Nora de Robert Alexis aux éditions José Corti
Robert Alexis, auteur qui explore avec brio les frontières entre la réalité et la folie jusqu’à les rendre floues, livre dans son dernier livre une certaine vision de la sexualité.
Nora, celle qui écoute, telle une écolière attentive, les six contes inventés par le narrateur, est une femme sensuelle et désirable. Ces six contes enchâssés peuvent faire penser aux Contes des mille et une nuits, bien que le conteur soit ici un homme, mais là aussi entre le conteur et le spectateur le désir de séduire est palpable.
S’agirait-il alors de montrer une nouvelle fois le pouvoir ensorcelant de la littérature ?
Pourtant, ne vous attendez pas à des histoires prudes. C’est un monde peuplé de fantasmes quelques fois cruels que le lecteur lira. Ainsi après avoir lu une histoire de prêtres et jeunes pensionnaires, on plonge derechef dans une nouvelle cruelle « Le Repas » aux accents zoophiles et même cannibales …
La nausée n’est pas loin après ces lectures, et l’entracte qui coupe chaque nouvelle permet de souffler, de replonger dans un monde moins hostile : un monde plus réel. D’ailleurs Nora qui commente chaque conte une fois celui-ci terminé est la voix de la juste mesure. C’est elle qui dit lorsque le narrateur va trop loin. Aussi après « Le Repas », elle n’hésite pas à donner un avis négatif et déplore la mauvaise image des femmes véhiculée dans ce conte.
La suite du recueil prendra alors une tournure plus apaisée.
Outre ces variations sur les dérives de la sexualité, le lecteur peut entrapercevoir ici ou là des échos avec d’autres livres : « Le Banc » renvoie à La Robe du même auteur, quant à « Le Dahlia noir », le titre est trop explicite pour ne pas penser au roman d’Ellroy.
Avec ces échos se met en place un jeu de miroirs qui se répercute aussi sur les personnages. L’héroïne de la première nouvelle bascule de l’autre côté du miroir quand elle achète une figurine d’une petite effrontée. Telle une Alice candide qui découvrirait avec joie que sa jupe courte excite les hommes, et qui irait même jusqu’à écarter lentement ses cuisses aux passants …
L’amour, la folie : après le fameux couple Eros-Thanatos, voici que Robert Alexis en crée un nouveau. L’amour, sentiment puissant qui pousse ici à l’abnégation, l’aliénation, voire la folie.
Encore une fois, Robert Alexis signe des textes dérangeants, mais ils sont quelques fois ici à la limite du supportable. Au final, ce sont des textes qui démontrent notre animalité dans toute sa splendeur.
L’amour barbare comme échappatoire du monde réel et qui nous replonge dans une transe proche de notre état originel.
A lire quand on a le cœur bien accroché : ces récits particuliers m’ont parfois donné la nausée, et par exemple, je ne verrai plus jamais de la même façon une assemblée de vieillards. Brr.
Chronique réalisée par Leiloona de Bric à Book
Quatrième de couverture :
Six contes enchâssés autour de la figure de Nora, six variations autour d’un thème cher à l’auteur : la sexualité et ses nombreux écarts.
On aurait tort de ne voir en Nora qu’un récit érotique de plus.
La sexualité est ici un point de départ, non une finalité. Grâce à elle, et malgré nous, se précisent des forces qui repoussent les murs, qui étirent nos limites, qui montrent à la fois l’humain dans sa complexité et le monde dans son infinité.
Le sexe quelles que soient ses manifestations est toujours une chance. Sortir de nous, sortir de ce que l’on a fait de nous, tel est un but qui parfois au hasard de ces pages semble effroyablement, délicieusement accessible. R.A.

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Hécate
1 septembre 2010
Avec cette sixième parution aux éditions Corti, Robert Alexis pourrait s’inscrire dans la lignée des romanciers de l’inavouable.
Ce qu’il narre est à la fois un clin d’œil aux « Contes immoraux » du Siècle des Lumières, tout comme aux noires cruautés de ceux du lycanthrope Pétrus Borel où la femme est souvent contrainte et violentée, et pourquoi pas aux vertiges névrotiques d’un Villiers de l’Isle-Adam qui écrivait que « le seul contrôle que nous ayons de la réalité c’est l’idée ».
Une épigraphe de Klossowski sert d’entrée de jeu aux jeux entrelacés des déviances de la sexualité.
« Le Je, plaisanterie grammaticale ».
« Je n’existais plus »
Nora est celle qui écoute « assise jambe croisées au coin d’une table, une main posée en soutien de la tête… »
Supputer une subtile allusion à la Nora de « Maison de poupée », cette héroïne qui a fait voler en éclat le monde du conformisme en affirmant son droit à la liberté, véritable défi qui scandalisa la société d’alors, est assez tentante, d’autant que la structure des contes repose sur des entractes entre les chapitres. Entractes qui permettent l’articulation des décors et des situations.
Nora, peut-être la figure de la compassion ?…
« Les ressorts conjugués du désir, des projets, des souvenirs et du présent s’agitaient sur une lointaine estrade. »
Dans le théâtre du dramaturge norvégien Ibsen les forces négatives de l’être poussent ses personnages à chercher à sortir des normes pour renaître à eux-mêmes, un thème que Robert Alexis aborde plus que jamais avec l’élégance d’une écriture osée. Il use de sa plume en virtuose titillant les fantasmes masochistes à leurs paroxysmes, comme avec son archet Paganini savait tirer d’un violon des stridences excitantes, novatrices et mystérieuses.
« Le nu androgyne » qui illustre la couverture semble avoir le rôle d’introduire le lecteur dans les « Ruines d’Orsanne » titre qui sert de prologue aux contes.
« Brusquement apparu entre deux langues de vapeur le château avait projeté la pâle lumière de ses façade, Nora s’était levée, le visage tendu vers l’étrange éclosion et j’avais à mon tour pu m’étonner d’une féerie de tours crénelées, de toits d’ardoise, de la porte gigantesque terminant une allée de châtaigniers. Un instant seulement ! mais un instant enchanteur, de ceux qu’une gravure propose à l’enfant plongé dans la lecture d’un conte, avant qu’il ne tourne la page, que la brume ne reprenne ses droits sur un monde interdit aux simples mortels ».
Un monde d’interdits multipliés va s’entrouvrir et les scènes vont glisser insensiblement vers les voluptés de l’abyme, les décors n’étant plus que des conventions obéissant aux perspectives de l’inéluctable.
Les lecteurs familiarisés avec les romans de Robert Alexis retrouveront des bribes de similitudes subtiles : le narrateur de « La Véranda » était en proie à de curieuses hallucinations, il achetait soudainement une villa entrevue, ici c’est un château plus isolé ceint d’une forêt de trente hectares aperçu par hasard du haut d’un promontoire naturel.
« Assis sur le banc épargné par l’humidité, nous avions ri devant un panorama de nuages épais… »
C’était sur un banc que l’inquiétant Hermann attendait le jeune officier de « La Robe ».
Faut-il s’étonner de retrouver le banc qui est le titre du premier conte ? Sur un banc on rêve, on perd toute notion du temps. La pensée abandonnée à elle-même n’est plus maîtresse des pulsions dont s’amuse l’identité.
« Déjà, j’imaginais les subterfuges dont sont coutumiers ceux qui agissent en-dehors de la normalité : se munir d’un sac, y placer les vêtements, s’habiller là-bas dans la haie buissonnière derrière le cèdre bleu, et venir s’asseoir sur le banc, et venir se montrer ! »
L’auteur élabore autour du fantasme érotique toutes les déclinaisons de la perversité jusqu’aux abjections les plus absolues.
« Il s’opère dans notre monde mental comme la fissure de l’atome » disait Powys. Robert Alexis nous en fait une démonstration magistrale !
« Je ne crois pas que la nature d’un fantasme soit réellement importante… L’essentiel se situait dans la qualité que l’on pouvait coupler à n’importe quoi ».
Krafft – Ebing, le psychiatre austro-hongrois a été l’un des premiers à noter les observations sur le besoin de s’humilier, voir de se torturer pour accéder au bonheur. Tout comme l’extrême lubricité de certains vieillards…
Un bel exemple de ces vésanies de l’esprit nous est donné ici avec « un tableau qui a eu son heure de gloire au seizième et dix-septième siècle. Une jeune femme, épouse vertueuse d’un riche babylonien est surprise au bain par deux vieillards. Elle est soumise à un choix : accepter de faire l’amour avec eux ou être faussement dénoncée pour avoir donné rendez-vous à un jeune homme caché dans le parc. »
Je défis quiconque ayant lu les pages suivantes de pouvoir regarder ces tableaux d’un même œil ! (Nombreux sont les artistes qui ont abordé ce thème emprunté à l’Ancien Testament, Tintoret, Rembrandt, Van Dyck, Rubens, Jacob Joardens…)
« Une paume enserra mes genoux ; une autre visita l’intérieur de mes cuisses. Un doigt audacieux tira parti de mon abondance, et vainquit sans coup férir la seconde intimité. Je plongeai dans un monde où rien n’existait plus que ce que l’on me faisait… »
« Je restai debout, bras et jambes écartées, livrée aux molles pressions d’une bête tentaculaire ».
« Garçon » aborde les relations équivoques des enfants et des prêtres, échos au roman quasi autobiographique « Garçons » de Montherlant.
« L’abbé s’en prenait particulièrement aux endroits les plus menacés. – Tu vois, il faut montrer qu’on est bien un garçon… »
« Bientôt, je me levai la nuit lorsque j’étais sûr que mon voisin dormait et circulai dans la chambre, d’une place à l’autre, m’allongeant sur le matelas froid des lits inoccupés, allant jusqu’à la fenêtre exposer ma nudité à ceux que j’espérais cachés derrière les arbres de la cour, des êtres grotesques, les gnomes et les sorcières qui abondaient jadis dans mes livres d’images. »
« Le Dahlia noir » (titre éponyme du célèbre auteur américain James Elroy) nous plonge au cœur du crime.
« Ses yeux fous de panique me ravissaient, ses grognements, ses cris étouffés. Quand elle fut totalement nue, je la retournai, ventre contre le sol, je plongeai entre ses reins, creusant par la force un chemin qui ajouta à ses souffrances.
Non, je n’avais jamais eu autant de plaisir… »
Six contes inquiétants où planent l’ombre de la démesure, le fantasme dans tous ses ébats et l’ivresse d’une résurrection Dionysiaque !
Hécate.