Sciences morales de Martin Kohan

Sciences morales Martin KohanSciences morales de Martin Kohan aux éditions du Seuil

Et si les plus grands livres étaient ceux qui mettent en scène une oie blanche qui découvre la corruption du monde, alors Sciences morales serait un très très grand livre. Roman argentin, Sciences morales a dû être publié parce que Buenos Aires était l’invité du Salon du livre, ce qui donne une justification à ce grand barnum vain et ennuyeux qui se tient chaque année Porte de Versailles. Merci le salon, merci le Seuil et merci aux libraires de la librairie de l’atelier qui avaient invité l’auteur ce qui m’ a permis d’acheter ce livre.

Soit l’histoire de Maria Teresa, une jeune femme, surveillante dans un prestigieux lycée argentin alors que dehors la guerre des Malouines commence, une guerre que son drôle de frère est parti faire. Voilà maria Teresa seule avec sa mère dépressive et ses élèves de la troisième section dix. Zélée, la surveillante découvre bientôt qu’un des garçons sent le tabac et décide de mener l’enquête.. dans un endroit singulier : les toilettes des garçons du lycée.

Le style de Kohan est très clinique, au plus proche des faits et du monde matériel, avec très peu d’indication des sentiments (un trouble ici ou là), il raconte les heures passées par cette jeune femme enfermée dans un wc à la turque. Drôle de sujet, et pourtant ça tient, ça marche, le malaise est palpable, d’autant que le lecteur est dans une position symétrique, observant ce personnage enfermé dans un cabinet.

C’est aussi d’érotisme qu’il est question, car la surveillante connaît un certain trouble à imaginer ce que font les garçons avec « cette chose qu’ils ont » comme elle dit, notamment un des élèves qui porte le même parfum que son frère. La dictature qui mène les jeunes garçons à la guerre est la même qui empêche la narratrice de nommer le sexe des hommes et qui la conduit vers une tragédie intime. En effet, le surveillant général réputé avoir participé à une opération de répression dans le passé s’intéresse de près à cette jeune fille, que personne d’autre ne remarque. Ensemble, ils se retrouvent dans un café, loin de la place. Un temps, Maria Teresa imagine qu’il pourrait être l’homme de sa vie. Mais le romantisme s’invite rarement dans les toilettes. Pourtant, le roman s’achève sur une touche plutôt optimiste, lié à la défaite argentine aux malouines et à la chute du régime politique.

Pour ne dire qu’une chose du talent de Kohan, j’évoquerai le frère de Maria Teresa. Il doit avoir à peine vingt ans et très peu de choses sont dites de lui. Il envoie régulièrement des cartes postales qu’il signe de son seul prénom et pourtant il est terriblement présent. Plutôt réussi.

Enfin, il faut féliciter le travail des éditions du seuil : rarement j’ai vu une couverture aussi bien résumer le contenu d’un livre.

Dernier point : peu de psychologie dans ce livre et ça fait du bien mais du bien.

Chronique réalisée par Christophe Bys

Quatrième de couverture :

Une tension narrative extrême, une écriture sobre et froide, un lieu clos, caractérisent ce roman très fort et très dérangeant qui dénonce l’intromission de la morale fasciste dans la vie quotidienne de l’Argentine à l’époque de la dictature militaire.Le Colegio Nacional de Buenos Aires, lieu de formation des futures élites du pays, était à l’époque connu pour sa rigueur disciplinaire et sa cruauté psychologique. Il était censé préserver les élèves de tout ce qui se passait hors de ses murs. Le roman se centre sur deux personnages : Maria Teresa la jeune surveillante, timide, ignorante, à la sexualité réprimée, qui vit avec sa mère et dont le frère a été mobilisé pour être envoyé aux Malouines, et son supérieur hiérarchique M. Biasutto, implacable maître des cérémonies, dont on comprend au passage qu’il a organisé des listes noires (pendant la dictature plusieurs élèves de ce collège ont disparu). Maria Teresa, qui admire Biasutto, va s’efforcer d’appliquer les consignes à la lettre et croyant percevoir une vague odeur de tabac sur un de ses élèves, s’enferme dans les toilettes des garçons pour tenter de le piéger et de le dénoncer. Peu à peu elle prend plaisir à espionner les élèves, à les écouter uriner, à uriner en même temps qu’eux, à tenter de voir leur sexe, toujours dans l’obsession d’en prendre un en flagrant délit de fumer. Jusqu’au jour ou Biasutto la surprend et fait d’elle la victime de ce système qu’elle avait elle-même cautionné sans s’en rendre compte.C’est un roman très fort, qui n’est pas sans rappeler la tension que l’on trouve chez Elfriede Jelinek et certains auteurs allemands, et dont le propos dépasse largement le cadre de l’Argentine des années quatre-vingt.



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