En attendant Babylone d'Amanda Boyden

En attendant BabyloneEn attendant Babylone d’Amanda Boyden aux éditions Albin Michel

« Parmi les vivants peu se plaignent, et parmi les autres encore moins ». Cette phrase de Mark Twain, extraite de La vie sur le Mississipi, ouvre ce « Roman ». Elle évoque les habitants des rives du fleuve, où les maisons sont comme posées sur une terre si glissante que les puits, les caves et les tombes sont rares. Tout ce qui est en profondeur serait interdit ou difficile. Voire.
Nous entrons de plain-pied dans la vie d’une jeune famille d’Orchid Street, Uptown, Nouvelle Orléans, récemment installée. D’où viennent-ils ? On ne sait trop. Ariel, la mère, dirige un hôtel. Ed, le père, est au foyer, proche de leurs deux enfants, Miles et Ella.

Ils regardent leurs voisins, Gupta, universitaire indienne, Cerise, septuagénaire amoureuse de son mari Roy, Philomenia, femme mûre qui soigne froidement un époux mourant, sans se savoir plus malade que lui, Sharon, mère d’une abondante famille dont deux garçons sont dealers.

Une chronique du quotidien, traversée de drames

Amanda Boyden fait porter son récit par des femmes, seuls personnages dont nous soyons invités à partager la vie intérieure, et l’ambivalence. Cerise est glacée par l’indélicatesse de sa fille Marie. Sharon supporte sans illusions les infidélités de son mari, la délinquance de ses fils, les maternités précoces de ses filles et son travail d’aide-soignante. Ariel souffre d’une relation conjugale devenue fraternelle. Nous nous laissons prendre par ces vues furtives des vies de chacun. Philomenia, un peu perdue, tente d’entrer chez ses voisins en leur offrant, pas toujours opportunément, des gâteaux délicieux. C’est finalement le Tokyo Rose qu’elle investit. Elle y nourrit les piliers de bar, dont Ed commence à faire partie. De ces quatre familles saisies à des moments différents de l’existence, nous saurons au fond peu de choses. Dans Orchid Street, on ne franchit pas facilement les seuils. Les portes s’entrebâillent mais c’est par la fenêtre qu’on se regarde. Les parfums entêtants de la cuisine indienne, le sage intérieur de Cerise, la cuisine professionnelle de Philomenia, le désordre croissant de la maison d’Ed seront les rares tableaux d’intérieurs. Cette chronique fantasque est traversée par les drames. L’horrible accident de barbecue qui brise la vie de Cerise et Roy, l’acting-out meurtrier de Philomenia, l’agression subie par Ed, le crime de Fearius, la liaison fatale d’Ariel, esquissent sans emphase la toile de fond d’une Nouvelle Orléans violente, menacée par les tensions raciales, les inégalités, les trafics de drogue. Mais tout cela semble ne rien entamer profondément. Les maisons de bois tiennent bon, que les volets soient fraîchement peints ou non, que les habitants soient riches ou pauvres. Oui, vraiment, « parmi les vivants peu se plaignent ».

Armistead Maupin a raconté les années solidaires et expérimentales de San Francisco. Amanda Boyden fait le roman de La Nouvelle Orléans d’avant Katrina. Nous savons qu’un torrent de boue va ravager Orchid Street un an après le mot « fin ». Mais les héros d’ « En attendant Babylone » ne le savent pas. Ils font une petite répétition de panique avec le faux départ de l’ouragan Yvan. Prétexte pour Amanda Boyden à confronter ses personnages à leur propre vie : partir ou ne pas partir ? Qu’ai-je à perdre ? A qui et à quoi suis-je attaché ? L’année suivante, on le sait, ils perdront tout. Ils sentiront alors de façon palpable le courage et le génie d’entreprendre qui couraient dans Orchid Street.

Un manuel de l’après-catastrophe

Toutes les maisons sont en bois. Toutes sont remplies de photos, de journaux intimes, de choses à manger, de jouets cassés et d’appareils ménagers. Tout cela sera perdu. Mais les regards bienveillants des uns sur les autres, les forces subtiles qui s’exercent d’une maison à l’autre sont indestructibles. C’est cela, l’objet de ce « roman », la construction patiente de l’altérité et des façons de prendre soin les uns des autres. « Nous avons choisi la diversité », pense Ed, « nous avons choisi une approche européenne de l’existence. Nous ne nous soucions pas que de l’argent et notre culture collective est le fruit de l’acceptation des différences » (p.171). Rien de pittoresque pourtant dans cette peinture de la diversité. Ce méandre urbain du Mississipi, ces gens disparates animés de rêves inavoués, ces maisons sans fondations sont notre humanité moderne, posée là, accrochée à ses biens précaires, et faisant au fil de son âge un apprentissage cruel et libérateur : seuls les liens intangibles de l’affection, de l’estime, de l’amour nous sont une maison. Ecrite de l’après-Katrina, la post-face d’Amanda Boyden raconte la vie essentielle, généreuse et fructueuse, qui a suivi la catastrophe. Dans ce roman du Mississipi, apparemment statique et profondément animé, faut-il voir le manuel de l’après-catastrophe dont nous avons tous besoin ?

Chronique réalisée par Sophie Pène

Quatrième de couverture :

« Nous aimons un lieu qui ne peut être sauvé par des digues. Nous sommes des losers de génie. Mais, bien sûr, ceux d’entre nous qui vivent à Uptown, sur Orchid Street, ne le savent pas encore. Nous n’avons rendez-vous avec Katrina que dans un an.

Placé sous le signe du chaos, le roman d’Amanda Boyden, traduite pour la première fois en français, restitue l’âme et l’atmosphère de la Nouvelle Orléans. À la manière d’un photographe, la romancière fixe son regard sur la rue d’un quartier populaire de la ville, Orchid Street, dont elle observe la vie pendant une année. À travers les voix de plusieurs habitants, c’est un paysage social et intime, mais aussi une Amérique fissurée par les différences de race et de classe qu’elle saisit. Cette étonnante capacité à s’emparer du réel tout en tissant une trame romanesque complexe est l’une des forces de ce magnifique roman dont la véritable héroïne demeure La Nouvelle-Orléans, à la fois superbe et décadente, débordante d’énergie et de sensualité.

« Les voix d’Amanda Boyden sont celles d’une Babylone américaine qui bataille et prend la vie à bras le corps, les délices comme les désastres. »
Publishers Weekly



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