Amours au temps du communisme de Bessa Myftiu

Amours au temps du communisme Bessa MyftiuAmours au temps du communisme de Bessa Myftiu aux éditions Fayard

Comment éviter de s’ennuyer alors qu’on est bloqué toute une nuit dans un aéroport ?

Trois albanaises qui s’apprêtaient à retourner dans leur pays pour le mariage de leur amie Mira ont sans doute trouvé la solution idéale : alors qu’elles viennent tout juste de se rencontrer, elles ont décidé d’acheter un bon vin sicilien et de se raconter à tour de rôle leur plus belle histoire d’amour.
Une façon agréable de faire connaissance et d’éviter l’ennui dans cet aéroport italien !
Voici que commencent alors les récits de ces femmes à la langue bien pendue et à l’humour cinglant : trois Shéhérazade des temps modernes.

Le lecteur replonge comme elles dans les années 80, en Albanie, au temps du communisme, qui, comme chacun sait, n’est pas une période connue pour sa liberté d’expression.
L’Albanie est encore un pays régi par des lois intransigeantes, qu’elles soient publiques ou privées, mais lorsque l’amour met son grain de sel, il est souvent difficile de ne pas les outrepasser.

Une femme divorcée peut-elle encore prétendre à l’amour ? Une jeune femme peut-elle aller à l’encontre des sentiments qu’elle éprouve envers son cousin ? Et cette autre femme peut-elle vraiment oublier un amour passé qui l’a fait souffrir ?
Après avoir subi la censure dans leur pays, Monda, Anila et Diana racontent sans détour leurs histoires toutes chargées de pathos, mais comme le dit Diana au début du roman : la rigueur du communisme leur a donné une certaine philosophie de la vie. Elles aiment rire de tout, même des situations les plus affreuses.

Il faut dire qu’elles ont la fâcheuse tendance de tomber amoureuse de l’homme interdit. A leur décharge, les Albanais sont souvent des Apollon au torse musclé et aux boucles noires bien faites … Et comment ne pas être séduite par ce Kosovar au regard de braise (seul son accent marqué pourrait nous faire redescendre sur terre, mais on ne lui demande pas non plus de nous faire une conférence …) ?
Mais de ces histoires interdites et légères ne découle rien de glorieux. Pleurs, sentiments de trahison, avortement : la souffrance est bel et bien au rendez-vous.
Pourtant de l’eau a coulé sous les ponts depuis, et ces trois femmes possèdent trente ans après assez de recul pour rire de tout ça.
Ce sont des récits qui semblent venir des temps anciens, où le père communiste ne pouvait accepter que son fils prenne pour épouse une jeune femme issue d’une famille bourgeoise, où pour avorter il fallait se faire prescrire des antibiotiques pour chat, où le curetage se faisait sans anesthésie, où la bessa était encore une promesse que chacun tenait …
Et face à ces coutumes ancestrales, ces femmes ont dû feinter pour assouvir leurs désirs.
A la fois drôle et instructif, ces récits anecdotiques, émaillés de vers de Kadaré, divertissent tout en faisant réfléchir.
Néanmoins il est regrettable que ces histoires soient toutes narrées de la même façon. Il aurait été plus judicieux de donner à ces trois femmes un style qui soit à la hauteur de leur désinvolture. Aussi un changement de style aurait été le bienvenu pour démarquer ces femmes les unes des autres.
Une lecture rafraîchissante, des amours bien croquées, une époque bien rendue : Bessa Myfitu a su allier le « movere, placere et docere » (émouvoir, plaire et instruire) si cher à nos auteurs classiques.

Chronique réalisée par Leiloona

Quatrième de couverture :

Se coincer la verge dans la fermeture éclair de son pantalon et y voir un avertissement divin en faveur de l’abstinence, faire prescrire des antibiotiques à son chat en prévision de son propre avortement, réciter des vers passionnés d’Ismaïl Kadaré au milieu des chansons d’Abba, aller acheter un mouton pour un repas de fête et tomber nez à nez avec un char d’assaut soviétique… Telles étaient les petites ou grandes mésaventures auxquelles s’exposaient les jeunes gens amoureux, en Albanie, au temps du communisme.
Légendes et superstitions d’un autre âge, structure patriarcale archaïque et intransigeante morale du progrès socialiste, finalement tout se confondait pour produire les mêmes préceptes : arriver vierge au mariage (pour les filles), éviter les mésalliances (pour les garçons), suivre les recommandations de ses parents plutôt que les élans de son cœur (dans tous les cas). L’amour devait ruser, feinter, dissimuler. Mais au moins les Albanaises et les Albanais se découvraient- ils à cette occasion des trésors d’imagination et d’humour…



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