Le bordel de Soroka de Benoît Rayski

Le bordel de Soroka Benoît RayskiLe bordel de Soroka de Benoît Rayski aux éditions Denoël

Benoît Rayski a la nostalgie d’un monde, d’un monde à ses yeux parfait, d’un univers juif et raisonnablement séculier où les partisans d’un communisme vermillon encore peu entaché des péchés staliniens dansent joyeusement au son des violons, au bras des jeunes filles, toutes passionarias, toutes Esther.

Tout comme Jacob pleurait en embrassant Rachel, Rayski s’émeut des souffrances des jeunes juives roumaines sacrifiées par la guerre à la luxure des soldats dans l’infâme bordel de Soroca. Décidé à aller sur les lieux, poussé par une muse incongrue, l’actrice italienne Asia Argento qui en affiche lui fait de l’œil et l’appelle au voyage, Rayski fait à la fois une excursion géographique, historique et incantatoire. Retraçant le destin de ces jeunes femmes, du judaïsme, du sionisme, il invoque les grandes figures du militantisme de gauche et de sa religion.

Historien thaumaturge, il sauve ses héroïnes pour les amener jusqu’en Israël. Le bandeau rouge de Denoël qui barre la couverture brune de ce récit l’annonce : « Pourquoi j’ai tué Malaparte ». Parce qu’il est celui qui rapporte dans « Kaputt » l’existence de l’ignoble bordel, parce que, provocateur et mondain, il n’hésite pas à transformer en anecdote cruelle, à régler en quelques lignes gaies, le sort de ces jeunes filles, refusant à l’une d’entre elle jusqu’à sa dernière nuit d’amour. Rayski admire l’écriture mais méprise son spectaculaire auteur et ne se remet pas des événements de Soroca.

Bien entendu, Rayski n’est pas dupe et sait que sa suppression de Malaparte, son démantèlement du bordel ne changera pas le passé. Mais en remplaçant la Providence, en ressuscitant ces jeunes victimes, Rayski espère reconstituer en 114 pages leur espace, leurs valeurs de travail, de courage, leurs désirs modestes et leurs rêves touchants. C’est donc un travail de mémoire, un hommage cultivé et mélancolique, qui leur est rendu. L’érudition de l’auteur impressionne mais ce kaddish féministe ne va pas beaucoup plus loin et n’intéressera en conséquence que ceux pour qui l’évocation d’une époque et la nostalgie d’une lutte sioniste et sociale enthousiasment, les autres iront relire l’exceptionnel et dément roman/témoignage de Malaparte.

Chronique réalisée par David Vauclair

Quatrième de couverture :

À Soroca, il y eut aussi la mort après la vie. La mort qui s’avance comme un char muni d’un haut-parleur d’où l’on entendrait : «Sortez de vos maisons, vous allez mourir!» Puis l’engin écraserait tous les êtres humains sur son passage. La mort prévient et tue. La mort s’annonce par des messages sans appel qu’elle envoie pour paralyser les corps et les âmes.
À Soroca, le messager l’annonciateur de la mort se nommait Curzio Malaparte. Un écrivain et journaliste italien de renom et de grand talent.

«Pendant la Seconde Guerre mondiale, Malaparte, correspondant de guerre, visita le bordel de Soroca. Des jeunes Juives y étaient enfermées pour les besoins de l’armée allemande. Au bout de quinze jours, elles étaient assassinées au bord du Dniestr et remplacées par d’autres filles juives. Malaparte en fit une nouvelle dans son recueil Kaputt. Je n’ai pas voulu qu’elles meurent ni qu’elles soient esclaves au bordel. Je suis parti à leur recherche. Je les ai sauvées. Et pour cela il m’a fallu d’abord tuer Malaparte.» Benoît Rayski.



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