Des clous de Tatiana Arfel

Des clous Tatiana ArfelDes clous de Tatiana Arfel aux éditions José Corti

« Penser moins, pour travailler plus ».

Passer du succès d’un premier roman à l’épreuve du second n’est sans doute pas facile. Changer de ton, de thème, d’ambiance, éviter la répétition et prendre le risque d’une changement de cap non plus. Tatiana Arfel quitte l’ambiance poétique de L’attente du soir pour aborder le monde de l’entreprise et sa violence.

Des clous, voilà ce que sont Catherine, Laura, Rodolphe, Marx, Francis et Sonia. Des clous sur lesquels on tape sans arrêt, sur lesquels on tape avec violence, avec mépris, pour les faire rentrer dans le moule, les mettre en conformité avec l’Entreprise, Entreprise avec un grand E car les conformes doivent s’y soumettre et oublier jusqu’à leur propre identité afin de sacrifier à son succès.

Des clous, voilà. Des non conformes aussi. Qu’ils soient hôtesse d’accueil (Laura, qui ne supporte pas les talons hauts) comptable expert (Françis, qui se réfugie dans les chiffres, un peu trop, un peu trop bon, un peu trop solitaire) cuisinier (Rodolphe, qui s’imagine qu’on peut donner de la confiture aux cochons, ie agrémenter les plats des employés quand c’est réservé aux cadres, en encore, pas tous, les meilleurs) ou Catherine, la DRH, qui était entrée dans l’entreprise avec joie, devenue l’ombre de son ombre parce qu’elle envisageait son métier du point de vue…humain. Humain. Quelle aberration. Quelle idiotie. Alors les conformes, les bons, ceux qui sont entrés dans le moule, ceux qui savent, ceux qui sont, ceux qui comptent, les convoquent à un séminaire d’entreprise. Un séminaire de formation animé par Denis, un comédien, qui va les remotiver, les aider, les soutenir.

Tu parles, Charles. Ce séminaire, en réalité, est destiné à les faire couler encore plus vite, encore plus facilement. Les faire couler et surtout les faire couler tous seuls. Les aider à fournir eux-même les preuves de leur incapacité, de leur inaptitude. Les aider à plonger encore plus vite et les faire dégager. Vite, bien, et sans coût supplémentaire.

On se croirait dans un roman futuriste, une anticipation. Un peu, mais pas tant que ça. Anticipation parce que le récit est dramatisé, parce que tout ça semble outrancier, inconcevable ; Tatiana Arfel fait par ailleurs référence au roman de George Orwell, 1984 ou à celui d’Huxley, Le meilleur des mondes (« J’ai pensé, bien sûr, à 1984, j’ai pensé qu’Orwell avait été visionnaire, et que comme toujours la réalité dépassait toujours la fiction. Certes nous ne travaillerons pas à la modification de la réalité des faits historiques, nous ne travaillerons pas à un mensonge clair et direct, mais nous travaillerons à la soumission des hommes par la langue »… « J’ai pensé aussi à celui d’Huxley, plus visionnaire encore, à la dictature du confort, de la sécurité, de chacun sa place, conditionné et consentant ».). Mais c’est cette exagération, cette outrance qui sont volontaires et amplifient encore plus la violence et la déshumanisation de ces personnages, de ses clous, de ces hommes et femmes objets, certains frappant d’autres recevant les coups, mais tous devenus des êtres désincarnés soumis à l’Entreprise, nouveau Dieu devant lequel on se prosterne et se sacrifie. Anticipation, peut-être, mais l’action se déroule en 2006. Un ancrage dans le présent, des hommes et des femmes qui pourraient être n’importe lesquels d’entre nous, des travailleurs devenus des rebuts et que l’Entreprise et ceux qui la dirigent, la portent, la soutiennent, y sont conformes, vont s’employer à broyer et réduire en poussière.

L’écriture est à la fois blanche et cruelle. Pas de concession, pas de poésie et de douceur comme dans L’attente du soir, nous sommes dans un conte actuel et impitoyable, un récit acre où les protagonistes racontent, à leur tour, ce séminaire. Si tous les non-conformes ont la même voix, la même blancheur, c’est qu’ils deviennent peu à peu des machines qui ne pensent plus et perdent peu à peu toute humanité, toute individualité. Si les conformes ont la même violence, le même acharnement à détruire, c’est qu’ils ont été refaçonnés, remodelés pour devenir des machines, des broyeurs. De la négation de l’humain au profit de la productivité.

Au fil des pages, au gré de l’horreur absolue et de la révolte que peuvent inspirer ce récit, le lecteur s’enfonce dans un monde de noirceur où toute couleur a été bannie, toute identification, toute personnalisation, toute humanité (« Une erreur de prénom ce n’est pas très grave en soi, enfin, ça vexe, je sais. Les gens veulent tellement qu’on s’intéresse à eux, comme si l’entreprise était là pour ça, comme si on n’avait rien d’autre à faire. Il y a une erreur fondamentale dans leur façon de prendre le travail, ils croient qu’on les embauche pour eux, leur petite personne, alors qu’on a besoin d’efficacité, c’est tout, peu importe ce qui arrive. Ils ne devraient pas se plaindre, eux aussi viennent au boulot pour gagner de l’argent, pas pour HT, si c’était bénévole y’aurait plus personne ! Mais ils demandent encore, encore de l’attention, mon nom, mon nom, mon nom exact, moi, moi, moi…. Les gens continuent à s’appeler par leurs prénoms, comme s’ils existaient seuls, et ça m’énerve ! Ca m’énerve ! Faudra interdire ça, bien sûr ! »).

Un univers impitoyable que Tatiana Arfel décrit sans concession, froidement. Amélioration du langage où les mots inutiles, vains, improductifs, sont bannis pour faire place à un vocabulaire efficace, rapide, qu’ils soit français ou anglais. Un univers brutal où l’individu est réduit à un numéro, une machine qui ne peut plus penser, plus agir, seulement obéir et adhérer aux règles ou en être éjecté, et tant pis si ça veut dire mourir.

Violent et blanc, donc, ce roman de Tatiana Arfel. Même si un épisode final m’a semblé trop facile, trop approprié, trop propice, il n’en reste pas moins que, tout comme Delphine de Vigan avec Les heures souterraines Tatiana Arfel signe là un excellent roman sur la violence en entreprise et l’anéantissement des individus au profit de cette même entreprise.

Chronique réalisée par Amanda Meyre

Quatrième de couverture :

Human Tools est une entreprise internationale de services spécialisée dans la mise en place de procédures pour d’autres sociétés. Ou plutôt : Human Tools vend du vent très cher, très côté en Bourse et très discutable. Catherine, Rodolphe, Francis, Sonia, Marc, Laura travaillent pour Human Tools. Ils en sont les clous, ils valent des clous : employés non conformes, allergiques à la cravate ou aux talons hauts, trop intelligents, trop étranges, rêveurs ou aimables, trop eux-mêmes, simplement. Parce qu’ils cherchent à travailler bien, et non à cocher des cases pour statistiques, parce qu’ils souffrent de l’absence de reconnaissance, parce que la qualité totale les a rendus malades, ils sont inscrits par Frédéric, leur grand marteau, à un séminaire de remotivation dont ils ne connaissent pas la finalité réelle. Ils y seront poussés à rationnaliser leur temps, leurs corps, leurs émotions, leur espace du dedans. Ils cesseront peu à peu de penser et sentir, et ne s’en plaindront pas : d’autres attendent pour leur prendre la place et il y a le loyer à payer. Des Clous n’est pas un roman d’anticipation. Human Tools, ses pratiques, ses dirigeants, existent déjà : il n’y a qu’à observer.

Jusqu’à quand ? Jusqu’à quand accepter que performances, objectifs, profits qui profitent toujours aux mêmes, puissent détruire ce qu’il y a de plus précieux en chacun ? Où trouver la force de dire : ce n’est pas acceptable ? Nos clous n’ont certes pas la réponse. Mais quelqu’un venu du dehors va les aider à écrire leur histoire, la jouer, la mettre à distance, à retrouver leur langue à eux, qui n’est pas le jargon américanisant de cette société où ils sont entrés sans réfléchir, à genoux, bégayant de gratitude pour le minuscule salaire qui justifierait leurs tâches discutables.

Nos clous vont essayer de se redresser, même si le marteau est toujours là, pour la beauté du geste et pour leur survie. Nos clous vont avoir, à un moment, le choix. Liberté vertigineuse : qu’en feront-ils ?

L’auteur Tatiana Arfel est née en 1979 à Paris et vit aujourd’hui dans le sud de la France. Psychologue de formation, elle anime des ateliers d’écriture auprès de publics en difficulté.

Son premier roman, L’attente du soir, paru en janvier 2009, met en scène trois marginaux : un vieux clown, une femme transparente et un enfant abandonné, qui ensemble vont former, à leur façon, famille. Ce roman a obtenu six prix littéraires, dont le prix Emmanuel Roblès et le prix Alain-Fournier.

Son deuxième roman, Des Clous, à paraître en janvier 2011, est un roman polyphonique décrivant une entreprise de services, Human Tools, qui chercher à rationnaliser la langue, le corps, les pensées, les émotions de ses employés, pour accroître ses performances. Tatiana Arfel travaille actuellement sur l’autobiographie d’un homme souffrant d’une absence totale de présence au monde.



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