Les ensorcelés de Fadela Hebbadj

Les ensorcelés Fadela HebbadjLes ensorcelés de Fadela Hebbadj aux éditions Buchet Chastel

Après L’arbre d’ébène, un premier roman dédié à son père et entièrement tourné vers les autres, un roman engagé et généreux dénonçant le scandale des sans-papiers tout en affirmant sa reconnaissance envers Romain Gary/ Ajar – sous l’ombre tutélaire duquel il se plaçait -, Fadéla Hebbadj reprend son combat et rend, cette fois, non seulement hommage mais justice à son père en s’attaquant courageusement à un récit autobiographique.

Dans Les ensorcelés, elle réussit à faire du «cri de son histoire» un chant épique en hissant un fait divers sanglant, doublé d’un déni de justice atterrant et révoltant, à la hauteur du mythe.

Prenant la digne suite de son ancêtre Hocine affrontant le lion de Némée, elle y défend avec panache l’innocence bafouée. Protégée de l’armure offerte par l’amour des siens, elle s’élance avec son épée de feu pour terrasser le dragon et, garante du bon droit des faibles et des démunis dont elle porte la parole, elle transcende leur impuissance sociale et juridique par la force de la littérature.

Fadéla Hebbadj écrit «pour offrir une sépulture à ceux qui [ lui ] manquent»(1), elle «laboure le champ de la mémoire» de manière à «garder en vie ceux qu’ elle aime». Une écriture qui est aussi «ouverture salvatrice aux autres», ce qui lui confère une portée universelle.

Et il convient d’écouter cette «parole libérée» dont elle connaît le prix, de l’écouter et de lui répondre sans se réfugier dans l’indifférence du silence.

(1) Voir son interview du 30/04/09

Le livre s’ouvre sur une épigraphe tirée de L’Enéide qui nous plonge dans le mythe de Laocoon auquel répondra l’histoire réelle du père de l’auteure, une histoire révélatrice qui servira «à élargir d’autres consciences». Car ce dernier vit sa femme et sa fille aînée innocentes assassinées par un monstre à double tête : celle d’un voisin algérien jaloux et celle d’un juge, d’un avocat et d’un expert-psychiatre ensorcelés (2) par un assassin , sur fond de racisme et d’indifférence. Et la première phrase du prologue : «Au commencement fut l’assassinat de ma mère et de ma soeur.», à la fois destructrice et fondatrice, résonne comme une «nouvelle genèse» . Au commencement, était aussi la Parole …

(2)Tout comme les Troyens furent dupés par les fourbes conseils d’un captif ennemi qu’ils préférèrent aux clairvoyantes mises en garde de leur grand prêtre Laocoon.

Ce prologue, en recourant à la puissance poétique du mythe, permet à Fadéla Hebbadj de surmonter d’emblée l’écueil du pathos et de la complaisance et de nous embarquer dans un voyage non exempt de secousses. Un voyage en trois parties dans lesquelles elle donne la pleine mesure de son talent (3) en adoptant , selon les propos tenus, une grande de variété de styles.

(3) Dans son premier roman , d’une grande unité stylistique, elle avait repris le procédé d’Ajar dans La vie devant soi en parlant par la voix d’un enfant, rendant ainsi hommage à cet écrivain tout en cherchant à « atteindre les coeurs*» par le « langage de l’innocence » (philosophique), ce qui ne fut pas toujours compris.

* cf l’interview citée ci-dessus

Dans la première partie, Fadéla Hebbadj retrouve la petite fille insouciante qu’elle était pour faire revivre ses souvenirs d’enfance. Une enfance simple , libre et heureuse, au sein d’une famille aimante, illuminée par la beauté et la douceur de sa mère. Un paradis – dont elle fut brusquement chassée avec les siens – qu’elle nous décrit avec exubérance et sensualité, imagination et poésie.

Elle nous y parle aussi de la Kabylie de ses racines, de la dignité de ses ancêtres dont elle narre les hauts faits en adoptant une tonalité épique, mais aussi de l’injustice faite aux femmes dans une société au «sexisme archaïque» à laquelle son grand-père et son père refusèrent de se conformer .

La seconde partie occupe un tout autre registre. C’est d’abord l’exposé d’une femme tentant de comprendre ce déni de justice de la République, ce non-lieu accordé à un assassin sain d’esprit ayant prémédité des crimes passibles de la peine de mort .

Fadéla Hebbadj a accédé difficilement au dossier , trente-cinq ans après les faits, et elle mène un travail rigoureux et précis en s’appuyant sur les archives policières et judiciaires , les confrontant à la réalité , ajoutant des commentaires pertinents souvent ponctués d’une ironie cinglante. Une enquête et un procès bâclés, incohérents et proprement surréalistes qu’elle resitue avec finesse dans le contexte politique de l’époque et celui des mentalités dominantes .

Une décision incompréhensible pour un père, véritable Don Quichotte croyant en une justice idéale, qui voit l’Etat français opposer un silence méprisant et révoltant à ses multiples demandes d’information et d’explication. Une mort judiciaire qui l’anéantira. Et la voix de l’auteur se fait alors ample, vibrante de colère pour évoquer ce combat inégal. Une voix fière et rebelle , celle d’une Antigone soutenant sa famille contre l’Etat, la justice contre la loi.

La dernière partie s’apparente à un récit initiatique qui part du «troisième assassinat» de la mère de l’auteure perpétré par les services de la DASS qui imposèrent à son père le remariage sous la menace du placement de ses huit enfants.

Une période d’épreuves, faite de douleur et d’incompréhension, de fuite dans le rêve ou les études, de violence et de haine, de provocations et d’affrontements, qui se termine par la mort du père . Des années chaotiques bien rendues par un style libre et vivant , rythmé et syncopé, où abondent les dialogues, débouchant sur une seconde naissance . Une naissance enfantée par la mère, par les mères de l’auteure et difficilement accouchée – de manière posthume – par son père. Et l’écriture de Fadéla Hebbadj se pare alors d’un lyrisme flamboyant pour clore ce livre comme elle l’avait ouvert en retrouvant la puissance poétique du mythe.

Les ensorcelés sont un récit autobiographique et libérateur au terme duquel l’auteure, délivrée de sa rage et de ses pulsions destructrices , accède à une seconde vie. Une vie indissociable de l’écriture et de l’amour. Et personne ne doutera à la lecture de ce second livre qu’un écrivain est né.

Chronique réalisée par L’or des livres

Quatrième de couverture :

« Au commencement fut l’assassinat de ma mère et de ma soeur.
J’ai crié d’effacer le sang sur la porte mais ils n’ont entendu qu’un cri. Je l’entends dans la nuit, sous un ciel détruit. Je l’entends restituer sa déchirure sous un soleil en ruine. Je l’entends entrer en moi, ce cri inaudible, niellé au fond des os. Ce cri qui m’a servi à injurier, à maudire et à diffamer, ce cri de mort me revenant par je ne sais quel miracle intact. Un cri puis un mot puis un chant, ma bouche s’est mise à articuler les mots du cri de mon histoire. »

Fadéla Hebbadj enseigne la philosophie. Elle a publié un premier roman chez Buchet-Chastel, L’Arbre d’ébène.





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