Cent-seize chinois et quelques de Thomas Heams-Ogus

Cent-seize chinois et quelques de Thomas Heams-OgusCent-seize chinois et quelques de Thomas Heams-Ogus aux éditions du Seuil

« Il serait dix-huit heures passées, dans ce monde aux marges du monde. On serait le 16 mai 1942 dans les Abruzzes, le village s’appellerait Isola del Gran Sasso, quelques kilomètres au sud de Teramo, il ferait vingt degrés. Cette bille serait venue effleurer une tentative de monde, et sa furie contenue, car dans cette campagne isolée la fureur prend souvent les habits du silence. Autour d’elle le flou de sa vitesse aurait laissé place à un univers de précisions : les feuilles frissonnantes, les rides d’un homme au regard vide, la peinture qui s’écaille sur un banc public, des odeurs de terre séchée, et tant d’autres qui contribueraient à cette quiétude apparente, et donc à cette furie qui ne disait pas son nom. Et serait à présent immobile ».

1940. Les Abruzzes, région aux confins de l’Italie, terre de paysans taiseux, taciturnes, coriaces et entêtés, avaient vu se construire tout un maillage de camps pour opposants politiques et détenus raciaux. C’était une de ces lubies administratives dont la dictature mussolinienne était friande depuis qu’elle se reposait sur les lauriers d’une gloire éphémère. Les Juifs, les Tziganes avaient été les premières cibles désignées. Happés, ingérés puis absorbés pour mieux disparaître, broyés par l’infernale machine fasciste. Ils s’étaient tous croisés avec les suivants sans avoir eu le temps, ni les moyens d’ébaucher un échange verbal.

Par on ne sait quel prodige – que seuls les régimes hégémoniques conçoivent quand ils s’ennuient ferme – les quelques Chinois exilés en Italie deviendront, à leur tour, leur ligne de mire. Leur seul et unique délit ? Appartenir à un pays ennemi de l’Italie. Raison suffisante, absurde et incongrue pour décider de leur enfermement. « Certains étaient à Gênes ou à Bologne, individus, singuliers, déconcertants, et néanmoins encore libres d’être, d’aller et venir, petits commerçants en textile, revendeurs de rue d’articles de maroquinerie, de cravates, de ceintures, ceux-là étaient encore dans leur dignité d’homme, chacun portait une histoire et des choix d’avenir, certes perdus dans la sidération de leur nouvelle vie, dans l’irréalité des pluies froides de Turin, des ocres de Sienne ».

C’est proche du village d’Isola del Gran Sasso, sur le sanctuaire de San Grabriele, que ces Chinois seront concentrés. Isola, village aux ruelles étroites, tortueuses et labyrinthiques contraste avec l’étendue du paysage alentour. Construit sur les contreforts du Gran Sasso, Isola disparaissait, se recroquevillait, se courbait et semblait – en apparence – se soumettre à l’écrasante masse du Sasso. De même que le sanctuaire de San Gabriele, malgré son église antédiluvienne, malgré la foule des croyants et autres pèlerins espérant un improbable miracle. Cet ensemble hétéroclite et baroque paraissait submergé par les sommets crantés du Gran Sasso, interminable mâchoire naturelle destinée à ne pas recracher ce qu’elle avalait.

Dans cette cavité abruzzaise, les Chinois avaient la possibilité d’aller et de venir à leur gré, surveillés d’un œil bienveillant par leurs gardes. Mais, ici comme ailleurs, ils n’étaient pas chez eux. La plupart du temps, ils restaient aux abords des baraquements. Cependant, les habitants d’Isola avaient décidé de les voir, non comme des adversaires d’un régime qu’ils méprisaient secrètement – attendant l’heure prochaine du renversement -, mais comme d’hypothétiques compagnons d’infortune. Ce qu’ils deviendraient très vite. « La brutalité assenée à l’Italie empêcha les amitiés et les alliances. Mais les habitants d’Isola, ce petit peuple de montagnes, qui avait à la vérité édifié plus de refuges d’altitude que d’églises rutilantes, savait aussi, dans sa distance, dans sa réserve, dans son refus de s’étendre sur ces passages imprévus, dans sa réticence à toute démonstration impudique, lancer des indices discrets qui ne se payaient pas de mots, mais disaient aux Chinois qu’au-delà de leur gouffre, au-delà de leur nuit, des portes leur étaient ouvertes et qu’un jour, quand cette inertie se fracasserait enfin, on se retrouverait et on pourrait écrire ensemble une histoire un peu plus digne ».

On ne demandait rien à ces Chinois que le régime mussolinien avait contingenté à Isola. Isola, comme isolé, démembré, enfermé, relégué, abandonné, ignoré, relégué dans ces Abruzzes retirées du monde vagissant de la guerre. Tantôt, ils se rendaient utile par de menus travaux dans les rues, dans les champs. Le plus souvent, ils restaient là, à ne rien faire d’autre qu’attendre, regardant le temps filer sous leurs yeux mi-clos.

En 1941, un franciscain du collège missionnaire d’Assise leur sera envoyé, suivant leur errance de camp en camp. Chinois d’origine, Antonio Tchang sera l’émissaire du Vatican auprès de ces déracinés, œil vigilant de l’Église dans leur geôle à ciel ouvert. « L’Église était cette mécanique complexe qui fit ces coups d’éclat en entretenant par ailleurs résolument des silences criminels. Cette vigilance sélective n’était pas de l’audace, tant elle savait composer avec les règles en vigueur : le mandat de Tchang avait dû franchir tous les échelons de l’administration pénitentiaire, et de fait le prêtre était malgré lui, sinon un agent, du moins un maillon d’un système total qui se dessinait avec camps, et hommes dedans. A son échelle, il maintenait un lien entre les Italiens et eux, en sachant trop bien que ce lien ne pouvait être qu’une chaîne ». Pour quelques-uns d’entre eux, on organisera même une cérémonie ronflante – dont seuls sont capables les autocraties – de conversion au catholicisme. Puis, ces Chinois, relégués dans les Abruzzes qui vivront les bouleversements du régime mussolinien en direct, retourneront à leur mutisme, vrai rempart contre la bêtise humaine.

En écrivant « Cent seize Chinois et quelques », Thomas Heams-Ogus a rendu visible et lisible une page de l’histoire majuscule de l’Italie de Mussolini, totalement occultée par les chercheurs en histoire. Sans savoir exactement le pourquoi et le comment de ce déracinement si loin de leurs origines, on sait que tous provenaient des abords du Tche Kiang. Ils s’étaient retrouvés à Venise, à Brescia ou Milan, étaient commerçants et vivaient leur quotidien sans rien demander, ni déranger personne.

Personne, dans l’Italie des années 1940, ne se préoccupait de cette communauté de quelques centaines d’âmes qui cohabitaient pacifiquement avec ses codes, son langage, ses coutumes. Personne, sauf un sombre fonctionnaire trop zélé qui avait dû trouver judicieux de les réunir pour les parquer, parce que jugés opposants de Mussolini. Il faut dire qu’en ce temps-là, la Chine et le Japon – partenaire de l’Axe Berlin, Rome – se faisaient une guerre impitoyable. Ils étaient cent seize – parfois plus, parfois moins -, à faire peur aux autorités au point de faire vaciller leur superbe.

Ils remplaceront les Juifs, partis vers un ailleurs synonyme de tragiques souffrances, et seront – à leur tour -, remplacés par les Tziganes, la lie de la société. Ils se situeront dans cet entre-deux, victimes de la tragédie des Hommes. Leur mutisme sera une arme absolue et résolue contre l’absurdité publique, forme de résistance aussi puissante que celles des armes. Ils recréeront un groupe communautaire singulier et autarcique. Certains amorceront des relations plus ou moins intimes avec les natifs. Preuve, s’il en était besoin, que ces Chinois étaient avant tous des êtres humains dotés de sentiments, capables de penser, d’agir, d’être et de s’adapter aux conditions imposées. En 1944, ce qui restera de ce groupe sera libéré. D’autres, avant eux, auront choisi la liberté en fuyant le camp petit à petit, rejoignant les groupes de résistance des Abruzzes. A plusieurs, on se sent toujours plus forts et rassurés sur son droit à exister.

« Cent seize Chinois et quelques » met à jour l’existence de ces personnes qui se demandaient quel mal ils avaient pu commettre pour subir un tel sort. Roman proche de l’essai historique, au phrasé court, percutant et pertinent, monobloc où chaque mot est pesé, choisi, à sa place, Thomas Heams-Ogus lève un voile pudique mais tangible sur un fragment important de l’histoire de la 2ème Guerre mondiale, elle qui fourmille de détails éloquents et considérables. Autre détail, l’auteur est enseignant chercheur en biologie, et non pas historien. Une fois refermé cet ouvrage à la qualité littéraire confirmée, on peut objectivement se demander si les scientifiques ne sont pas cette nouvelle vague qui renouvelleront notre paysage intellectuel ?

Chronique réalisée par D’un livre l’autre

Quatrième de couverture :

« Cela se passe entre 1941 et 1943, dans les Abruzzes. Non loin du Gran Sasso, cette écrasante montagne qui impose sa force tellurique comme une ombre portée sur le temps. Par une de ces décisions absurdes et nocives dont le fascisme est friand, les Chinois de la péninsule ont tous été internés ici et constituent une étrange communauté, dont le mutisme est peut-être la meilleure protection. Ils sont à un moment cent seize, parfois moins, parfois plus. La vie s´écoule, sans but et sans substance. Un jour, les autorités organisent une grande cérémonie, drolatique et insensée, de conversion au catholicisme. Puis le labeur reprend, aux champs ou ailleurs, dans un mélange d´ennui, de désarroi et de fausse résignation, jusqu´au jour où tout bouge et où le groupe se disperse. Est-ce parce qu´ils étaient une masse silencieuse et disciplinée, est-ce parce qu´ils venaient d´ailleurs, de cet Orient lointain, que l´Histoire les a gommés ? L´auteur, en restituant une page oubliée de l´Italie mussolinienne, offre une métaphore de l´exil, de l´immigration et des menaces de l´intolérance. »

Entretien vidéo :





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