à être convié à un voyage officiel durant lequel ils seront abusés par la propagande gouvernementale. Et Quiriny se fait alors plaisir soulignant leur ridicule tandis que ces intellectuels engagés perdent tout sens commun et sont ravis d’être aveuglés par les séides du pouvoir, flatteuses à souhait. En parallèle, Astrid, citoyenne lambda de l’empire, narre en son journal intime, sa curieuse destinée qui la mènera dans les plus hautes et les plus capricieuses sphères de l’Etat, ce qui donne l’occasion à l’auteur de faire ressortir les absurdités horribles de ce genre de régime. Le lecteur se souviendra que la Roche tarpéienne n’est pas loin du Capitole et verra que  cette Belgique de fiction n’a rien à envier à la Corée du Nord, à la Chine maoïste, à l’URSS stalinienne, au Cambodge des Khmers Rouges ou au Turkménistan du dangereux excentrique qu’était Saparmourat Niazov.

L’idée est excellente et la situation tragiquement cocasse. Dans la lignée de Swift, d’abord, d’Orwell et Huxley ensuite, Quiriny se moque des travers de son époque et s’inquiète de l’incapacité structurelle à s’indigner des intellectuels, trop aisément phagocytés par le pouvoir, et décrit une société effrayante et proche. Mais une excellente idée ne fait malheureusement pas un excellent roman, et l’œuvre mériterait d’être bien plus concise, ou, à l’inverse beaucoup plus fouillée. Il n’est pas très compréhensible d’assister à un servage aussi absolu de tous les hommes, sans qu’il y ait même de vagues tentatives de rébellions. De même  les mouvements d’oppositions féminins semblent peu crédibles. Mais surtout le roman fait abstraction de toute l’histoire du XXe siècle et l’on est surpris que pas un de ses intellectuels ne fassent référence au fascisme, au communisme, ne serait-ce qu’à travers « Tintin au Pays des Soviets ». La farce fonctionne mais bien lourdement et l’on espère autant de burlesque mais plus de subtilités et de sens du détail dans les œuvres suivantes d’un auteur féroce, imaginatif et prometteur.

Chronique réalisée par David Vauclair

Quatrième de couverture :

En 1970, la Belgique est le théâtre d’une révolution d’inspiration prétendument féministe, excluant les hommes de toute vie sociale et instituant une dictature d’un nouveau genre. En France cependant, des militants des causes extrêmes considèrent ce petit enfer totalitaire comme un modèle d’égalité. Quelques-uns, parmi les plus convaincus ? d’où se détache la figure drolatique de Pierre-Jean Gould, intellectuel germanopratin ?, seront conviés à un premier voyage officiel dans l’Empire des femmes, dirigé d’une main de fer par les « Bergères », Ingrid et sa fille Judith. Sur place, ils seront « promenés » dans des décors en carton-pâte dressés par les propagandistes du pouvoir. Une farce politico-touristique où le tableau ubuesque d’un régime délirant s’accompagne d’une description cocasse de mondains en liberté surveillée, persuadés de participer à un voyage historique.

On suit, en parallèle, sous la forme d’un journal, l’histoire d’Astrid, une sujette anonyme, qui découvre la réalité paranoïaque du pouvoir, les privilèges des apparatchitzas et leurs caprices insensés…

Dans ce récit burlesque, qui mêle le sarcasme à la gravité, Bernard Quiriny nous livre une réflexion mordante sur les excès du fanatisme et du pouvoir absolu.

Né en 1978 en Belgique, Bernard Quiriny est l’auteur de L’Angoisse de la première phrase (2005) et de Contes carnivores (2008), deux recueils de nouvelles fantastiques couronnés par de nombreux prix, notamment celui de la Vocation, le prix Victor-Rossel et le prix du Style.

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1 comment on this postSubmit yours
  1. C’était le livre que j’attendais le plus de cette rentrée. J’ai adoré le lire, sans me morfondre de l’invraisemblance de certains détails. Mais à cinquante pages de la fin, je m’étonnai toujours de ne pas entrevoir de fin se préparer. Celle, médiocre, balancée par Quiriny en trente pages comme un cheveu sur la soupe, m’a profondément déçu et a complètement gâché ma lecture. Dommage, car ce divertissement socio-politique s’annonçait comme ma meilleure lecture de la rentrée (pour le moment !)…
    Vous pouvez lire sur mon blog ce que j’en ai pensé plus précisément !

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