Fahrenheit 2010 de Isabelle Desesquelles

Fahrenheit 2010 Isabelle DesesquellesFahrenheit 2010 de Isabelle Desesquelles aux éditions Stock

Lorsque en 1953 Ray Bradbury fait paraître Fahrenheit 451, l’Amérique est en en plein maccarthysme, et son roman d’anticipation participe de cette volonté de dénoncer les possibles dérives anti-communistes, et d’en prévenir pour jamais les méfaits. Dès lors, intituler aujourd’hui un récit autobiographique Farenheit 2010, c’est vouloir s’inscrire dans cette lignée-là, manière de dire que l’heure est grave, les loups sont entrés dans Paris.

Mais si le roman américain racontait alors une histoire qui n’existe pas, il n’en est pas de même du nouvel opus toulousain, dans lequel le narrateur, tout en utilisant un artifice, au demeurant bien conduit, qui le fait s’adresser au héros de cette auto-fiction en lui présentant sa propre vie : « Chef, patron, supérieur, tu n’as jamais pu te résoudre à utiliser ces mots», nous raconte une affaire bien réelle, savoir la mainmise sur les librairies Privat, dont celle de Toulouse, rachetées puis mises au pas et en coupes réglées par Bertelsmann, et réunis sous l’enseigne Chapitre.com. Avec comme mot d’ordre rentabilité, rotation de stocks, cultures de masses, parts de marché, et cette sacro-sainte fidélisation du client, selon les règles éprouvées pratiquées chez France Loisirs. De quoi faire peur aux plus endurcis, on ne saurait prévenir les parents de ne pas lire cette histoire-là à leurs enfants, France Telecom à côté c’est juste de la petite bière.

L’histoire d’Isabelle Desesquelles est pareille à toutes celles des entreprises qui passeraient du temps bénis des PME (preuve que la mémoire est courte, « Au bon beurre » maintenant magnifié ?) à celui, apocalyptique, du grand groupe, et force est de dire que le récit est très drôle, je ne saurais que vous inciter à lire l’affaire des cartes de fidélité, ou la scène de la fête de l’entreprise, post-séminaire, dans les caves de ce qu’on croit être quelque haut lieu de la culture type Paradis Latin, la lecture vaut le détour, et à haute voix. On retrouvera toutes les images classiques inhérents au genre, une charge à bride abattue contre le patron (donc Jorg Hagen), ici appelé blondinet, de petite taille, ridicule, et à tous les points de vue, et ses affiliés. C’est méchant, mordant, et rondement mené. Voilà le Comité de Direction de toute une entreprise rhabillé pour l’hiver, et avec lui en filigrane l’ancien propriétaire de la chaîne, François d’Esneval, devenu Fabien de Valin, c’est bien fait pour eux, qui voulaient faire porter à tous un délicieux petit gilet jaune – ou orange. On se souviendra d’un autre livre qui traitait du même sujet, sous une forme illustrée, et avec une plus grande légèreté, Moi vivant, vous n’aurez pas de pause, ou comment j’ai cru devenir libraire, paru chez JC Gawsewitch, même fin, la démission libératoire (et les mêmes gilets oranges – ou jaunes).

Mais ce livre tient aussi très malheureusement de l’excès, et du règlement de compte envers la hiérarchie et les collègues qui en viendraient à pactiser avec la puissance acheteuse, d’aucuns diraient l’ennemi – et en cela il perd de sa force et de sa crédibilité. Trop d’injures, pas d’injure. Un plaidoyer pro domo un tantinet manichéen, vieil antienne complaisante du gentil-libraire-près-de-chez-nous, et de la méchante-multinationale-avide qui se complait à nourrir ses lecteurs de sous-produits, oubliant aussi que les libraires ne seraient pas ennemis, occasionnellement, de quelques ventes – et les lecteurs ce ces livres-là sont aussi des être humains, dont on peut certes se gausser – l’exercice est assez facile, du haut de sa caisse à savon, l’oxygène est toujours plus pur, et la bonne conscience au rendez-vous.

Car il y aurait donc d’un côté les bons (en archétype, la librairie La Boucherie, installée dans le plus boboland des quartiers de Paris, les vrais auteurs, et par là les bons lecteurs, ceux qui communient en dévotion autour des textes sacrés), et de l’autre les méchants (les chaînes de libraires qui vendraient aussi des fraises tagada, avec au pouvoir blondinet, et gus, et beurk, les mauvais auteurs, Marc Levy, Anna Gavalda, ceux qui vendent, à qui ? mais à ces mauvais lecteurs, que voulez-vous ça n’est pas leur faute, c’est le système qui veut ça, ils ne sont pas responsables). Pour Houellebecq on ne sait pas. Belle donneuse de leçon que notre auteur, et pétrie de certitude, guimauve et compagnie. On frémit à l’idée qu’un jour Isabelle Desesquelles parvienne à quelques responsabilités politiques, les têtes vont tomber, Fouquier-Tinville au service de la vraie littérature – mais qui décide ? Toi, oui, toi, non, ouste, à la trappe, Ubu roi, ici aussi.

Un détail, pour finir. La comparaison, dit-on, est pédagogique. Isabelle Desesquelles croit pouvoir en user en faisant le parallèle entre la situation de ces salariés, maintenant enrégimentés dans les équipes de blondinet, sommés donc de collaborer, que dis-je de pactiser avec les forces capitalistes, et les « malgré nous », ces alsaciens incorporés de force dans l’armée allemande du fait de l’annexion de l’Alsace et de la Moselle au Reich. Voilà qui est, de ma fenêtre, pousser l’amalgame un peu loin, au pire en laissant tout supposer sur l’actionnaire, justement venu d’outre-Rhin – au mieux c’est faire preuve d’une certaine légèreté intellectuelle. La liberté est grande, libre certes à Isabelle Desequelles d’en user, on se souviendra juste que 40 000 alsaciens y laissèrent la vie, tombés sur le font russe, morts prisonniers dans les camps soviétiques : sauvons vite la librairie française d’un tel désastre.

Le détail donc, pour finir, car l’incorporation dont il est fait état dans ce livre, 130 000 alsaciens enrôlés dans les forces allemandes, essentiellement sur les fronts de l’est, date de 1942, très exactement du 25 août 1942, et non de 1940, comme l’auteur semble le croire (page 37). Et les chiffres les plus fiables indiquent que 40 000 ne revinrent pas chez eux, et non 80 000. Un détail, ai-je dit, un détail, mais l’histoire a ses rigueurs, on espère juste que le reste du récit d’Isabelle Desesquelles n’est pas tout entier entaché de cette même triste approximation.

Chronique réalisée par Vincent Wackenheim

Quatrième de couverture :

La narratrice, libraire depuis 15 ans, raconte sa vie vouée aux livres et à la littérature.



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