Le fond du ciel de Rodrigo Fresán

Le fond du ciel Rodrigo FresánLe fond du ciel de Rodrigo Fresán aux éditions du Seuil

Évasion. Tel est le titre du roman dans le roman. Un roman de science-fiction qui n’est pas un roman de science-fiction et qui n’est peut-être même pas un roman. Voilà qui résume bien tant le contenu que le contenant de cette échappée qui deviendra le récit culte du futur pour tous les jeunes qui ont la maladie du présent.
Le fond du ciel se décompose en trois actes et deux planètes reliées entre elles par un pont qui ressemble à un no man’s land. Sur l’une d’elles, de jeunes adolescents passionnés de science-fiction créent un fanzine et organisent de grands rassemblements qui s’apparentent très vite à des séances de lecture où les clans se font et se défont à mesure que les doctrines futuristiques pullulent. En lisant leurs histoires, tous fuient le présent en s’évadant dans différents futurs « car l’idée qu’il n’en existe qu’un leur semble insupportable ». Sur l’autre planète, rien ne change mais, vu de là-bas, tout est différent.
Le fond du ciel… c’est ici et là-bas, d’hier à aujourd’hui en passant par demain, que semble avoir été écrit ce roman. Ni temps ni espace. Fresán les éclate et emboîte leurs fragments de sorte que tout ne fasse qu’un. Il abolit les références spatio-temporelles pour recréer l’espace-temps d’une histoire d’amour révolue qui continue d’exister par la seule force de la mémoire.
Le chemin qui mène au fond du ciel n’est pas de tout repos. Il ne faut pas craindre de se perdre dans ce voyage où aucune route n’est tracée ni même connue. L’égarement est un passage presque obligatoire, entre les deux planètes et le no man’s land, de ce roman qui prend sa source aux confins de la science-fiction pour se jeter tout droit dans l’ésotérisme. Le royaume de Fresán n’a ni roi, ni reine, mais que des pions. Personnages et lecteur s’accrochent à l’instant, aux émotions et sensations, comme à une hypothétique et mystérieuse moitié, avec qui on avance dans la douleur, mais sans laquelle on se sent orphelin.
Certains se souviennent et d’autres préfèrent oublier. Ici, personne n’écrit pour se souvenir mais pour qu’on se souvienne. Les mots ont été vidés de leur substance, trop souvent lus ou prononcés, alors il faut les réinventer. C’est ce que font Fresán et ses personnages. Ils écrivent différemment. Chacun laisse une trace d’un voyage au bout du temps. Ni vraiment long. Ni vraiment court. Un voyage au fond du ciel. Le voyage de Lointains qui voulaient aller partout mais ne sont arrivés nulle part. Le voyage de gens qui semblent maintenant errer, seuls, sans but et sans attache.
A l’image de ces Dieux, immortels et tout-puissants, qui s’ennuient de leur quotidien et se réfugient dans la contemplation des histoires, guerres et autres drames passionnants que vivent les terriens, le lecteur observe – parfois fasciné, souvent médusé – Fresán et ses personnages traverser les années comme des moments pour ne s’arrêter que sur un chiffre. Ou plutôt deux. Deux mille… un. Année de césure. Rupture avec l’ordre établi des chiffres ronds. Année de l’Odyssée d’un ordinateur à l’oeil rougeoyant. Quatre chiffres, trois lettres et deux planètes pour un voyage au fond du ciel.
Du fond du ciel à la fin du monde. La rupture d’entre deux tours aurait pu en être à l’origine. Finalement, elle est – peut-être ? – le début d’une nouvelle ère qui s’ouvre sur un amour triangulaire rayé par l’Histoire. Elle mêle des personnages, tous plus seuls les uns que les autres, condamnés à explorer leurs mémoires à travers celle de l’humanité. Leur histoire commune, elle, Fresán la réécrit par la fiction tout comme le mensonge recouvre d’une illusion parfaite l’insupportable imperfection de la vérité. Celle la même qui pèse tant sur le réel du quotidien. L’espace d’un instant, aussi crucial qu’anodin pour l’Histoire, cette histoire a été réalité. Et par son seul souvenir, elle pourra peut-être s’étendre jusqu’au fond du ciel pour ainsi tutoyer l’éternité.

Chronique réalisée par Hey you! Get on my cloud !

Quatrième de couverture :

À New York, par une nuit d’hiver, deux jeunes garçons passionnés de science-fiction construisent une planète de neige pour une jeune fille extraordinairement belle qui les regarde derrière sa fenêtre. Le souvenir de ce moment d’amour absolu est ce qui les maintiendra unis alors que leurs routes se séparent et que chacun vit dans des temps différents et des mondes éloignés. Exécuteur testamentaire d’un certain Warren Wilbur Zack, un écrivain de science-fiction mal compris de son époque mais auteur d’un roman légendaire, Isaac Goldman écrit des scénarios pour la télévision et rêve de lents couchers de soleil. Ezra Leventhal, parti pour de lointaines planètes, participe presque simultanément à l’explosion de la première bombe atomique, à la guerre en Irak et à l’attentat du 11 Septembre. Dépassé par le présent, le futur n’est plus qu’une multitude de fins possibles, autant d’apocalypses auxquelles Isaac et Ezra n’échapperont que grâce à la plénitude d’un instant de neige et d’immortalité.

Kurt Vonnegut, Philip K. Dick, John Cheever, Stanislas Lem traversent en filigrane ce merveilleux et extraordinaire roman, très novateur et terriblement borgésien.



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