Les villes assassines d'Alfred Alexandre – Chronique n°2

Les villes assassines Alfred AlexandreLes villes assassines d’Alfred Alexandre aux éditions Ecriture

La littérature antillaise est de celle qui aime le plus la langue française. Elle utilise à foison les mots « oubliés » de notre langue tout en lui ajoutant une touche d’exotisme à nulle autre pareille. Alfred Alexandre ne dément pas cette remarque. Il recrée la langue au service d’une prose forte, qui tranche et qui fait mal.

Evane fait partie de ces jeunes hommes, ces âmes perdues des bas quartiers de Fort-de-France, ces quartiers où s’entassent et se débattent les oubliés de la société, où règnent musique, drogue et violence. Et la violence, ce sont les femmes qui en sont les premières victimes. Elles se déhanchent dans l’espoir d’obtenir les faveurs de Slack, celui à qui « appartient » le quartier. Il a le pouvoir, la drogue et il se sert de ces filles, comme d’esclaves sexuelles. Winona est l’une d’elles, une de ces filles cassées par ce dominateur, une de celles qui pensaient trouver l’amour et ne sont devenues qu’une femelle au milieu de la horde. Mais Evane aime Winona et même si rien ne leur sera finalement permis, ils voleront quelques moments d’éclaircie au milieu de toute cette boue.

Les villes assassines est un roman violent dans toutes les acceptations de ce terme. Les personnages y sont violents, le sang coule à flots dans ces quartiers, dans l’indifférence générale. Le sexe est violent, les hommes se servent, consomment et détruisent les femmes qu’ils rencontrent. La vie est violente et ne laisse aucune chance, aucune issue à ces naufragés.

La prose est elle aussi violente et sert l’impression de malaise qui sue à travers les pages. L’auteur est un orfèvre de la langue. Il mêle une langue à la fois orale, fulgurante, douloureuse mais terriblement poétique. Il insère du créole dans le lexique français et rend ainsi merveilleusement compte de la réalité de son île. Il crée des néologismes d’une beauté et qui ne choquent à aucun moment tant ils sont le reflet de sa pensée et tant ils collent à l’ambiance. Cette lecture est un réel régal pour les sens, jetant le lecteur d’un récif à l’autre, tout en prenant soin de le bercer de temps à autre, notamment par la force visuelle de certaines descriptions. Une langue qui mime le rythme endiablé des sound-systems, fêtes dans lesquelles les filles vont se perdre et danser jusqu’au bout de leur corps.

Les personnages d’Evane et Winona, tels des amants maudits, montrent à la fois la difficulté de s’aimer mais également cette rage de connaître la douceur et de s’arracher à la loi de l’île. La fatalité émane de ce roman, on sait dès les premières lignes qu’il n’y aura pas d’issue. Et comme dans les tragédies, si l’on sait que l’on doit mourir, on accompagne les personnages dans leur destin ; car si on en connaît l’issue, on veut en savoir la manière. Et c’est pantelant, que l’auteur laisse son lecteur à la dernière page.

Chronique réalisée par Stephie

Quatrième de couverture :

« Mais il ne me parlait plus, Slack. Il ne me regardait plus, même de côté. On n’était plus de la même race, lui et moi. Je m’étais adouci, il s’était endurci. Je voulais trouver une fille valable et me sortir de l’avenue. Lui, il avait accepté l’idée qu’en dehors de la zone autorisée, entre la rue Fièvre et la rue Sans-Retour, jamais il n’y aurait pour des gens comme nous d’espace où prendre ses aises…
Moi, je me disais, avec des lames de rasoir dans le regard, que ça lui apprendrait les bonnes manières, Slack, que je la flangue toute la nuit, sa danseuse préférée. Et qu’elle me donne, à moi et à moi seul, ce que jamais elle ne lui avait permis d’entrevoir…»

Évane et Winona sont les héros d’une humanité cassée mais qui refuse de mourir. Dans le fracas d’amour, de haines, d’aurores et de nuits blanches qui balisent leur itinéraire têtu, ils roulent, sous l’oeil noir de la ville, en quête d’une innocence qui les conduit « là-haut, au bout de l’île », vers les faubourgs chimériques d’Eden Ouest. Au-delà de la confession d’Évane, son testament, ce roman dit la fureur des quartiers perdus de Fort-de-France.

Retrouvez ici la chronique n°1



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