Chronic City de Jonathan Lethem

Chronic city Jonathan LethemChronic City de Jonathan Lethem aux éditions de L’Olivier

Difficile de parler de ce que les critiques qui ont du style appellent un Ovni littéraire, c’est-à-dire un livre singulier ne ressemblant à rien de lu jusque-là (qui a bien un petit défaut, il est peut- être un peu trop long, et pourtant je ne vois pas ce qu’il faudrait lui ôter). De même auteur, j’avais lu les orphelins de Brooklyn, un roman qui ne m’avait pas laissé une très grande impression. Pour tout dire, je serai bien incapable de dire même de quoi il y était question.

Preuve qu’il faut parfois insister, cette chronic city m’a emballé illico. Je ne sais plus quel auteur surréaliste définissait son art comme la rencontre d’un parapluie et d’une machine à coudre (j’avais appris ça au lycée… mais le temps passe). Chronic City est l’histoire d’une rencontre aussi peu réaliste entre Chase Insteadman (jeux de mots en américain) et Perkus Tooth. Le premier est un homme encore jeune qui a été adolescent le héros d’une série télévisée grand public, tant et si bien qu’il n’a plus trop besoin d’être aujourd’hui, il vit sur sa célébrité passée, ravivée par un drame public : sa fiancée astronaute est perdue dans une station orbitale à la dérive et est atteinte d’un cancer du pied qui provoquera bientôt une amputation dudit membre.

De son côté, Perkus Tooth est un ancien agitateur du Manhattan d’hier, mi critique, mi performeur, le genre qui publie ses « éditoriaux » en les affichant sur les murs de la ville. Intransigeant, il s’est retiré de la vie médiatique, passant sa vie à visionner de vieilles vidéos, obsédé par Brando, persuadé au fond que tous autour de lui ne sont que des Gnuppet, ces marionnettes, dans lesquelles le manipulateur met la main. Nous serions tous manipulés, non par un Dieu – il est mort – mais par le monde moderne.

La rencontre fortuite de l’un et de l’autre est une sorte de précipité chimique qui va tout emporter sur son passage, et avec lui, nos convictions de lecteur. C’est New York et ce n’est pas New York qui est le lieu de l’intrigue, un New York de légende, où chacun joue tellement un rôle qu’il ne semble plus être. « Je suis un vide, que remplissent les gens de mon entourage et qui s’évapore à nouveau lorsqu’ils n’y sont plus », dit de lui Chase. Un peu plus loin, du même : « je n’étais qu’un produit de remplacement que les gens invitaient pour remplir un vide ». Ce n’est sûrement pas un hasard, si un des personnages est un nègre qui écrit des biographies de personnalités connues, notamment un artiste contemporain qui creuse des trous un peu partout.

Voilà pour le ton, mais trêve de choses sérieuses car si le propos est parfois intello en diable, le roman est aussi loufoque et ce mélange de références pointues et de burlesque est une des choses les plus réussi du livre. Rarement, j’ai vu un auteur tenir aussi bien sur la durée sur une tonalité aussi originale, sans jamais se copier. On ne sait jamais ce qui va arriver : New York est la proie d’un tigre mystérieux qui détruit les immeubles, on construit des immeubles pour héberger les chiens sans maître, un des personnages voit le mur de son immeuble occupé par un nid d’aigle, et plusieurs jours durant, une odeur de chocolat flotte sur la ville. C’est un roman aussi où les deux personnages partent dans une quête folle pour trouver des vases réalisés dans une matière étrange, tandis qu’un génie informatique invente un monde parallèle. Certes, Chase et Perkus fument beaucoup d’herbe, ce qui altère peut être leur perception du monde…

Chronic city raconte aussi la fin du New York des 70ies pour devenir une ville normalisée où l’argent a chassé la bohème. Il est bourré de références littéraires, mais si vous ne le savez pas, ce n’est pas grave, car la fantaisie de Lentham est là pour tout faire passer (à part une référence à Don de lillo, je n’ai pas vu les autres cités par de brillants critiques).

Formidable livre sur l’amitié, ce sentiment particulier qui fait que deux être qui n’ont peut être rien à partager a priori que leur ennui, vont aller jusqu’au bout de la vie pour éprouver la seule chose qui soit vraie dans le monde hyper factice de la métropole new yorkaise : les sentiments et ce sans jamais être gnangnan. On dit bravo dans ces cas là non ?

Chronique réalisée par Christophe Bys

Quatrième de couverture :

Manhattan TransferA 46 ans, Jonathan Lethem est considéré aux U.S.A. comme l’un des écrivains les plus brillants de sa génération. Après des études à Bennington (Vermont), où il côtoie Bret Easton Ellis, Lethem publie de « faux » romans de science-fiction tout en collaborant à des magazines – le New Yorker, Rolling Stone, Esquire, etc. Puis il se lance dans la rédaction de plusieurs gros romans ambitieux qui font de lui une star de la jeune littérature : Les orphelins de Brooklyn, Forteresse de solitude, et enfin Chronic City.Plus que jamais, le sujet de prédilection de Lethem demeure Manhattan. Mais un Manhattan fantasmé, où les rêves les plus fous peuvent se réaliser. Une histoire d’amour entre un ex-enfant-prodige de la TV et sa petite amie adolescente (clin d’œil à Salinger ?), les pérégrinations d’un critique de rock, Perkus Tooth, en compagnie d’un certaine Oona Laszlo, un tigre en liberté, tels sont quelques uns des moments de ce livre foisonnant comme la ville qui lui sert de décor.



une petite faim de culture ? inscrivez vous à la newsletter
Share This
WordPress Video Lightbox Plugin