La Carte et le Territoire de Michel Houellebecq

La Carte et le Territoire Michel HouellebecqLa Carte et le Territoire de Michel Houellebecq aux éditions Flammarion

La Carte et le Territoire : un roman nabien

Si la lecture de La Carte et le Territoire fait songer si fort à L’Homme qui arrêta d’écrire, c’est que Michel Houellebecq n’a jamais aussi mal caché son intérêt pour Marc-Édouard Nabe, en particulier pour ses romans. Toutes les caractéristiques de L’Homme sont dans La Carte : le narrateur en demi-teinte, l’absence de scènes sexuelles, le narrateur dédoublé dans un autre artiste, l’art contemporain, les peoples utilisés comme personnages… Sans parler de la mort et de l’enterrement de l’auteur, qu’on trouvait déjà dans Je suis mort (1998), et de la présence d’un flic enquêteur (autre double) qui était le sujet même de Alain Zannini (2002).

Nous avons demandé à Abeline Majorel d’enquêter sur ce voisinage.

L. S. & F. G.

« La fameuse cour des grands, elle a une adresse : c’est notre 103, Michel. C’est chez nous[1] ! » À ce numéro de la rue de la Convention, deux écrivains se sont fait face. Ils y sont nés à l’écriture et y ont connu leurs premières publications. Dans un des immeubles de la cour, celui qui en cette rentrée est unanimement proclamé « plus grand auteur français » pour son roman La Carte et le Territoire : Michel Houellebecq, alors poète. Dans l’autre, l’écrivain qui, plus tôt en 2010, a « anti-édité » son vingt-huitième livre, L’homme qui arrêta d’écrire : Marc-Édouard Nabe, Byzantin aujourd’hui ostracisé. Le hasard se montrait une nouvelle fois excellent romancier en rapprochant ainsi deux écrivains si différents – en apparence.

Lorsqu’en 1985 Nabe éclot avec Au régal des vermines, Michel Houellebecq n’est que le voisin de palier d’un trublion de la littérature. La reconnaissance littéraire semble garantie au Marseillais jazzy tandis que l’ingénieur agronome poétise sa dépression. Mais, comme Jed Martin, protagoniste de La Carte et le Territoire, Michel Houellebecq n’était pas à l’abri d’un succès. En 1998, Les Particules élémentaires le fera exploser sur la scène littéraire française. En rupture avec l’avant-garde, assumant son destin d’écrivain en réaction, il rencontrera le succès au croisement entre un mouvement de création et un mouvement historique, phénomène où, comme pour Jed Martin, le hasard – encore lui – aura sa part. « C’est sans doute avec une pièce d’Oscar Roty que le Destin a joué notre sort : “Pile, c’est Michel qui aura du succès. Face, c’est Marc-Édouard…” » écrira Nabe[2].

Cette inversion du destin semble maintenir le face à face entre les deux auteurs. Du reste, ils subissent le même sort sur le ring de la réception critique. Ni intellectuels ni populaires, le disciple de Schopenhauer et l’amoureux de Céline ne rencontrent pas toujours la faveur de la presse, sans doute par excès de froideur pour l’un et de passion haineuse pour l’autre. Ils partagent toutefois la même vocation : écrire. Mais il ne s’agit pas plus de divertir que d’enseigner ; écrire, chez eux, répond à un même noyau de nécessité, à une même obligation de contredire le réel par l’œuvre. « Écrire un poème n’est pas un travail mais une charge » dira Houellebecq[3].

« Tout devrait au fond pouvoir se transformer en un livre unique, que l’on écrirait jusqu’aux approches de la mort, ça me paraît une manière de vivre raisonnable et heureuse et peut-être même envisageable en pratique[4]. » Alain Zannini montrera qu’il approuve cette vision en faisant de sa vie son grand œuvre, dans son journal intime d’abord. Houellebecq, lui, choisira de s’effacer derrière ses personnages et construira son œuvre comme « un gigantesque “en fait”[5] ». Deux écrivains, deux démarches, deux immeubles, une grande cour de récréation où la rivalité peut éclater, l’un traitant l’autre de « pathétique[6] », l’autre ayant déjà affirmé « tu es la caricature de ce que j’aurais voulu être : une idole de la subversion[7] ». Mais peut-être cette rivalité n’est-elle que l’aboutissement d’une complémentarité contrariée.

Dans la cour des grands, un même projet : rendre compte de la modernité

« Au lieu d’essayer de sauver ce qu’il y a encore d’humain dans ce monde, comme le font les cons dans mon genre, il valait mieux se contenter de montrer la déshumanisation de ce même monde comme tu le fais, toi l’intelligent. Tu as su synthétiser l’époque : la médiocrité et l’ennui de ce début de siècle, tu les as parfaitement transposés[8]. » Dans une tradition balzacienne, La Carte et le Territoire témoigne des valeurs et problématiques de son époque. Malgré la légère anticipation que Houellebecq s’autorise, on y reconnaît un réel commun à tous. Le style d’ingénieur de son auteur mêle logique et poésie pour transmettre le sentiment d’échec de la civilisation, de fatalité dans la chute mortelle que ressent l’Europe. Plus profondément encore, Houellebecq propose une catharsis de l’individualisme de ce début de siècle. L’homme qui arrêta d’écrire est lui aussi un témoin. Nabe y explore les tendances qui semblent transformer notre monde. L’ennui est remplacé par le dégoût, la civilisation par la société. Au fil de ses errances dans Paris, Nabe balaye la modernité en utilisant l’anecdote comme catalyseur de sa volonté de transcendance.

Le fatalisme du premier et la rage de l’autre ne sont vérité que parce qu’ils sont sentimentaux ; ils n’ont de valeur que dans leur désir de décloisonner la souffrance. En mettant cette souffrance au centre de leur œuvre, ils participent tous deux à un retour au monde, mais un monde auquel ils ne trouvent aucune grâce, qui leur apparaît non pas tant artificiel qu’artificieux, ce qui est pire. Car l’obsession de la transcendance qu’ils ont en commun se cristallise dans leur vision de l’art. La Carte et le Territoire comme L’homme qui arrêta d’écrire sont des réflexions sur l’artefact qu’est la culture face à l’artifice sacré de l’art. Le titre même du dernier opus houellebecquien est issu d’un concept scientifique qui permet la compréhension du monde par la vision des échelles et donc des gradations : l’évidence réelle du territoire, la beauté sublimée de la carte. « La culture vide l’art de son sang » dit Nabe. Il partage en cela le constat de son ancien voisin, la colère en plus. Dans un monde où le commerce crée la valeur, la distinction entre artiste et « cultureux » ne se fait plus. Tout vaut rien, et c’est ainsi que les gens désespèrent. Morale de ce fonctionnement délétère : l’artiste est maudit. Houellebecq et Nabe le vivent ainsi : « Tu sais bien, écrit le second, que si un grand artiste avait du succès de son vivant en plus de son talent, ce serait insupportable pour la société. Moi, je pense qu’il y a une sorte de connivence secrète entre l’artiste et la société de son temps qui permet à chacun de tenir son rôle : le premier dans celui du héros christo-suicidaire saignant dans le mépris de son époque, et l’autre dans celui du gros animal froid tapi dans l’ombre de l’avenir, en se pourléchant les babines[9]. »

Finalement, la morale est plus haute que l’art. Houellebecq et Nabe sont des moralistes christo-punk. Mais leur projet, qui est de remettre de l’ordre dans les gradations de valeurs et de sentiments, s’efface devant leurs personnages. Houellebecq utilise des protagonistes statistiquement dans la moyenne, soumis à la fatalité et au hasard. L’espoir, le mouvement ne sont pas de mise pour eux, seul l’échec permet la révélation des sentiments ; dans leur ennui et leur médiocrité, ils nous ressemblent sans nous dépasser ; ils nous incarnent. Nabe a choisi d’intervenir lui-même dans le roman. Chaque personnage croisé lors de sa période de non-écriture est la caricature d’un réel fatigué de lui-même où l’auteur semble se débattre furieusement. Ces personnages sont nous, mais leur auteur est loin de nous. Utilisant tous deux le dialogue avec les acteurs du contemporain comme révélateur, Houellebecq et Nabe tendent à leur lecteur le miroir d’une littérature de constat pour l’un et de combat pour l’autre.

Les jeux de miroir de l’écrivain

« On ne se tue jamais, cher ami, c’est toujours l’autre qu’on supprime » écrit Nabe. Dans La Carte et le Territoire, Houellebecq se tue, utilisant pour la première fois l’écriture métafictive. Ce faisant, il s’autopsie en tant qu’écrivain et personnage public. Dans une interview donnée à GQ, sur la blessure engendrée par certains des livres qui lui ont été consacrés, il déclare : « En fait ils ne savaient rien du tout : seules certaines femmes savaient certaines choses, mais elles n’ont jamais parlé. » L’enquête sur la mort de Michel Houellebecq personnage, fait apparaître le même constat. Son ennui, sa difficulté d’écrire, sa passion pour la charcuterie, ses mycoses, tout est vrai et pourtant tout est faux. Il se décrit comme il se vit, incompris et comprenant. Il sait être un produit, un appel d’offre moderne de la littérature sur le monde. Nabe, avant lui, s’était disséqué dans Je suis mort. Étrangement, bien qu’habitué de l’écriture métafictive, il choisit alors de créer un personnage de Mime Marceau incompris et burlesque. La réception de son œuvre est nulle et non avenue, seules restent les amitiés. Son travail lui-même ne sera qu’éphémère puisqu’il ne pourra être transmis. « L’arrêt de la vie ne fait pas le poids près des joies, des souffrances, des folies dont un homme est capable lorsqu’il vit. L’homme n’est lui-même que vivant[10]. » L’écrivain n’est lui-même que dans la fiction vivante, son image est son cadavre[11].

La vérité de l’écrivain est donc dans l’artifice. Il est un « mimitateur » de ses contemporains. « La particularité de mon action mimodramatique était de donner la parole à l’autre à travers mon silence. Avec deux ou trois gestes, une mimique (jamais de grimace) et surtout une série de positions dans l’espace, qui devinrent très vite mes signatures, le spectateur pouvait entendre la voix du personnage mimité. On entendait ce qu’on voyait[12] ! » Houellebecq et Nabe sont des mimitateurs. Ils utilisent à ce titre le procédé du name-dropping, qui leur permet d’introduire des personnages de notre réalité dans leur fiction. Pour ne citer que lui, Patrick Le Lay passera à la postérité autant grâce à La Carte et le Territoire que par l’entremise de L’homme qui arrêta d’écrire. Houellebecq ne l’utilise pas pour sa valeur réelle, mais comme un type, celui d’un capitaliste de la télévision sans morale. Il ressemble à Le Lay mais ne sonne pas comme lui. Nabe, en revanche, utilise ce personnage dans son contexte et restitue son phrasé. Il suspend à leur réalité sonore la crédibilité des péripéties qu’il fait vivre à ses personnages. Et quand Jean-Michel Apathie et Clara Morgan, personnages nabiens, finissent leur nuit ensemble, le lecteur y croit.

Dans ces jeux de miroir entre réalité et fiction comme entre écrivains, celui pour qui tout est reflet et tout est visible reste le lecteur. Il doit se reconnaître dans ce miroir sans pouvoir se nommer. Houellebecq par son parti pris du quelconque rend le lecteur acteur de sa fiction. Il ne néglige pas le travail du lecteur dans la réception de son œuvre, il lui donne des degrés. Nabe, quant à lui, veut transmettre sa volonté de transcendance. Différence profonde entre les deux rivaux, que l’auteur de L’Âge du Christ exprime avec ironie tout au long du Vingt-Septième Livre : « Si tu veux avoir des lecteurs, mets-toi à leur niveau ! Fais de toi un personnage aussi plat, flou, médiocre, moche et honteux que lui. C’est le secret, Marc-Édouard. Toi, tu veux trop soulever le lecteur de terre, l’emporter dans les cieux de ton fol amour de la vie et des hommes !… Ça le complexe, ça l’humilie, et donc il te néglige, il te rejette, puis il finit par te mépriser et te haïr. »

Filiation bloyenne versus positivisme : la cour du 103 rue de la Convention n’abritait pas que des rivalités littéraires.

Des livres qui agissent

La Carte et le Territoire est un livre ontologiquement ironique. L’ironie y est son propre message ne recouvrant aucun autre argument. Elle est le reflet de la faculté houellebecquienne de rire à la déchéance de l’homme. « Je fais tantôt dans le sinistre, tantôt dans le burlesque, cela me semble une manière de voir très opérante » dit Houellebecq. Le sourire que nous tire le coming-out d’un Jean-Pierre Pernaut ou d’un Beigbeder se « jean-d’ormessonnisant » est cependant un sourire triste. L’ironie de Houellebecq est en cela on ne peut plus moderne, elle relève du cynisme omniprésent propre à notre temps. Si burlesque il y a, il est plutôt du côté de Nabe. Espiègle, il sème dans L’homme qui arrêta d’écrire des farces et attrapes tout au long de ses péripéties d’écrivain-ayant-arrêté-d’écrire et utilise cet humour enfantin pour révéler la tristesse et la vanité de ses interlocuteurs. Sans ironie, mais avec humour, Nabe est un champion de la répartie à tiroirs et à références. C’est un Don Quichotte de l’esprit. Un grand rire moqueur ébranle le lecteur.

Mais de qui rit le lecteur de l’un et l’autre, si ce n’est de lui-même ? Opération critique qui n’est pas le simple résultat de la mise en abyme des personnages, mais provient du parallèle constant que les deux auteurs introduisent entre les époques. « Ce n’est pas que rien ne soit plus comme avant, c’est que rien n’est plus comme tout de suite[13]. » Malgré l’anticipation temporelle de La Carte et le Territoire, Houellebecq utilise une grille de lecture du monde héritée du XIXe siècle ; ses maîtres sont Comte et Schopenhauer, ou Nietzsche pour la vision du style. Il illustre la sentence de son maître à penser, le grand Arthur comme il dit : « On se souvient de sa propre vie, un peu plus que d’un roman qu’on aurait lu dans le passé. Oui c’est cela : un peu plus seulement. » Raconter son présent, c’est faire, avant de mourir, l’inventaire des objets ou personnages qui le composent, aussi vulgaires soient-ils.

Marc-Édouard Nabe, lui, ne supporte pas son époque qui se « défonce à l’anti-présent ». Comme un Céline avant lui, il écrit pour la réveiller, lui faire prendre conscience de sa passivité mortifère. Il convoque à cette fin tout un arsenal de grands martyrs de la littérature (et du jazz), de Dostoïevski à Suarès. Dans L’homme qui arrêta d’écrire, il interroge à intervalles réguliers des jeunes gens déconnectés de leur passé sur ce qui a changé dans le monde pendant que lui était occupé à l’écrire. Le mal du siècle a des racines et nous sommes tous responsables de notre époque. Comme Léon Bloy avant lui, Marc-Édouard Nabe nous demande des comptes.

L’on ne rend des comptes qu’à l’Histoire

Ce qui rapproche finalement tous les écrivains, qu’ils aient ou non habité rue de la Convention, c’est leur réception critique. Houellebecq et Nabe sont deux écrivains de l’ère de la mort des idéologies qui ont eu pourtant à affronter, dès leur apparition sur la scène littéraire, le scandale suscité par l’idéologie de droite qu’on leur prêtait. Nul besoin de rappeler l’accusation d’antisémitisme qui poursuit absurdement Nabe depuis vingt-cinq ans. D’écrivain en réaction, il est devenu, aux yeux des tenants de l’ordre médiatique, réactionnaire. Son style célinien, sa verve et son refus de composer avec le monde ont abouti à un ostracisme qui l’a finalement obligé à s’« anti-éditer » pour pouvoir continuer à offrir aux lecteurs sa vision du monde contemporain.

Plus intéressant serait de remarquer que l’auteur de La Carte et le Territoire est en passe d’être consacré comme le plus grand auteur de son temps par un monde de la culture majoritairement de gauche, alors qu’il est ouvertement un écrivain de droite. Le scandale de son lancement, soigneusement orchestré autour de la rupture avec la revue Perpendiculaire, s’est fondé sur cette évidence – d’ailleurs assumée. L’accueil critique qu’il obtient (nettement plus chaleureux que celui qu’on réserve à son ancien voisin) est sans doute dû au syncrétisme qu’il a réussi à créer entre une pensée dix-neuviémiste et un style qui, par l’apport de données sociétales et scientifiques, mime la modernité du nouveau roman. Houellebecq a fait preuve d’un darwinisme éditorial d’une efficacité étonnante pour ce pessimiste convaincu, réussite que Nabe lui reconnaît en ces termes : « Tu as réussi à être à la fois Kafka et Françoise Sagan ! Tu es peut-être en train d’inventer un nouveau rapport de l’écrivain véritable au commerce concret[14]. »

Dans une même cour, sont nés deux auteurs, deux visions parallèles, deux concurrents dans la course à la postérité. Ratés par les grandes collections de chez Gallimard. L’un exilé du monde de l’édition, l’autre englué dans les stratégies médiatiques éditoriales, ils se vivent, en cette époque sans valeur, en agneaux immolés de la grande littérature. Les deux seront sacrifiés sur l’autel du Goncourt. Vont-ils réussir à transcender la contemporanéité pour accéder à l’immortalité – sans l’habit vert ?

La Revue littéraire n°49, octobre 2010 (Éditions Léo Scheer)


[1] Marc-Édouard Nabe, Le Vingt-Septième Livre (Le Dilettante, 2009).

[2] Ibid.

[3] Michel Houellebecq, Rester vivant (Flammarion, 1997).

[4] Michel Houellebecq, Interventions (Flammarion, 1998).

[5] Lettre de Michel Houellebecq à Dominique Noguez, in Dominique Noguez, Houellebecq, en fait (Fayard, 2003).

[6] Interview de Michel Houellebecq sur le site www.surlering.com (2010).

[7] Marc-Édouard Nabe, Le Vingt-Septième Livre, op. cit.

[8] Ibid.

[9] Marc-Édouard Nabe, L’homme qui arrêta d’écrire (2010).

[10] Marc-Édouard Nabe, Je suis mort (Gallimard, « L’Infini », 1998).

[11] Formule empruntée à Philippe Sollers.

[12] Marc-Édouard Nabe, Je suis mort, op. cit.

[13] Marc-Édouard Nabe, L’homme qui arrêta d’écrire, op. cit.

[14] Marc-Édouard Nabe, Le Vingt-Septième Livre, op. cit.

Chronique réalisée par Abeline Majorel

Information supplémentaire :

Marc Edouard Nabe nommé au prix Renaudot http://www.actualitte.com/actualite/22212-renaudot-nabe-despentes-jouellebecq-2010.htm

Quatrième de couverture:

Si Jed Martin, le personnage principal de ce roman, devait vous en raconter l’histoire, il commencerait peut-être par vous parler d’une panne de chauffe-eau, un certain 15 décembre. Ou de son père, architecte connu et engagé, avec qui il passa seul de nombreux réveillons de Noël.

Il évoquerait certainement Olga, une très jolie Russe rencontrée au début de sa carrière, lors d’une première exposition de son travail photographique à partir de cartes routières Michelin. C’était avant que le succès mondial n’arrive avec la série des « métiers », ces portraits de personnalités de tous milieux (dont l’écrivain Michel Houellebecq), saisis dans l’exercice de leur profession.

Il devrait dire aussi comment il aida le commissaire Jasselin à élucider une atroce affaire criminelle, dont la terrifiante mise en scène marqua durablement les équipes de police.

Sur la fin de sa vie il accédera à une certaine sérénité, et n’émettra plus que des murmures.

L’art, l’argent, l’amour, le rapport au père, la mort, le travail, la France devenue un paradis touristique sont quelques-uns des thèmes de ce roman, résolument classique et ouvertement moderne.

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14 total comments on this postSubmit yours
  1. pas encore eu le temps de me le procurer… mais curieuse de le lire.

  2. Longue chronique… que je ne lirai qu’après avoir fini le livre en question! Mais j’y reviendrai, sans aucun doute, pour comparer nos avis.

  3. Chronique un peu longue dirons certains avec raison.
    Chronique superbe d’analyse et de pertinence.
    Cette opposition si franche dans le 27ème livre de Zannini

    Merci de ce morceau d’intelligence qui me donne envie d’acquérir La carte et le territoire afin de la placer à coté de l’Homme qui arrêta d’écrire.

    Pikkendorff

  4. J’ai lu « Alain Zannini » en 2002, « Le Ving-Septième Livre » en 2008, « L’Homme qui arrêta d’écrire » en 2010. Alors bien sûr ce que j’entends ou que je lis sur « La Carte et Le Territoire » m’avait déjà intriguée : cela fait beaucoup de thèmes ou situations romanesques en commun… d’où l’intérêt de comparer les approches des deux écrivains.

    Mais je ne l’ai pas lu La Carte, ni Je Suis Mort qui attend d’être republié sur marcedouardnabe.com

    Merci Abeline pour ce travail d’analyse(quel boulot !), et aux ELS de l’avoir initié.

    J’entends dire que le Houellebecq est particulièrement « touchant » sur la relation père-fils. C’est un thème que Nabe a abordé souvent. Pour moi une des plus belles scènes père-fils est dans « Le Bonheur » de MEN.

    A très vite pour en reparler, même numériquement ;)

  5. Très brillante et éclairante analyse, bravo.
    Même si certaines vues sur Houellebecq me semblent réductrices (petite préférence pour Nabe, mhmm?); par exemple l’ »ironie » de MH est « triste », je suis bien d’accord, mais je ne pense pas qu’ »elle relève du cynisme » contemporain _ dans « La carte et le territoire », comme dans « La possibilité d’une île », il me semble que l’auteur cherche précisément (parfois avec maladresse) à dépasser la tentation du cynisme.

  6. @marco : Je ne parle pas du cynism de Houellebecq puisque je suis enttièrement d accord avec vous il tente de le dépasser mais du cynisme de l epoque qui prend l ironie pour de l analyse intellectuelle. J avoue avoir eu une préférence pour Nabe à une époque mais mes recherches pour cet article et mes lectures me les ont placés pour le moins sur un pied d egalite. Je vous remercie pour le compliment.

  7. scoop : depuis hier, Nabe est en liste pour le Renaudot… comme Houellebecq !!!

  8. la curiosité me perdra, acheté hier…

  9. J’ai lu plusieurs livres de Houellebecq avec beaucoup de plaisir et d’envoutement. Dans ce dernier, même si son style reste égal, donnera « pour ce qui ne connaissent pas l’auteur » une opinion meilleure de celle qu’il véhicule auprès notamment des femmes. Un très belle histoire, un effet miroir original. Seule ombre, une fin décevante, précipitée comme par manque d’inspiration. Je recommande malgré ce petit goût d’amertume le livre pour le bonheur de la précision, du rythme des mots et des phrases.

  10. Débuter un Houellebecq c’est entrer dans la polémique c’est bien connu mais pas cette fois, à mon grand étonnement ce roman est réellement épatant et plein d’humour.

    C’est avec un personnage énigmatique que l’auteur nous balade à travers le temps (puisque le roman de déroule sur plusieurs années), à travers la vie de Jed Martin mais surtout de son destin. Un homme qui prend la vie comme elle vient, il est photographe puis peintre puis photographe ; le succès est toujours au rendez-vous quoiqu’il présente, le talent probablement ou bien la chance sauf que Jed s’en moque un peu, lorsque son galeriste l’informe qu’il a gagné 15 millions grâce à ses œuvres cela lui fait ni chaud ni froid.
    Ses relations avec le monde extérieur sont quelques peu limitées, celles avec les femmes quasi inexistantes, il s’enferme dans son atelier et s’abandonne à son art, seul son père est pour ainsi dire présent du début à la fin, enfin il y pense. La solitude est son mode de vie.

    Il est donc question de l’art et de l’artiste et de ce que celui-ci nous apporte de sa vision du monde, de la société, des autres notamment des personnages emblématiques de notre époque plongés dans cette fiction, tel un Jean-Pierre Pernaut gay, ou Bill Gates mais aussi des écrivains Frédéric Beigbeder et Michel Houellebecq himself (dépeint en écrivain torturé, triste et pathétique)! Un genre de réalité virtuelle de notre société de consommation sur laquelle l’auteur tire à bout portant.

    Tout est limpide et complexe à la fois, blanc et noir, un roman sur l’art qui se termine en thriller, décidément l’art d’écrire est quand même bien plus subtil qu’il n’y paraît.
    Une chose étrange toutefois c’est cette facilité à passer du coq à l’âne, on est fermement encré dans l’histoire lorsque l’auteur décide de nous plonger dans une notice d’appareil photo voire de voiture, sans que cela ne paraissent pas plus étrange que ça. Un style dépouillé et apathique voire dépressif avec une pincée d’humour. Original.

    Que dire de plus sinon que j’ai aimé et c’est un bon roman, oui oui !! j’ai écrit bon roman en parlant du dernier Houellebecq.

  11. début de lecture ce soir…

  12. Marre d’entendre dire que Houellebecq est un écrivain de droite:quels sont les arguments précis soutenant cette assertion?Il n’est ni de droite ni de gauche, il rend compte d’un monde et d’une époque, les nôtres, à sa façon , qu’on aime ou non cette façon.Marre aussi qu’on confonde sans cesse cet auteur avec ses personnages ou qu’on lui attribue leurs paroles.Dernière chose:à la limite, je me fiche complètement de ce que peut bien raconter Houellebecq dans ses interviews ou ailleurs(et parfois les questions sont si débiles que les réponses ne peuvent que l’être plus encore:par exemple on lui a demandé si il pouvait nommer le premier ministre , et évidemment il a répondu qu’il n’en avait jamais entendu parler!), ce qui compte c’est l’intérêt et le plaisir que je trouve à le lire.Tout le monde sait que Céline était un homme pas forcément fréquentable, mais qui pourra nier que Voyage au bout de la nuit est un chef-d’oeuvre?Beaucoup de grands artistes(et nous donc!) racontent des conneries(ou en font), et quand je contemple un tableau de Balthus(au hasard), je me fiche de connaître ses vues sur la vie…

  13. bravo Sophie,
    l’important n’est-il pas de prendre plaisir a la lecture du livre et non à la réputation de l’auteur.
    Le pire, est encore les critiques qui se permettent de descendre un livre, sans jamais lu l’auteur. Là, j’avoue que je ne comprends pas trop comment il sont l’outrecuidance de le faire.

  14. Le problème du Goncourt, inutile d’y revenir pendant des heures, est de ne récompenser que trop rarement le juste roman. Dans son histoire, quelques lauréats furent néanmoins de grands noms, parmi lesquels Proust et Malraux bien sûr. Si j’évoque ici ces figures tutélaires, ce n’est pas pour placer Houellebecq dans leur filiation – c’est simplement pour dire ma honte de voir ce nom désormais associé dans les listes de l’histoire (mais pas, je l’espère, dans l’esprit de ceux qui la font) aux titans qui l’ont précédé.

    J’affirme que Houellebecq est un imposteur, un tartuffe sans intérêt dont les seuls talents sont ceux de la communication et de la publicité. J’affirme qu’aucun de ses livres ne contient une once de génie, ni même de goût. J’affirme que lui donner le Goncourt (prix, certes, dont la valeur semble se déprécier de plus en plus au fil des années, mais tout de même – un prix qu’a eu Malraux, nul pourceau ne devrait s’en voir affublé), c’est déshonorer notre propre histoire littéraire et faire injure à tout ce qu’un livre peut produire de beau et de noble, c’est bafouer non seulement notre histoire, mais notre langue dont ne semblent plus tenir compte ceux qui les premiers sont censés la défendre. J’affirme que le triomphe de Houellebecq est un signe de décadence morale et spirituelle, signe tout aussi fort voire plus, que ceux de nos errements politiques et/ou économiques – on ne saurait choisir Houellebecq, on ne peut que s’y réduire, et par là nous marquons que nous sommes une société au bord du suicide, alimentée de la seule substance de sa propre médiocrité qu’on lui sert en bouillie. J’affirme que les déclarations du type « Houellebecq est en passe d’être consacré comme le plus grand auteur de son temps » est un crime contre l’intelligence.

    Oh le système a été bien monté. La nébuleuse houellebecqo-contemporaine n’est pas de celles que l’on défait d’un coup d’épée. Comme tous les complots de fourmis, elle a su se nicher dans des positions d’où il est difficile de la tirer. Houellebecq a compris dès le début quelle position devait être la sienne pour arriver à un tel succès, car cet homme qui n’a aucun talent pour les lettres, n’en est pas moins intelligent. La formule magique ? Se faire passer pour un provocateur désespéré aux idées « borderline » : succès de scandale garanti. Derrière son mal-être de façade, de plus, chacun pourra confiner l’abonnement de ses propres névroses : ses livres en sont un ennuyeux catalogue, inutile ressassement de ce que l’intelligentsia contemporaine a pu produire de pire dans l’ordre des problèmes qu’elle s’imagine voir l’humanité affronter. Au choix : condamnation de la société de consommation, rapport conflictuel au père, misère sexuelle, désespoir de l’art contemporain condamné à tenir comme un funambule entre le génie et la blague, autoportrait au vitriol,… j’en oublie probablement, tant l’œuvre de Houellebecq se veut le bottin du quelconque et l’éloge du banal.
    Houellebecq est donc fort : sa position d’écrivain mauditdésespéréprovocateur est presque inattaquable – tout se joue sur sa pseudo-exclusion du royaume des honneurs littéraires. Quelle pathétique mise en scène… tout cela n’est bien sûr qu’un jeu destiné à amuser les faibles du parterre, qui n’attendaient que de voir le Maudit triompher enfin après tant d’années d’injustice à l’encontre de son œuvre. Comme dans un très mauvais mélodrame, tout était écrit à l’avance. La pseudo-solitude de Houellebecq est mise en scène avec brio, je dois le reconnaître. Mais, encore plus fort, vient le point suivant : Houellebecq doit vendre des livres tout en se prétendant un écrivain majeur et ignoré. Problème, les deux sont rarement conciliables. Comment faire ? Et là est tout le génie de cet homme (ou plutôt de son imprésario) : je suis solitaire, mais je passe quand même à la télé – et je fais de ce paradoxe-là le symbole même de ma différence. Aussi se fabrique-t-il un masque de second degré absolu. Ce second degré portant sur tout et d’abord sur sa propre attitude, elle lui permet de se prétendre solitaire, tout en passant à la télé, et à se moquer de cette prétention même. Tadam ! Mesdames et messieurs, nous sommes donc dans un autotélisme qu’on peut difficilement prendre en faille.
    Bien entendu, tout ceci n’est qu’un jeu médiatique à la petite semaine. Malheureusement c’est un jeu auquel, apparemment, l’on aime croire.

    Comme je ne veux pas que l’on m’accusât d’attaquer sans avoir lu, je propose quelque chose de très simple : une analyse de texte. Qu’il me soit permis de reproduire ici les deux premières pages de ce « roman », La Carte et le Territoire, que je préfèrerais mettre à l’Index, mais bon, que voulez-vous, la vie est ainsi faite :

    « Jeff Koons venait de se lever de son siège, les bras lancés en avant dans un élan d’enthousiasme. Assis en face de lui sur un canapé de cuir blanc partiellement recouvert de soieries, un peu tassé sur lui-même, Damien Hirst semblait sur le point d’émettre une objection ; son visage était rougeaud, morose. Tous deux étaient vêtus d’un costume noir – celui de Koons, à fines rayures – d’une chemise blanche et d’une cravate noire. Entre les deux hommes, sur la table basse, était posée une corbeille de fruits confits à laquelle ni l’un ni l’autre ne prêtait aucune attention ; Hirst buvait une Budweiser Light.

    Derrière eux, une baie vitrée ouvrait sur un paysage d’immeubles élevés qui formaient un enchevêtrement babylonien de polygones gigantesques, jusqu’aux confins de l’horizon ; la nuit était lumineuse, l’air d’une limpidité absolue. On aurait pu se trouver au Qatar, ou à Dubai ; la décoration de la chambre était en réalité inspirée par une photographie publicitaire, tirée d’une publication de luxe allemande, de l’hôtel Emirates d’Abu Dhabi.

    Le front de Jeff Koons était légèrement luisant ; Jed l’estompa à la brosse, se recula de trois pas. Il y avait décidément un problème avec Koons. Hirst était au fond facile à saisir : on pouvait le faire brutal, cynique, genre « je chie sur vous du haut de mon fric » ; on pouvait aussi le faire artiste révolté (mais quand même riche) poursuivant un travail angoissé sur la mort ; il y avait enfin dans son visage quelque chose de sanguin et de lourd, typiquement anglais, qui le rapprochait d’un fan de base d’Arsenal. En somme il y avait différents aspects, mais que l’on pouvait combiner dans le portrait cohérent, représentable, d’un artiste britannique typique de sa génération. Alors que Koons semblait porter en lui quelque chose de double, comme une contradiction insurmontable entre la rouerie ordinaire du technicocommercial et l’exaltation de l’ascète. Cela faisait déjà trois semaines que Jed retouchait l’expression de Koons se levant de son siège, les bras lancés en avant dans un élan d’enthousiasme comme s’il tentait de convaincre Hirst ; c’était aussi difficile que de peindre un pornographe mormon.

    Il avait des photographies de Koons seul, en compagnie de Roman Abramovitch, Madonna, Barack Obama, Bono, Warren Buffett, Bill Gates… Aucune ne parvenait à exprimer quoi que ce soit de la personnalité de Koons, à dépasser cette apparence de vendeur de décapotables Chevrolet qu’il avait choisi d’arborer face au monde, c’était exaspérant, depuis longtemps d’ailleurs les photographes exaspéraient Jed, en particulier les grands photographes, avec leur prétention de révéler dans leurs clichés la vérité de leurs modèles ; ils ne révélaient rien du tout, ils se contentaient de se placer devant vous et de déclencher le moteur de leur appareil pour prendre des centaines de clichés au petit bonheur en poussant des gloussements, et plus tard ils choisissaient les moins mauvais de la série, voilà comment ils procédaient, sans exception, tous ces soi-disant grands photographes, Jed en connaissait quelques-uns personnellement et n’avait pour eux que mépris, il les considérait tous autant qu’ils étaient comme à peu près aussi créatifs qu’un Photomaton.

    Dans la cuisine, quelques pas derrière lui, le chauffe-eau émit une succession de claquements secs. Il se figea, tétanisé. On était déjà le 15 décembre.

    Un an auparavant, à peu près à la même date, son chauffe-eau avait émis la même succession de claquements, avant de s’arrêter tout à fait. En quelques heures, la température dans l’atelier était tombée à 3 °C. Il avait réussi à dormir un peu, à s’assoupir plutôt, par brèves périodes. Vers six heures du matin, il avait utilisé les derniers litres du ballon d’eau chaude pour une toilette sommaire, puis s’était préparé un café en attendant l’employé de Plomberie en général – ils avaient promis d’envoyer quelqu’un dès les premières heures de la matinée.

    Sur son site web, Plomberie en général se proposait de « faire entrer la plomberie dans le troisième millénaire » ; ils pourraient commencer par honorer leurs rendez-vous, maugréa Jed vers onze heures, circulant sans parvenir à se réchauffer dans l’atelier. Il travaillait alors à un tableau de son père, qu’il devait intituler L’architecte Jean-Pierre Martin quittant la direction de son entreprise ; inévitablement, l’abaissement de la température allait ralentir le séchage de la dernière couche. Il avait accepté comme chaque année de dîner avec son père le soir de Noël, deux semaines plus tard, et espérait en avoir terminé avant ; si un plombier n’intervenait pas rapidement, ça risquait d’être compromis. A vrai dire dans l’absolu ça n’avait aucune importance, il n’avait pas l’intention de faire cadeau de ce tableau à son père, il voulait simplement le lui montrer ; pourquoi est-ce qu’il y attachait, d’un seul coup, tant d’importance ? Il était décidément à bout de nerfs en ce moment, il travaillait trop, il avait commencé six tableaux en même temps, depuis quelques mois il n’arrêtait plus, ce n’était pas raisonnable.

    Vers quinze heures, il se décida à rappeler Plomberie en général ; ça sonnait occupé, constamment. Il réussit à les joindre un peu après dix-sept heures ; l’employée du service clientèle argua d’un surcroît de travail exceptionnel dû à l’arrivée des grands froids, mais promit quelqu’un pour le lendemain matin, sans faute. Jed raccrocha, puis réserva une chambre à l’hôtel Mercure du boulevard Auguste-Blanqui. Le lendemain il attendit de nouveau, toute la journée, l’arrivée de Plomberie en général, mais aussi celle de Simplement plombiers, qu’il avait réussi à joindre dans l’intervalle. Simplement plombiers promettait le respect des traditions artisanales de la « haute plomberie », mais ne se montrait pas davantage capable d’honorer un rendez-vous. Sur le tableau qu’il avait fait de lui, le père de Jed, debout sur une estrade au milieu du groupe d’une cinquantaine d’employés que comptait son entreprise, levait son verre avec un sourire douloureux. Le pot de départ avait lieu dans l’open space de son cabinet d’architectes, une grande salle aux murs blancs, de trente mètres sur vingt, éclairée par une verrière, où alternaient les postes de conception informatique et les tables à tréteaux supportant les maquettes en volume des projets en cours. Le gros de l’assistance était composé de jeunes gens au physique de nerds – les concepteurs 3D. Debout au pied de l’estrade, trois architectes d’une quarantaine d’années entouraient son père. Selon une configuration empruntée à une toile mineure de Lorenzo Lotto, chacun d’entre eux évitait le regard des deux autres, tout en essayant de capter le regard de son père ; chacun d’entre eux, comprenait-on aussitôt, avait l’espoir de lui succéder à la tête de l’entreprise. Le regard de son père, fixé un peu au-dessus de l’assistance, exprimait le désir de réunir une dernière fois son équipe autour de lui, une confiance raisonnable en l’avenir, mais surtout une tristesse absolue. Tristesse de quitter l’entreprise qu’il avait fondée, à laquelle il avait donné le meilleur de ses forces, tristesse de l’inéluctable : on avait de toute évidence affaire à un homme fini.

    En milieu d’après-midi, Jed essaya en vain, une dizaine de fois, de joindre Ze Plomb’, qui utilisait Skyrock comme musique de mise en attente, alors que Simplement plombiers avait opté pour Rire & Chansons.

    Vers dix-sept heures, il rejoignit l’hôtel Mercure. La nuit tombait sur le boulevard Auguste-Blanqui ; des SDF avaient allumé un feu sur la contre-allée. »

    Tentons de dresser une rapide analyse de ce passage peut-être bref, mais assez représentatif à mon sens de la laideur de l’œuvre de Houellebecq.
    Certains le comparent à Balzac… On aura tout vu mais pourquoi pas… Je conseille néanmoins à ceux qui ont eu cette idée saugrenue de relire le début des Illusions Perdues, magnifique introduction sur le thème de l’imprimerie, des progrès qui y ont été fait, mais surtout hommage aux pionniers de cette imprimerie tel que Plantin ou Didot. S’ils y voient quelconque point commun, qu’ils me fassent signe.

    La première chose qui frappe, bien sûr, c’est l’omniprésence des noms, des marques. Pourquoi, nous y reviendrons après, mais attardons-nous sur l’effet provoqué. Un tel empilement ne peut signifier que deux choses : soit il admire, soit il se moque. Evidemment, comme Houellebecq est (ou plutôt est censé être) un contempteur absolu de la société de consommation contemporaine, il est de bon ton d’affirmer qu’il se moque et n’admire en rien la société contemporaine qu’il décrit ici à travers ces marques et ces noms. J’émets tout de même un doute, et l’ironie de Houellebecq, que je vais analyser de ce pas, n’est pas à mon sens dénuée d’une forme d’admiration… On me dira que cela complexifie l’ironie. Libre à vous de le penser – pour moi, cela l’appauvrit, car admirer Jeff Koons équivaut déjà à une condamnation à mort de l’esprit.

    Il nous faut donc conclure que l’auteur se moque. S’il est vrai, son second degré est déployé avec une absence de finesse rare. Vous me direz, bien sûr, qu’il faut bien que le lecteur perçoive cette ironie… mais tout le jeu de l’ironie, c’est justement sa finesse : qu’on lui mette des bottes de plomb, et on l’empêche de voler. Plus l’ironie est légère, plus elle tue, passant d’une cible à l’autre en ne s’attardant guère, tant les coups qu’elle donne sont fatals du premier jet. Le second degré de Houellebecq est lourd, pataud, malhabile : qu’on songe par exemple à cette accumulation de noms avec lesquels Koons s’est fait prendre en photo, catalogue des puissants contemporains de ce monde. La moquerie y affleure, mais n’y est aucunement recherchée, puisqu’elle ne repose que sur le vertige d’une liste de références partagées par tous les lecteurs.
    On remarquera d’abord qu’elle vise, encore une fois, des choses particulières, à savoir, ces noms et ces marques qui font partie de l’univers contemporain de l’ « art » et de la « culture », ou de la politique : Obama, Koons, ou l’hôtel Emirates en passant par Skyrock. La raison de ces citations directes, c’est qu’elles permettent d’établir avec le lecteur une facile connivence. Parler de bières qu’il connaît, de marques qu’il connaît, de gens qu’il connaît, de radios qu’il connaît, met en place une forme de complicité qui prend tout de suite le lecteur au piège d’un jeu de références immédiat (mot qui a son importance, nous le verrons). Comparons, il est intéressant de le faire, avec le début des Illusions Perdues, où Balzac, lui aussi, produit une liste de noms : « les beaux livres des Elzevier, des Plantin, des Alde et des Didot », tous, je l’ai dit tout à l’heure, des imprimeurs. Quelle différence y a-t-il ? Celle du thème en premier lieu : cette liste est un hommage aux grands noms de l’imprimerie. De manière sous-entendue, l’on y comprend très bien aussi toute l’admiration qu’éprouve Balzac pour ces pionniers, et il est clair qu’il cherche à mettre son propre livre sous leur protection. En évoquant « les beaux livres », Balzac fait l’éloge d’un temps où cet objet avait un prix, celui de l’effort pas même pour le créer, mais pour l’éditer. Placer son propre ouvrage sous cette protection séculaire, c’est avoir l’ambition d’égaler ces efforts dans un temps où la technique a rendu beaucoup plus facile l’impression des livres. Chez Houellebecq, cette liste de noms sort du néant, et leur seul point commun est d’appartenir à une forme nébuleuse de la culture contemporaine, noms cent fois entendus dans divers médias – la pertinence de la liste n’est donc assurée que par l’appartenance de ceux qu’elle contient à l’ensemble de références possiblement appréhendées par le lecteur… encore une fois, le serpent se mord la queue. La différence entre Balzac et son ersatz en papier mâché, c’est que la liste du géant fait preuve d’une exigence : les noms de ces grands imprimeurs, il faut les connaître avant de se jeter dans le livre, ou se renseigner sur leur identité si on ne les connaît pas. Leur présence au tout début est un effet de seuil, moins une invitation qu’une épreuve : il faut s’en montrer digne si l’on veut pénétrer dans les Illusions Perdues. La liste de Houellebecq est exactement inverse : comme tout le monde connaît au moins certains de ses noms, c’est une porte ouverte qui invite tout le monde à entrer. Le fait que ce soit pour se moquer ne change rien : ces noms restent la preuve de l’absence d’exigence intellectuelle qui se fomente dès les premiers paragraphes du roman. La seule exigence de La Carte et du Territoire, c’est de regarder le JT de TF1.
    Cette ironie portée sur les marques et les noms recouvre un vieux fantasme de tout public littéraire. En effet, une communauté rassemblée par un ensemble de valeurs et de références, lorsqu’il y paraît un livre, s’amuse presque automatiquement à décrypter ce qui, dans ce livre, se rapporte aux dites références communes. La moquerie circule ainsi au sein d’un marasme où chacun connaît l’autre et tente de l’identifier dans le visage que l’on fustige. C’est le fameux thème du roman ou de l’œuvre à clef : lorsque l’auteur représente indirectement sous des pseudonymes des personnages de son époque. Ce fut le cas pour les Caractères de La Bruyère comme pour la Princesse de Clèves au 17è siècle. C’est ni plus ni moins que ce que nous propose ici Houellebecq, avec une variante qui, exploit, en rajoute à la pauvreté d’un genre qui n’en manque pas : Houellebecq écrit un roman à clef qui n’a pas de serrure. Au lieu de déguiser le nom des gens qu’il vise, d’inventer ne serait-ce que des pseudonymes pour grimer les Jeff Koons et autres Damien Hirst, il nous les livre tels quels. Aussi joue-t-il exactement sur les mêmes attentes qu’un public de roman à clef, supprimant simplement au passage l’excitation même de découvrir qui se cache sous les masques. Houellebecq n’est ainsi pas seulement pauvre, il est chiant.
    Mais si les Caractères ou la Princesse de Clèves, se sont maintenues par-delà les siècles, c’est justement parce qu’ils n’étaient pas des œuvres à clef. La volonté de leurs auteurs était de rechercher une visée universelle qui permettrait à leurs condamnations de dépasser le cadre de la Cour qu’ils connaissaient. Ils visaient plus haut et plus loin que leur temps. Prenons à cet égard pour exemple le roman de Mme de Lafayette. Comme Houellebecq, elle parle de personnages historiques tels François II ou Catherine de Médicis, ainsi que Marie Stuart – divergence principale cependant, son ironie, car elle existe, n’est en rien fondée sur l’assise de références commune avec ses lecteurs, mais sur l’introduction, au sein des mouvements de l’Histoire, de la fiction romanesque inventée par l’auteur. La naissance d’un pur amour au milieu du terrain miné de la Cour, c’est cela qui permet à l’auteur d’exercer son art de la satire sur les nobles de sa propre époque. L’ironie de Mme de Lafayette ne porte pas directement sur les gens, comme le fait maladroitement MH, Mais sur le système de parole qui les conduit à commenter tout et n’importe quoi de ce qui se passe dans le milieu de la Cour. Autrement dit, ce que moque l’auteur, c’est justement l’existence d’un microcosme uniquement bâti sur l’échange de commentaires sur des sujets communs : l’ironie de Mme de Lafayette vise exactement ce sur quoi se base celle de Houellebecq. Juste retour des choses pour un imposteur qui se voit humilié par une femme vieille de plus de trois siècles. Car effectivement, l’ironie chez MH n’a aucune portée universelle – elle n’est que le fruit d’une dénonciation immédiate (et encore pas totalement sincère) des gens qui l’entourent. Chez lui, aucun effort pour atteindre cet endroit qui le ferait parvenir à une véritable universalité, qui ferait décoller son livre du bourbier qu’il prend pour l’éden où se fabriquera sa gloire.
    Comparons à présent MH avec un véritable maître de l’ironie, j’ai nommé Gustave Flaubert. Première divergence notable et capitale, l’ironie de Flaubert ne saurait se comprendre sans son leitmotiv de l’impersonnalité, autrement dit son effort constant de faire porter son ironie mordante sur tous les objets sans distinction, car la bêtise se love dans toutes les théories, dans tous les avis, dans tous les discours. C’est pourquoi Flaubert affirmait qu’il est regrettable qu’un écrivain donne son véritable avis d’homme de manière directe dans ses livres, soumis par là à la critique idéologique que ses ennemis pourront lui faire. L’écrivain n’a pas d’ « opinion », il a un regard, qu’il porte sur tout. Son ironie est moins motivée par une haine générale que par un désir de justice : pourquoi dire que tel ou tel a raison quand les deux se montrent également stupides dans leurs différences ? Impersonnelle, l’ironie de MH ne l’est en aucune manière. Son second degré ne s’explique qu’à partir de sa propre position d’intellectuel. Ses moqueries sur Hirst par exemple – « artiste révolté (mais riche quand même) – ne se comprend parfaitement que dans la mise en regard de la propre position intellectualo-médiatique de MH : nous l’avons vu au début, sa position paradoxale qui se veut solitaire et « vu à la TV » à la fois, Janus doté d’une tête d’artiste, et d’une tête de vendeur. A se moquer (gentiment) de ces figures de l’art contemporaine (qui, au passage, ne valent pas mieux que lui), on sent parfaitement que c’est aussi de lui-même que l’écrivaillon se moque, comme tend à le prouver la suite du roman avec la pathétique mise en scène de sa propre mort. Ironie personnelle donc, dont on identifie au fond moins la cible que l’origine, et dont la moquerie dénonce moins qu’elle ne reste au niveau du narcissisme convenu qu’emprunte la plupart du temps celui qui veut être admiré pour ses bons mots. Le second degré de MH n’a pas pour but de faire regarder ceux qu’il désigne, mais de se faire regarder lui-même… « et l’imbécile regarde le doigt », comme dit le proverbe.
    Enfin, la piteuse ironie du non moins piteux Houellebecq ne sait se développer qu’avec des moyens faciles et sans intérêt stylistique. J’aimerais citer une phrase :
    « Hirst était au fond facile à saisir : on pouvait le faire brutal, cynique, genre « je chie sur vous du haut de mon fric » ; on pouvait aussi le faire artiste révolté (mais quand même riche) poursuivant un travail angoissé sur la mort ; il y avait enfin dans son visage quelque chose de sanguin et de lourd, typiquement anglais, qui le rapprochait d’un fan de base d’Arsenal ».
    L’ironie passe ici par un style on ne peut plus simpliste. Première proposition sur Hirst qui résume le sens de la moquerie et en introduit les éléments, composée de sujet, verbe, adverbe, complément du nom et complément de l’adjectif… stylistiquement, c’est à la portée d’un élève de cinquième. La double formulation impersonnelle qui suit, outre qu’elle soit laide, se rattache à un style oralisant de petite facture. Certes, MH s’accroche au niveau de langue de ses cibles (je parle là des lecteurs), mais nous y reviendrons. Est-ce une excuse pour écrire mal ? Je ne le pense pas. Bref, après ces formulations impersonnelles d’un niveau de langue digne d’une cour de récré, MH poursuit avec une caractérisation de l’adjectif « cynique » (pris, en passant, dans son acception moderne la plus pauvre), à savoir « genre « je chie sur vous du haut de mon fric »"… là encore, formulation qui frise avec la faute de français (je rappelle au passage que ce roman est a reçu le prix le plus prestigieux qui puisse être décerné dans notre pays). Suit la moquerie sur le statut d’artiste révolté, qui, là encore, ne vaut en rien par la beauté de la rhétorique utilisée mais simplement par la ridiculisation de la cible choisie. N’importe qui serait capable de faire ce genre de blague, et utiliser une parenthèse pour détourner une explication en cours en vue d’ironie facile est dans les capacités du premier venu. Il me semble que Juvénal et La Bruyère nous aurons donné d’autres leçons. Enfin, le magnifique couplet se termine sur une subordonnée (ouah ! mais alors MH connaît autre chose que la structure sujet-verbe-complément ?) qui rapproche Hirst d’un fan d’Arsenal. Pourquoi pas ? C’eût pu être Chelsea, Manchester City ou West Bromwich Albion… j’imagine que Houellebecq a choisi ce club parce qu’il est le premier dans l’ordre alphabétique de ceux qui composent la Premier League…
    L’ironie flaubertienne est, bien entendu, d’une tout autre teneur, d’une tout autre complexité : prenez le passage des comices agricoles dans Madame Bovary. En regard du discours amoureux que Rodolphe fait à Emma, nous avons droit au discours du maire (ou du député, je ne sais plus) qui vante les mérites des bêtes de la région. Les deux discours superposés se confrontent, et finissent par révéler au lecteur la vacuité interne l’un de l’autre. D’une part, la vanité d’une politique aux petits pieds, de l’autre, celle d’une creuse rhétorique de la passion. Voilà une ironie puissante, qui ne se contente pas de rire en montrant du doigt bêtement, mais qui propose une véritable décomposition des rouages du monde et de nos discours sur lui.

    Le style de MH, au demeurant, est un véritable cataclysme, et penser que l’on a donné le Goncourt à un homme qui ne sait pas écrire me rend malade (n’allez pas imaginer, au passage, qu’en flétrissant MH je lui préfère un olibrius comme Nabe, Nothomb, Angot, Despentes ou je ne sais qui… toute cette raclure contemporaine se vaut pour moi, et il n’est pas question que je détruise MH au profit d’Apocalypse bébé, qui le vaut totalement, aussi raté, aussi pauvre et aussi désespérant que toute les livres des autres imbéciles que je citais plus haut). Le « style » de MH, donc, s’il est permis d’appeler ainsi une accumulation de lieux-communs et d’absence de classe, ne ressemble à rien. Je suis tenté en fait de dire qu’il n’y a pas de style chez Houellebecq. Tout, en effet, y est d’une compromettante facilité, encore une fois dénuée de l’exigence envers le lecteur et envers lui-même que nécessiterait la production de toute véritable œuvre littéraire. Premier signe qui trompe rarement : la quasi-absence de métaphores et de comparaisons. Proust disait, non sans bon sens, qu’elles étaient la marque d’une véritable écriture. Bien sûr, il ne s’agit pas d’en surcharger inutilement son texte, mais leur absence est tout simplement criante : elle signifie que le texte est plat, qu’il ne se lit qu’à un seul niveau, qu’il est incapable d’établir des correspondances entre un ordre du monde et un autre. Une métaphore relie entre elles deux choses dont la proximité peut frapper et désarçonner, et produit par conséquent entre les choses du monde des correspondances qu’on n’aurait pas cru possible. C’est là une forme d’intelligence au sens le plus originel du terme, puisqu’en latin, l’une des origines du verbe intellego est « créer du lien ». Le texte de Houellebecq est donc, ans un sens premier comme dans un sens second, sans intelligence.
    Lorsque l’on trouve quelques comparaisons, l’on ne peut être qu’affligé par leur pauvreté et leur laideur. J’en veux pour preuve cet inénarrable « c’était aussi difficile que de peindre un pornographe mormon. » Ce qui fait de cette comparaison une abomination, c’est d’abord qu’elle ne présente aucun travail sur le son. Or une phrase est quelque chose que l’on lit, mais tout autant que l’on pourrait entendre, d’où le gueuloir de Flaubert ; il n’y a ici aucun travail formel spécifique sur le son (j’ai beau chercher, je ne le trouve pas, si ce n’est la répétition des sons [f] et [p], dont je ne vois pas ce qu’elle apporte). Cette comparaison commet le crime de n’être pas belle. Elle repose uniquement sur la blague du « pornographe mormon », paradoxe pathétique et qui se montre le symptôme d’une bien plus grave maladie. Car toute vraie comparaison, toute vraie métaphore est le fruit d’une nécessité : non pas que, pour un objet donné, telle métaphore soit la seule possible – mais sa force dépend de la nécessité profonde qui fait sa force, et avec laquelle elle a frappé le poète. Lorsque Heredia nous dit « Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal », il est tout à fait possible d’imaginer que les « routiers et capitaines » fussent comparés à d’autres animaux. Mais la comparaison est si juste, l’équilibre des sons et l’harmonie du vers y sont si sublimes, que dans le cadre du poème il semble évident que cette comparaison soit celle qui s’impose comme nécessaire, bien qu’on en conçoive d’autres possibles. Plus précisément, cette comparaison est indispensable. Celle de MH, au contraire, est totalement dispensable, elle ne nous apprend rien, ne crée aucun lien et a pour unique but de faire rire grassement aux dépens d’un phénomène que la majorité des lecteurs ne connaît que par les séries américaines. On pourrait imaginer des milliards d’autres comparaisons qui, dans ce contexte, seraient aussi justes, car seul le sens paradoxal de la comparaison compte, et non pas la comparaison elle-même. Ce pourrait être aussi difficile, par exemple, que de peindre un socialiste concret, un syndicaliste intelligent, que sais-je encore ? Mais vous voyez bien le sens : la comparaison n’a au fond aucun rapport avec l’objet comparé, seule compte la formulation pseudo-brillante de l’auteur.
    Est-il bien nécessaire de s’attarder sur la séquence narrative des tentatives pour joindre un plombier ? Là encore, tout cela n’est prétexte qu’à une débauche de blagues potaches sur différents services de nos vies quotidiennes, des hôtels aux radios. Ce passage n’est qu’une suite de formulations faciles de style pseudo-oralisant (il se décida à rappeler, ça sonnait occupé), d’affirmations inintéressantes et de style hasardeux. Là encore, on ne peut que constater que MH est abonné au sujet-verbe-complément dont la simplicité factice ne saurait déguiser la profonde incapacité à écrire une phrase plus complexe que cela.
    Il n’y a chez Houellebecq aucune audace, aucune tentative, aucune force. Nous nous retrouvons dans l’absence de style adoptée par l’ensemble de ses collègues écrivains dont j’ai cité les plus illustres ci-dessus, et auxquels vous pouvez rajouter Sophie Calle, Catherine Millet, et je ne sais qui encore. Ces gens-là n’ont rien de poètes : ils parlent une langue accessible et conforme aux usages de notre parler contemporain. Tout le monde peut les comprendre et les acheter, c’est là leur but. Il serait malvenu de tenter des audaces formelles. Non, mieux vaut en rester au stade rétrograde d’un style aisément compréhensible. Quand je pense que Nabe se compare à Céline… peut-être quelqu’un devra-t-il lui expliquer que l’ « oralité », ce n’est pas parler comme tout le monde dans la rue, c’est faire de la langue une musique. En se comparant à Céline, l’intrus Nabe me fait penser à Christophe Maé qui se jaugerait à l’aune de Mozart.

    Pour en revenir à l’imposteur qui nous intéresse (mais insulter Houellebecq, c’est déjà fustiger tous ceux qui écrivent et se comportent comme lui, et faire d’une pierre cent coups), il me semble que son œuvre est fondée principalement sur la mésinterprétation d’une phrase de Stendhal (je ne prétends pas qu’il la connaisse, ce serait sans doute lui faire trop d’honneur, mais même sans le savoir, il ne fait que cela par ses livres, mésinterpréter cette phrase). Dans le Rouge et le Noir, Stendhal dit, de manière assez fameuse : « Le roman est un miroir que l’on promène le long des chemins » (citation de mémoire dont je ne garantis pas l’exactitude absolue). Ainsi vois-je déjà triompher les adulateurs du veau Houellebecq, et me hurler à la figure que sa vacuité n’est au fond que le reflet de celle de notre monde contemporain. Et je leur répondrai que c’est vrai, elle en est le reflet. Mais tout mot a son importance, et Stendhal a dit « miroir », et non reflet. La différence, me demanderez-vous ? Elle est fondamentale. Le miroir est une structure durable : sa composition détermine la nature du reflet que vous allez voir. Le reflet n’est que l’image plate. Le miroir crée un point de vue, dont le reflet n’est que l’image éphémère. Aussi le reflet ne fait-il qu’imiter puis disparaître, tandis que le miroir réfléchit… Un livre doit être miroir. Son action n’a rien à voir avec une plate imitation : toute vraie œuvre crée un point de vue sur le monde, une manière particulière de le regarder qui va en déconstruire puis en recomposer certains aspects. Placez votre miroir à tel ou tel endroit, et vous ne verrez pas le monde de la même manière. Plus que tout, cela signe l’inutilité esthétique et littéraire de Houellebecq : il ne crée aucun point de vue, mais ne fait que rendre, dans une sorte de vomissure discursive, notre monde contemporain tel qu’il est. Le meilleur exemple en est tout simplement celle du name-dropping que dénonçait déjà le seul qui semble encore doté d’un minimum de sens critique dans l’académie Goncourt, Tahar Ben Jelloun. Que MH se contente de copier-coller des pages entières de Wikipédia sans presque rien y changer est proprement révoltant, et symbolique de cette volonté de reflet qui se flaire à chacune des pages de tous ses livres. Certains me répondront que c’était le rêve de Flaubert dans Bouvard et Pécuchet ? Je ne le crois pas. Car malgré les vastes et larges citations auxquelles Flaubert se prêtait dans ce livre (qui est loin d’être son meilleur soit dit en passant), il n’en demeurait pas moins fidèle à la création d’un point de vue qu’il maintenait malgré elles.
    Qui a besoin d’un tel reflet ? Ne connaissons-nous pas assez notre monde ? L’un de vous dit plus haut qu’il « tire à bout portant sur la société de consommation ». Mais cela fait plus d’un demi-siècle que l’on tire à bout portant sur cette société. Elle est morte et enterrée, bien que nous continuions à vivre dedans. Est-il vraiment nécessaire qu’on vienne nous rappeler la vacuité de notre monde contemporain ? Nous y vivons tous les jours, et ceux qui sont assez lucides n’ont pas besoin que les livres qu’ils lisent leur répètent ce qu’ils savent déjà. Si MH pense qu’il suffit de refléter la vacuité du monde pour faire œuvre, il se trompe lourdement – il ne fait qu’apporter de l’eau au moulin de cette vacuité. Son reflet disparaîtra dès que l’époque aura passé, dès que nous aurons su qu’une imitation ne suffisait pas : c’est une transformation qu’il nous faut.
    Car toute œuvre véritable n’est pas une imitation du monde, mais la transformation du point de vue de celui qui lit. C’est pourquoi, comme nous l’avons vu avec Balzac, la littérature est exigeante : elle a pour ambition de bouleverser quelque chose chez celui qui lit ou écoute, de provoquer chez lui un mouvement de perception qui va l’obliger à réajuster sa pensée par rapport au monde. Parvenir à cela chez un lecteur, c’est faire preuve d’une exigence envers soi-même et envers lui sans commune mesure. MH se veut le critique de la société contemporaine… l’idiot… les Guignols de l’info font cela mieux que lui. Il ne peut pas rivaliser avec les critiques immédiats d’un monde qui évolue à chaque seconde (et il en a toujours été ainsi). Nous retrouvons ce terme d’immédiat que nous soulignions tout à l’heure. MH veut trouver cet immédiat, veut s’y complaire. Si toutes ses références sont contemporaines, c’est qu’il rêve d’être reconnu comme le contempteur de son époque, celui qui l’aura révélée à sa propre folie, à son propre désespoir. Manque de chance, il se trompe de chemin en prenant celui qui le conduit à une fausse immédiateté, à ce qu’il croit être une prise directe avec l’actualité… il transforme son livre en reflet qui disparaîtra dès que le temps aura disparu. La chronique, tout en haut de la page, se demande si MH parviendra à l’immortalité… je ne le pense pas, pour la simple et bonne raison que ses romans n’y auront ni goût, ni droit. Houellebecq se complaît dans la facilité de l’imitation : cet homme ne réfléchit pas, ne pense pas, ne crée pas. Il ne fait que répéter ce qu’il voit et que chacun pourrait voir tout aussi bien que lui. Or, ne devons-nous pas attendre des auteurs qu’ils nous montrent ce que nous ne saurions pas voir ? Balzac est un découvreur ; Houellebecq, lui, n’est que le marchand des souvenirs que lui a laissé cet ancêtre. Houellebecq est un cabotin : c’est lui qui gigote, au bord de la scène, attirant par ses pitreries le rire de spectateurs peu exigeants. Malgré ses efforts, il ne parviendra jamais à fasciner autant que les véritables acteurs qui brûlent la scène bien au-delà de ses propres capacités.

    Aujourd’hui, Houellebecq vainc. Il a gagné ce prix dont il s’était formé autour de son acquisition une sorte de légende maudite. S’il l’a gagné, c’est simplement par la force, une fois encore, de lecteurs peu exigeants. Car nous avons les œuvres que nous méritons. Si MH produit du reflet, c’est que nous demandons à être reflétés, par faiblesse et par narcissisme, par facilité. Nous n’avons plus envie de lire des œuvres difficiles, d’entrer dans ces longs processus que sont la découverte d’un Balzac ou celle d’un Hugo. Houellebecq est possible parce que nous avons abdiqué. Nous aimons nous reconnaître dans la misère qu’il décrit : elle flatte notre égo, nourrit nos pitoyables névroses; nous rassure dans nos destins de petits êtres qui se gargarisent de leur médiocrité par des angoisses toutes-prêtes servies comme des repas de fast-food. Nous n’avons plus la force de transformer nos points de vue dans des livres, de métamorphoser nos consciences, d’altérer nos sensations. Nous restons là, amorphes, devant des reflets que nous avons la faiblesse de connaître, puisque ce sont les nôtres à jamais inchangés. Le triomphe de Houellebecq, soyez-en sûr, est un effet moins de sa réussite, que de notre défaite.

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