Au commencement était la mer de Tomás González

Au commencement était la mer Thomas GonzalezAu commencement était la mer de Tomás González aux éditions Carnets nord

Au commencement était la mer, premier roman de l’écrivain colombien Tomàs Gonzàlez est édité aujourd’hui dans sa traduction française par Carnets Nord (1), une jeune maison d’édition qui entend publier ultérieurement toute l’oeuvre de cet auteur reconnu depuis peu dans son pays et à l’étranger.
Un titre tiré d’un poème de la mythologie précolombienne (2) auquel répond l’épilogue du dernier chapitre – qui se déroule après la mort du héros – , enfermant ce roman dans le cycle de la mer, dans l’ éternel recommencement du monde.

C’est un livre dur, sombre, qui tente de relier malgré tout à la vie une tragédie personnelle inscrite dans la violence du contexte colombien – comme semble l’indiquer l’image de ce « manguier » aux fruits « diablement délicieux » dont Guillermo se rassasiera après avoir pleuré et enterré son cousin. Car ce roman fut directement inspiré de l’aventure du frère de l’auteur assassiné dans des circonstances similaires. Une histoire emblématique également d’une époque et d’une génération anarchiste, hippie ou bohème qui cultivait l’utopie d’un retour à la nature comme à un paradis perdu.

L’intrigue est très simple, basique même. J., un intellectuel citadin et sa femme Elena, lassés de la société bourgeoise et de l’agitation urbaine, vont rejoindre une île sauvage du nord de la Colombie pour y entamer une vie nouvelle. Mais ce doux rêve se heurtera à la réalité et la renaissance espérée cédera rapidement et inéluctablement la place à la destruction du couple et à la mort du héros.

Dès les premières lignes, on est frappé par la distanciation de la narration . L’écriture, à la troisième personne, utilise de nombreuses tournures impersonnelle, la description et le récit prédominent sur un dialogue minimaliste – soulignant l’absence de communication – et les deux héros souffrent d’un manque d’incarnation et d’une psychologie peu approfondie ( le héros masculin étant même réduit à une simple initiale, comme s’il n’était qu’un être interchangeable) .

Le jeune couple débarque dans un monde étranger , indifférent, sale, brutal et oppressant ( un peu comme l’héroïne d’Yves Allégret découvrant le Mexique dans le film Les orgueilleux ). Dans ce monde, les objets les plus quotidiens acquièrent une présence inquiétante et semblent se liguer contre lui , à l’instar des éléments naturels, de la chaleur insoutenable et de la pluie incessante. Quant aux paysans et surtout aux bûcherons , ils sont bien souvent ravalés au stade de l’animalité.

Le lecteur est saisi de malaise et, quand le narrateur annonce l’issue fatale, la tragédie s’installe. La tension va alors crescendo, scandée par les rappels réguliers du destin inéluctable du héros ( L’auteur introduisant même à mi-parcours du roman une lettre de condoléance écrite à Elena après la mort de son mari ).

Il y a une puissance certaine dans la description de ce monde sordide, hostile et inhumain qui semble refléter l’histoire de la Colombie, sa violence contre les hommes et contre l’environnement . On trouve des personnages dignes de Los Olivados (3) et des passages rappellent l’enfer vert de La Voragine (4), évoquant aussi la déforestation intensive d’un pays sous la coupe des narcotrafiquants . Une violence assez terrifiante qui semble s’affirmer aussi au travers des femmes : des femmes massives, opulentes , étouffantes , tout droit sorties de l’univers de Fernando Botero, et parfois même des apparitions d’ogresses redoutables (4)…

J’ai lu ce livre facilement tout en ayant du mal à croire à l’histoire de ce couple à peine ébauché.

Certes l’anonymat délibéré du héros s’avère judicieux à double titre : inspiré d’un individu précis, ce dernier est également représentatif d’une génération; de plus, il n’est pas étonnant que l’auteur renonce à attribuer une identité passagère à un héros amené à retrouver « le grand tout éternel » d’avant sa naissance. (Dans les derniers chapitres, curieusement, le héros troque souvent son initiale contre un pronom personnel, semblant paradoxalement s’affirmer plus dans la mort que dans la vie ).

Mais le livre aurait gagné en puissance si Tomàs Gonzàlez avait donné un peu plus de chair à son héroïne, le contraste entre deux mondes aurait été plus grand, la détérioration des rapports des héros plus crédible , la destruction des illusions plus flagrante.

Ma lecture continuant, comme toujours, une fois la dernière page tournée, il m’apparut soudain qu’il était peut-être important, au contraire , que ces deux héros ne soient que des pantins car, finalement, l’auteur ne cherche nullement à opposer deux mondes, ni même à montrer la disparition des illusions ou la dégradation d’un couple.

Un couple ? Non, deux solitudes qui ne parviennent pas à communiquer ( dans leurs dialogues déjà réduits, combien de questions sans réponses et de réponses sans lever les yeux !) Deux individus las, vides, fuyant l’ennui ( Elena n’espère pas même y échapper , elle emporte sa « Singer » pour meubler son temps, l’alcool permettra à J. d’occuper le sien).

Elena ? Une femme dure, sauvage même, sous des apparences civilisées ( L’épisode où elle installe savon et serviette dans une douche non alimentée en eau courante illustre bien ce mensonge). J.? Un vélléitaire incapable non seulement de réaliser, mais de concevoir un projet précis. Deux individus à la dérive , impuissants à prendre en charge leur destin.

Et si la défaite était programmée, c’est que l’illusion ne résidait pas dans l’utopie du retour à la nature mais tout simplement dans l’absence , le refus de lucidité des héros sur eux-même , dans le mensonge d’un couple dont la complicité se résumait à la copulation.

Cette histoire semble alors seulement révélatrice d’une situation préexistante : il ne s’agit ni du choc de deux mondes, ni de la destruction progressive d’un couple et de la mort d’un héros. Aucun des deux n’existait réellement , ce qui rend ce roman plus pessimiste encore. Et dans ce monde sauvage , quelles que soient les apparences qu’il se donne, la seule pulsion vitale semble résider dans la satisfaction des instincts.

(1) Maison fondée en 2007 et adossée aux éditions Montparnasse. Carnets Nord publie une douzaine d’ouvrages par an et a l’ambition d’entretenir la curiosité et la passion dans un univers où il est difficile de se repérer tant la production est abondante.

(2) Mythe des origines des Indiens Kogui.

Un aperçu, en espagnol, du poème dont est tiré le titre et l’épigraphe :

http://alunarock.blogspot.com/2007/10/primero-estaba-el-mar-mito-de-la.html

(3) le film de Luis Bunuel qui se déroule, lui, au Mexique

(4) La Voragine est un roman de José Eustasio Rivera ( 1924) qui raconte les atrocités des producteurs de caoutchouc contre les indigènes.

(5) Une apparition effrayante p. 16 : »Une femme corpulente visiblement mal lunée découpait avec un énorme couteau l’extrémité de quelques plantains pas mûrs. »

Chronique réalisée par L’or des livres

Quatrième de couverture :

J. et Elena décident de quitter Medellín et les excès de la ville pour vivre sur une île, dans une ferme, face à la mer. Anarchiste, hippie et bohème, J. – il n’est désigné que par cette initiale – pense opérer là un « retour à la vraie vie ». Mais J. et Elena, aussi bien en tant qu’individus que comme couple, vont se retrouver confrontés, dans une succession de petits drames et de défaites minuscules, à une nature dure, qui les absorbe pour finir par les dévorer.

Tomás González raconte cette dérive dans un style froid et distancié, qui laisse apparaître progressivement la violence des relations humaines et l’impossibilité de vivre selon nos désirs, nos caprices ou nos idées. Dès les premières lignes, tout a l’air normal mais on sent la tragédie possible, grâce au style épuré, aux dialogues secs et à l’ironie féroce. La tension monte dans un accelerando angoissant jusqu’au finale tragique. « Un livre qui nous éclaire de l’intérieur », comme l’a écrit l’auteur suisse Peter Stamm.

Traduit de l’espagnol (colombien) par Delphine Valentin.

« Le secret le mieux gardé de la littérature colombienne » : voilà comment Tomás González était présenté dans son pays en 2006. Il y est, depuis, largement commenté et reconnu.

Né en 1950 à Medellín, il a étudié la philosophie, a été barman dans une discothèque à Bogotá, passé trois ans à Miami dans une boutique de vélos, puis seize à New York comme traducteur. Il vit aujourd’hui, avec sa femme, dans une ferme à la campagne, à deux heures de route de Bogotá.



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