Nous étions des êtres vivants de Nathalie Kuperman

nous étions des êtres vivantsNous étions des êtres vivants de Nathalie Kuperman aux éditions Gallimard

Bienvenue chez Mercandier Presse, une entreprise comme les autres, une belle endormie où chacun a sa place. Tout change le jour où un homme d’affaires connu pour ses méthodes pas vraiment douces décide de racheter Mercandier pour en faire une société rentable. Tel est le canevas du roman de Nathalie Kuperman qui se serait inspiré pour écrire ce roman de son expérience personnelle, l’auteure ayant travaillé comme les personnages du livre dans un groupe de presse et d’édition pour les enfants. C’est du moins ce que j’ai lu quelque part.. De Nathalie Kuperman, j’avais lu il y a quelques années les manifestations, une sorte de roman générationnel qui m’avait laissé le souvenir d’un manque d’incarnation, d’une volonté de démontrer qui se déployait imparfaitement dans la forme romanesque (ainsi, je me souviens très bien du thème de ce roman, de l’idée qui le sous-tendait, mais je serai incapable de citer un personnage ou une scène).

J’étais donc curieux de retrouver Nathalie Kuperman, dont le roman était précédé d’une rumeur flatteuse (il figure dans la sélection télérama france culture) et de l’estampille « roman dans l’air du temps ». Incontestablement ce roman est plus incarné, les personnages sont là, existent et évoluent. Pour raconter son histoire, Nathalie Kuperman a une bonne idée : le récit est la succession de monologues intérieurs d’une petite poignée de personnages et du choeur, la voix du groupe. Nathalie Kuperman évite les écueils du roman engagé à tout prix, du roman à thèse avec gros sabots. On dit parfois que les bons sentiments ne font pas de romans. Les grandes idées non plus, quand le roman devient un prétexte pour les illustrer.

N’empêche que le dispositif narratif ne remplit pas son objectif. Bonne idée que d’alterner les voix du collectif et des individus, surtout pour parler d’une situation où le groupe est réputé être soumis à des tensions contradictoires, mouvement centripète oblige. Sauf que cette idée n’est pas vraiment utilisée. Le groupe est dans le récitatif, quand les voix individuelles sont des sortes de narrateurs tout puissants, des personnages omniscients qui ont dû tous faire une psychanalyse de 10 à 20 ans, tant ils semblent lucides sur leurs motivations profonde. En pros de l’auto-analyse, ils peuvent écrire : « je ne serai plus la petite fille en quête de reconnaissance personnelle mais une femme qui a pris son destin en main », « dit » à un moment une des voix du roman. Bien sûr, l’emploi du « je » est une convention littéraire ici comme ailleurs. Je suis toujours gêné quand ce Je est omniscient.

Les personnages sont, en outre, assez caricaturaux, même si la narration réserve une belle surprise. Bien sûr l’homme d’affaires est un voyou sans scrupules, un homme très très méchant qui ne s’intéresse pas aux autres, ne respecte pas la vie privée (il appelle son numéro 2 le samedi, c’est dire). De même, une des femmes du choeur est une vieille fille pas très sûre d’elle qui collectionne les poupées pour savoir laquelle elle est la plus belle (ben voyons, toutes les filles célibataires ont trop joué à la poupée, c’est bien connu). Et la future dirigeante n’a pas d’enfants (elle est amibitieuse,alors elle n’a pas d’enfants, bon ça la rend un peu malheureuse parfois, mais elle veut tellement réussir pour prouver à son père qu’elle est devenue quelqu’un sauf que papa perd la tête et n’assistera pas à son triomphe…) C’est d’ailleurs en l’accompagnant dans une maison de retraite qu’elle deviendra humaine. Autrefois, les superwomen étaient réputées gérer carrière et vie familiale. Aujourd’hui, elles mettent leur père en maison de retraite ! C’est à ce genre de détails que l’on voit que quelque chose ne tourne pas rond dans la société. Dernier personnage (archétype ? Caricature ?) : la femme divorcée, forcément jalouse de la femme qui a pris sa suite auprès de son ex mari (car forcément une femme qui divorce est malheureuse et en veut à l’autre qui lui a pris sa place). J’ai refermé ce livre, en me disant « pauvres femmes ». je comprends mieux pourquoi Michel Sardou publie la version 2010 de son tube « femmes des années 80 ».

N’empêche, ce roman se lit bien, car l’auteure a du style et a écrit un roman est très bien construit (la progression de l’intrigue est réussie). Ici ce ne sont pas les derniers qui deviennent les premiers, mais la frontière entre le bourreau et la victime qui est aussi fine qu’une cloison dans un open space, comme le montrera un retournement final.

L’auteure de ce roman a vécu une expérience similaire au sein d’un groupe de presse qui a été racheté. Dès lors, on n’ose pas dire que telle ou telle situation n’est pas très crédible, notamment la scène centrale où un personnage se fait enfermer dans l’immeuble historique de Mercandier Presse avant le déménagement et découvre de multiples secrets…

Dire qu’un roman s’alimente à la vraie vie m’agace toujours. Car cela ruine les critiques qui trouveraient que tel personnage est outré ou telle situation poussée. Tout le monde le sait bien : la réalité est plus forte que la fiction. A quoi bon faire de la fiction alors me direz vous ? C’est une bonne question et je me remercie de l’avoir posée. Pourquoi lire de la fiction est aussi bonne question que je me remercie aussi d’avoir posée et à laquelle je vais répondre en une phrase : je lis des romans non pas pour savoir ce qui se passe dans le vrai monde, mais pour en avoir un écho stylisé, c’est-à-dire plus vraisemblable que vrai, un vraisemblable qui produirait du sens, quand le vrai reste une matière brute. Vivement que Nathalie Kuperman fasse confiance au genre romanesque et nous raconte des histoires… Quand un écrivain français écrira un testament à l’anglaise ??

Chronique réalisée par Christophe Bys

Retrouvez l’interview de Nathalie Kuperman par notre partenaire Interlignes ICI

Quatrième de couverture :

Le groupe de presse pour la jeunesse Mercandier vient d’être vendu. Son nouvel acquéreur, Paul Cathéter, ambitieux, vulgaire, méprisant, compte imposer à l’entreprise sa mentalité et ses méthodes de travail. Restructuration, réduction de la masse salariale, abandon des locaux « historiques » de l’entreprise… Les salariés s’interrogent avec angoisse sur leur avenir. Certains doivent partir, d’autres montent en grade, comme Muriel Dupont-Delvich, qui devient Directrice générale. Ariane Stein, une des responsables éditoriales, refuse plus que les autres ces changements.

Un soir, avec la complicité du gardien d’immeuble, Ariane se fait enfermer dans les bureaux pour y passer la nuit avant le déménagement de l’entreprise. Elle découvre dans les cartons de Muriel une liste de salariés pour la prochaine charrette, dont elle-même fait partie…

Nathalie Kuperman s’empare avec originalité d’un sujet très actuel : le rachat d’une entreprise, le harcèlement au travail, les inquiétudes des salariés, les licenciements… À travers des personnages attachants et complexes, l’auteur excelle à décrire le mouvement infime qui provoque le basculement dans la folie.

Voter : 1 Star2 Stars3 Stars4 Stars5 Stars
Loading ... Loading ...

Votez pour soutenir ce livre pour le Grand Prix Littéraire du Web
10 total comments on this postSubmit yours
  1. Pardon mais vous attribuez A TORT à Nathalie Kuperman le roman « Les Manifestations » qui a été écrit par Nathalie Azoulay.
    Je vous suggère de rectifier… Cela ne fait pas très sérieux.
    Pour ma part j’ai adoré ce roman et je ne comprends pas bien vos critiques. Nous n’avons apparemment pas la même sensibilité littéraire. Peut-être est-ce parce que je m’intéresse à la psychanalyse et que je déteste Michel Sardou.

  2. effectivement je me suis trompé. d’ailleurs, dirai je avec la mauvaise foi qui me caractérise, cette confusion est intéressante, c’est mon psy qui me l’a dit. Il est lacanien. peut être le vôtre, chère Bella, est freudien. je n’ai rien contre la psychanalyse, j’ai quelque chose contre les voix intérieures qui parlent de cette façon.
    Expliquez nous pourquoi vous avez adoré ce roman…. D’ailleurs moi aussi, je l’ai lu sans déplaisir. je trouve juste qu’il est très fabriqué, qu’il traite d’un thème d’actualité, en étant du côté des opprimés, ce qui fait que si on émet une critique on est un immonde méchant insensible à la douleur du monde. je refuse ce chantage là. je ne suspends pas mon jugement. juste un point : le livre juxtapose des voix. Je mets au défi quiconque de reconnnaître une de ses voix en blind, comme dirait thierry ardisson.

  3. Ok, on passe aux choses sérieuses. C’est vrai vous avez raison, il ne suffit pas de dire « j’adore »…
    Mais pour qui n’en fait profession comme c’est mon cas, il est très difficile d’expliquer pourquoi on aime un livre, l’inverse étant beaucoup plus simple. Mais trêve d’atermoiements, je m’y colle.

    D’abord, je dois vous dire que je suis l’oeuvre de Nathalie Kuperman depuis ses débuts et que la première chose qui m’a frappée et allez, disons-le, happée, c’est son style; style qui atteint à mon sens depuis son avant-dernier roman: « J’ai renvoyé Marta »des sommets de littérature.
    A la fois sobre et percutante, son écriture coule tout naturellement. Les mots sonnent comme des notes de musique et composent une mélodie à chaque fois différente, mais toujours envoûtante.
    Au contraire de ce que vous écrivez, j’ai été très impressionnée dans « Nous étions des êtres vivants » par le côté fluide du roman. Certes, il a été « fabriqué », car que serait un écrivain s’il ne s’attachait soigneusement à la forme de son ouvrage?Mais ce qui reste de la lecture , de la mienne au moins, c’est un chant limpide et harmonique.
    Sur l’histoire et les personnages, je n’ai pas non plus ressenti les mêmes impressions que vous.
    Le choeur est à mon sens aussi important que les voix individuelles. Cette alternance reflète à merveille l’inextricable lien qui existe entre groupes et individus. Et oui, on sent bien que l’individu prime sur le groupe, mais c’est aussi je crois ce que l’auteure veut exprimer. La solidarité et le sens du collectif font aujourd’hui défaut à notre société, et en dehors de toute considération politique, je pense tout le monde est d’accord là-dessus.
    Je ne comprends pas bien pourquoi vous parlez de personnages « omniscients », je trouve au contraire qu’ils sont tous extrêmement vulnérables et l’on voit bien que cette expérience révèle chez eux des failles et des côtés sombres dont eux-mêmes ignoraient tout. J’ai beau lire et relire, je ne vois pas ces hommes et ses femmes comme « tout-puissants ». Au contraire, ils me semblent n’avoir que très peu de prise sur leurs existences.
    Je suppose que vous êtes sciemment dans l’outrance lorsque vous dîtes: « le livre juxtapose des voix. Je mets au défi quiconque de reconnnaître une de ses voix en blind ». Qui confondrait Agathe Rougier et Patrick Sabaroff?
    En revanche, je vous l’accorde, Muriel Dupont-Delvich et Ariane Stein ne sont sans-doute pas si éloignées l’une de l’autre. On pourrait presque dire que l’une aurait pu vivre la vie de l’autre. Mais là -aussi, je pense que c’est un choix délibéré de l’auteure ( les deux sont à un moment ou à un autre « la DG »). Celle qui ne devait être que victime se transforme en femme de pouvoir alors que celle qui abusait de son pouvoir se découvre une conscience.
    C’est aussi cela qui fait l’intérêt de ce livre pour moi. Nul n’y est vraiment bon ou mauvais, chacun subit une tragédie et essaie de sortir la tête de l’eau. Les personnages sont complexes et mouvants.
    Je ne vois pas dans ce roman des « opprimés » mais plutôt des êtres manipulés comme des objets qui ne savent pas comment se réapproprier leur statut d’humains.

  4. Votre longue réponse argumentée m’ébranle.. merci d’avoir pris le temps.. j’entends vos arguments, qui me semblent fondés, notamment sur l’ambiguité muriel ariane.. je n’y avais pas pensé mais vous avez sûrement raison.. vous devriez vous lancez dans un blog littéraire (pour information, je ne suis pas professionnel de la critique) vous parlez très bien des livres que vous aimez. et c’est un plaisir que de ne pas être d’accord avec quelqu’un comme vous

  5. Merci pour votre gentille réponse. Bravo pour votre ouverture d’esprit! Je suis vraiment enchantée que mes arguments aient pu vous toucher .
    Du coup, nous sommes presque d’accord maintenant:))))

  6. Christophe,
    je suis sortie très partagée de ma lecture, comme vous. Restée sur ma faim plutôt. C’est un roman plein de promesses mais que je ne trouve pas assez abouti.

    Bella
    A la différence de vous, c’est le premier livre d’elle que je lis et je n’ai pas été époustouflée par la langue ni le style. C’est plus journalistique que littéraire, ce qui ne veut pas dire que ce ne soit pas efficace, mais ce n’est pas ce que je cherche dans un roman.
    J’entends vos arguments mais au final, je ne trouve pas l’intrigue très solide, ni les personnages complexes ou mouvants, pas assez justement, ou alors dans le cas de Muriel, par trop d’à-coups.

  7. Comme Christophe, je n’aime pas les romans à thème (et à thèse) dont le but est de vous faire pleurer sur les malheurs de la société d’aujourd’hui. Mais là, j’ai été happée dès les premières lignes par cette tragi-comédie antique en trois actes, avec l’alternance du chœur (perception solidaire des événements) et des solistes (qui révèlent la précarité et l’instabilité des rapports humains). Construction artificielle ? Une belle trouvaille en tout cas, et qui fonctionne parfaitement. Personnages manichéens ? Peut-être, mais détonants, et conformes au genre littéraire (à l’image de l’infâme Cathéter : quel nom pour le sauveur d’une entreprise moribonde.) Style journalistique ? Sans doute, mais quelle efficacité (et puis, quoi de mieux pour parler d’un organisme de presse). D’un fait de société hélas banal, Nathalie Kuperman a fait une véritable œuvre romanesque, dont l’humour féroce détonne sur la grisaille de cette rentrée littéraire.

  8. le débat continue..
    en tout cas, il semblerait que je suis minoritaire sur ce livre.

  9. Je suis très partagée également sur ce livre. Le style est intéressant, les portraits tracés sont touchants (même si, effectivement, ils frisent la caricature).
    Ce qui me manque le plus finalement dans ce roman (mais peut-être est-ce moi qui suis passée à côté?) c’est le manque d’évolution.
    Je m’explique: dès les premières pages, les personnage sont tous dans une situation instable, cette situation évolue un peu (et pour tous, dans la même direction), et à la fin, elle est toujours aussi instable mais n’a pas provoqué réellement de surprise (finalement, ils perdent presque tous leur boulot, ce qu’on sait presqu’en lisant la quatrième de couverture!).
    Donc: bons portraits mais histoire manquant d’intérêt à mon sens.

  10. J’aime vos livres . En relisant « nous étions des êtres vivants  » je me suis souvenu de ce commentateur radiophonique ( il y a fort longtemps et je ne sais plus sur quelle chaîne ) qui envoyait chaque matin un message de Pontault-Combault . Vous souvenez-vous de son nom puisque vous semblez connaître l’endroit ?
    À quand votre prochain livre ?

Submit your comment

Please enter your name

Your name is required

Please enter a valid email address

An email address is required

Please enter your message

Twitter

  • May 5, 2012 16:40

    Dans un avion pour Caracas de Charles Dantzig: « On ne lit pas pour le livre, on lit pour soi. Il n’y a pas plus... http://t.co/OTPBM0ji

  • May 3, 2012 15:21

    Le révélateur de Mireille Juchau: En photographie le révélateur est un produit chimique qui permet de faire appa... http://t.co/PFJJpSUb

  • April 25, 2012 16:48

    Dans la route de Maryline Desbiolles: Les routes n’ont ni début ni fin. Elle ne vont pas du point A au point B e... http://t.co/onKx9zl9

  • April 19, 2012 14:51

    Jesus Man de Christos Tsiolkas: « Vieille Australie blanche veut la guerre Jeune Australie blanche veut la paix ... http://t.co/gZVpe8st

  • April 16, 2012 12:16

    La bataille de l’Occident et Congo d’ Eric Vuillard: Du fond des temps immémoriaux les hommes mènent batailles e... http://t.co/i2HtOKJB

A propos

Chroniques de la rentrée littéraire est un défi lancé par le monde du livre à la blogosphère littéraire :
chroniquer une majorité des parutions romanesques de l’année.
En regroupant 300 bloggeurs
littéraires, Chroniques de la rentrée littéraire est un intermédiaire permettant à chaque livre d’être lu
par au moins un lecteur expert, en toute liberté de ton.

Chroniques de la rentrée littéraire © 2012 All Rights Reserved