Méfiez-vous des enfants sages de Cécile Coulon

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Méfiez-vous des enfants sages de Cécile Coulon, aux éditions Viviane Hamy

Coca-cola, Malabar et vieilles idoles.

Autour de Lua tout va bien. Rue Cold Street, il y a les pavillons blancs quadrillés de gazon fluo, le Cherry Pie Shop et ses milk-shakes, il y a les sorties d’école pour les autocollants Batman, les goûters pour les beignets, les « baskets Koods minables » et « les baskets flashy », une grande ville géniale là-bas qui s’appelle San Francisco. C’est l’Amérique.
Pour tous, Lua est une enfant sage. Mais en vrai, c’est un Dieu, une surdouée du dollars de 5 ans : revendeuse sauvage de réglisse, dealeuse de baskets à la récrée. Lua est l’enfant-reine sous le règne d’Eddy, un crooner déchu des grands fossés, plus tatoué que John Wane, plus sentimental que Johnny Guitar. Les parents laissent faire. C’est que Lua a de « chouettes parents ». Markku est un logicien patenté qui prouve l’existence de la raison dans les intestins des têtards. Kerrie a une belle chevelure, relit invariablement Sa Majesté des Mouches dans lequel elle regrette ou cherche encore quelque chose. Voilà. Les parents de Lua s’aiment. Dans le lecteur CD, le même titre de Gene Vincent. Tout va bien. Et puis il y a ce jour particulier : quand la grande araignée velue, ramenée pour les expériences du père, s’échappe de sa boîte et que l’effroi envahit la chambre de Lua, envahit tout l’espace, jusqu’à se loger dans le crâne de l’enfant. Kerrie et Markku laissent faire. Quand Eddy meurt, Kerrie et Markku disent qu’il faut «  du temps, du temps et encore du temps ». Dieu et son fils « Barbu » ne répondent plus. On change le papier peint. Markku déserte, Kerrie laisse du lait au frigo. On réchauffe des Pizzas géantes. Pendant ce temps la Grande Araignée a grossi dans le crâne de Lua. La tumeur muette de l’adolescence s’est installée. Lua a 15 ans. Et personne n’a rien vu.

Si c’est cela l’Amérique, alors l’Amérique est partout où se loge l’adolescence. Méfiez-vous des enfants sages est le roman d’une enfance bâclée. Un anti-rêve américain où le continent offre précisément son cadre mythique pour mieux déréaliser l’initiation des héros. Car l’Amérique de Cécile Coulon est une Amérique fantasmée. C’est l’Amérique d’ado d’une jeune romancière de 20 ans qui n’a jamais mis les pieds sur le continent, une Amérique en simili-cuir et libre-service, celle qu’on trouve en bas de chez soi et dans laquelle on baigne du premier jeu Playskool à Lucky Luke en passant par le Cheeseburger-Coca et les coffrets Elvis à la Fnac. Pour cette génération, un Coke c’est plus qu’un logo, c’est un continent. L’oeuf Kinder est meilleur que les chocolats Vieillards (les auvergnats comprendront), et celui qui dégote la dernière paire de Nike est un chercheur d’or… Le plus surprenant c’est que la jeune romancière parvient avec son imaginaire Playmobil à créer une Amérique plus vraie que nature. Un monde où Steinbeck ferait son lit chez les Sims ? Il suffit que Cécile Coulon nomme le bleu moleskine d’une banquette de bar chipée dans un film de Tarentino ou de Lynch, pour que l’Amérique découvre à l’infini ses champs de maïs, ses canicules et ses idiots.

Les personnages de Cécile Coulon sont des chairs de papier. Ils ont le cliché dans le sang. Et pour cette raison, ils sont tragiques et universels. S’ils ont un avant goût de sirop, ils sont surtout faits d’acier ; ils sont arides, désertés comme l’Amérique. Ils papillonnent comme des machines à sous tombées du ciel mais ils sont attachant et graves comme des anges. Cécile Coulon aime les proscrits, les simples damnés. Eddy est un bras cassé, mélange de cow-boy de série B et du gros Léni de Des souris et des hommes ; Lua est quelque part entre Frankie Addams et Virgin Suicide. Toujours, ces héros négatifs sont amputés d’un membre, comme Kristina avec ses grosses fesses et son oeil de verre qu’elle roule entre ses doigts, ou le charismatique James Freak, génie avorté du piano qui s’est fait bouffer un doigt par un sanglier. Ces Freaks qu’on ne verra jamais dans les foires sont des figurants primordiaux de la chute, voués à disparaître « vers les abîmes maléfiques de la vie-de-tous-les-jours ». De l’enfance à l’adolescence, le monde se désagrège. La rue Cold Street s’écorne comme un carton-pâte où les projecteurs font scintiller des étoiles crasseuses. L’araignée dans le crâne de Lua grossit ; le décor s’est effondré.

On l’aura compris, le style de Cécile Coulon tient plus de l’image que de la littérature. Il est multi-influencé. Comment peut-il en être autrement quand on est née en 1990 ? Cécile Coulon serait-elle au roman ce que Marjane Satrapi est à la BD ? En une phrase brève et aiguisée, elle peut montrer le zoom, le champ et le contre champ. Elle ne décrit jamais, elle croque ; le détail est drôle et saugrenu ; le trait précis, définitif, fait mouche. Il est donc légitime de penser que Cécile Coulon introduise une nouvelle génération d’écrivains, celle qui a découvert le Big Mac avant Carson Mc Cullers et heureusement pratique l’insolence de s’en réjouir. Celle qui fait de l’animation romanesque, ou du roman d’animation, qui n’imagine pas mais supervisionne, joue de l’hyper-référence culturelle avant de puiser dans aux sources de la culture.

Vraiment, cette jeune romancière a du culot ; elle écrit comme on plonge sa main entière dans un pot de confiture. Chaque image a la saveur d’un bonbon volé. Si elle est insolente alors c’est de l’insolence maîtrisée, celle qui rend le conservateur méchant. Ce premier roman, construit en corps d’araignée, tisse la première toile d’un talent qui n’a pas fini de faire parler de lui.

Chronique réalisée par Amélie Rouher.

Présentation de l’éditeur

« Je n’ai pas rêvé cette nuit-là. Mon chagrin grandissait dans mon sommeil. Je me souviens du réveil, avec l’impression de manque, et mes parents dans l’encadrement de la porte. J’ai pris mon pantalon qui traînait par terre. Dehors, il faisait déjà chaud, mais je ne suis pas allée à l’école. La maison d’Eddy était fermée. Je me suis assise sur les marches en me disant que Kristina ne serait jamais au courant, que Freak ne pourrait pas me dire ce qu’il en pense. J’ai arrêté de croire en Dieu, j’ai arrêté de croire qu’il y avait d’honnêtes gens sur Terre, j’ai arrêté de sourire pour rien, et je me suis dit que je devais faire comme lui, au moment où j’en aurais envie, et dire aux gens d’aller se faire mettre, une bonne fois pour toutes. »

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1 comment on this postSubmit yours
  1. Comment dire, je l’ai connu au lycée, j’ai partagée quelque chose avec elle, aussi étrange que je la trouver, et aussi belle dans son etrangetée, aussi solitaire et en marge des autres lycéen qu’on pouvait la voir, elle avait déjà, on pouvait le sentir, le deviner, quelque chose en plus, quelque chose qui l’a menée jusque là et qui fait d’elle l’ecrivain particuliere et unique qu’elle est devenue. Fan? Non, juste admiratrice de la réussite d’une fille que tout le monde pouvait soit montrée du doigt, soit critiquer soit jugée. Finalement elle à tout gagnée,et elle est vraiment magnifique aussi bien physiquement que dans ses mots.

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